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éditorial / Laurent Bigorgne

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Laurent Bigorgne

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Les banquiers contre-attaquent…
par Laurent Bigorgne

Jamais encore le World Economic Forum (WEF), qui se tient chaque à année à Davos depuis 1971, n’avait suscité une telle attention internationale – « un Davos comme aucun autre », selon Katharine Viner (The Guardian). Donald Trump s’est en effet rendu en Suisse avec un appétit d’ogre. Celui dont la fonction le conduisait autrefois à être considéré comme le leader du monde libre et l’allié privilégié de l’Europe, entendait venir régler ses comptes à propos de son projet d’annexion du Groenland. La réponse politique aux chimères de Trump n’est toutefois pas venue de là où on l’attendait. 

25/01/2026 - 06:30 Lecture 7 mn.

Rien n’y fait… 

 

Prenant en otage l’ensemble du WEF, celui qui prétend avoir mis fin à huit guerres, a utilisé cette tribune pour assurer le lancement de son "Conseil de la paix", en présence d’une vingtaine de dirigeants ayant accepté de se placer dans son sillage. Ou, pour employer une expression plus juste, de se mettre à sa botte.

L’Argentin Javier Milei et le Hongrois Viktor Orban auront ainsi le privilège, pour un milliard d’euros, acquitté respectivement par les peuples argentin et hongrois, d’œuvrer à l’édification de la paix dans "le monde selon Trump", aux côtés notamment de la Turquie et d’Israël. On se permet ici de recommander à la Commission européenne de retrancher définitivement ce milliard d’euros sur les 19 de fonds européens destinés à la Hongrie et actuellement gelés. Elle devrait agir de même à l’égard de tout pays dont elle aide le développement et qui accepterait d’alimenter cette mascarade.

Ce n’est pas tant le premier anniversaire de son deuxième mandat – mardi 20 - qui a excité les ardeurs de Donald Trump, que le creusement de l’écart entre ceux de ses compatriotes désapprouvant son action (55%) et ceux qui l’approuvent (41%). Tarifs douaniers, attaques contre l’Iran, capture de Maduro… rien n’y fait : depuis que les courbes d’approbation et de désapprobation se sont croisées en mars 2025, elles ne montrent aucun signe de resserrement. 

 

La colère de Christine Lagarde 

 

Aux yeux de nombreux observateurs américains, tel Ian Bremmer (Eurasia Group), les États-Unis sont devenus la source principale de l’instabilité géopolitique mondiale. La menace à peine voilée de Trump à ses anciens alliés européens - "You can say Yes and we will be very appreciative or you can say No and we will remember" - relève davantage de la cour d’école que de la parole d’un chef d’État. D’autant qu’il manque cruellement de constance, au point qu’il donne désormais lieu à un acronyme dans son propre pays : TACO, pour Trumps always chickens out (Trump se dégonfle toujours).

L’économie américaine montre des signes de fébrilité. Certains imaginent que la dernière volte-face de Trump pourrait être liée au recours à des instruments anti-coercition, comme l’a récemment demandé Emmanuel Macron. On a même entendu des CEO européens s’interroger sur un possible boycott de produits américains. Ce sont surtout les déclarations bellicistes et outrancières de Trump qui ont provoqué une hausse des rendements des bons du Trésor – comme après les annonces tarifaires du "Liberation day" en avril dernier - en même temps qu’une baisse du dollar… Autrement dit, des investisseurs ont vendu ces obligations pour placer leurs capitaux ailleurs dans le monde, alors qu’elles étaient autrefois considérées comme l’actif le plus sûr à long terme, y compris pendant la crise financière de 2008-2009.

On ignore si la colère froide exprimée à Davos par Christine Lagarde, la présidente de la Banque centrale européenne, lui vaudra le même sort qu’à Thierry Breton. Elle a néanmoins incarné une forme de dignité européenne. À la différence des députés européens du groupe Conservateurs et réformistes européens, au sein duquel siègent notamment les députés italiens de Fratelli d’Italia, le parti de Giorgia Meloni, et du PiS – Droit et justice –, qui ont refusé leur soutien à l’ancien Commissaire européen…

 

Le moment Carney 

 

Un autre banquier central a marqué les esprits à Davos. Mark Carney, ancien gouverneur de la banque d’Angleterre (2013-2020) et Premier ministre du Canada depuis mars 2025, y a prononcé un discours lucide et courageux sur la situation internationale. Sans citer une seule fois le président américain, son intervention, qui a reçu un écho dans le monde entier, a manifestement fait mouche, car Trump lui a aussitôt fermé la porte de son "Conseil de la paix" … 

À la différence du président français, Carney n’a jamais eu recours au jeu de la séduction avec Trump, qui y est particulièrement sensible. Il apparaît donc très crédible pour faire entendre la voix d’une puissance démocratique et moyenne dans le "grand jeu" qui oppose ouvertement la Chine et les États-Unis, rappelant la rivalité entre les puissances britannique et russe en Asie centrale au XIXe siècle.

Carney a remarquablement ouvert son discours en citant l’un des plus grands Européens du vingtième siècle, le tchèque Vaclav Havel (1936-2011), qui dénonça dans Le Pouvoir des sans-pouvoir (1978) notre capacité à vivre dans le mensonge, sur laquelle prospéra le totalitarisme communiste. Le Premier ministre canadien a invité la communauté internationale à cesser d’accepter le fossé grandissant entre discours et réalité. Il a ainsi pointé la faillite de l’ordre international tel que nous l’avons connu depuis 1945. Les puissances moyennes doivent s’entendre pour s’adapter à ce qui n’est pas, à ses yeux, une simple transition, mais une rupture. "Nostalgia is not a strategy ", a dit Carney.

Afin d’illustrer son propos, il a rappelé que la construction d’une économie nationale forte "devrait être la priorité immédiate de tous les gouvernements". Puisse-t-il être entendu jusqu’en France, lui qui depuis sa prise de fonction a réduit l’impôt sur le revenu, sur le capital et favorisé l’investissement des entreprises dans son pays. Un autre banquier, Nicolas Dufourcq, le patron de la Banque publique d’investissement, défend inlassablement et courageusement un discours proche, rappelant que "toute notre machine institutionnelle, républicaine, démocratique est construite pour la fuite en avant de l’État-providence". Ce qui est vrai à Davos pour défendre notre avenir devrait l’être à Paris aussi, non ?

 

laurent@fnxlb.org

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