Chroniques / Jean-Baptiste Noé
Chroniques
Jean-Baptiste Noé
Chronique
Moyen-Orient : la France engagée
par Jean-Baptiste Noé
La mort d’un soldat français en Irak, à la suite de l’attaque d’une base militaire, démontre que la France est pleinement engagée dans le conflit en cours au Moyen-Orient. Du fait des accords de défense conclus, mais aussi pour tenir son rang de puissance mondiale.
Contrairement à la guerre des douze jours (juin 2025), qui n’a concerné que l’Iran et Israël, la guerre déclenchée depuis la fin février se déploie sur un spectre géographique beaucoup plus large. Tous les pays du Moyen-Orient sont concernés, subissant des attaques de drones, des tirs de missiles et des alertes quotidiennes. Cette extension du conflit engendre le blocage des routes maritimes et aériennes du golfe persique, ce qui perturbe l’équilibre économique mondial.
Entre hausse des cours du pétrole et rupture des routes mondiales entre l’Asie et l’Europe, la guerre dans cette partie du monde se téléporte à l’échelle mondiale. La France est donc aussi concernée, mais elle s’engage en plus dans ce conflit du fait de ses liens avec les pays de la région et de la présence de nombreuses entreprises françaises.
Accords de défense
Au cours des dernières décennies, la France a conclu plusieurs accords de défense avec les pays du Conseil de Coopération du Golfe (CCG). Certains accords sont très avancés, d’autres plus réduits, mais tous engagent la parole donnée, le cadre juridique, le respect d’une signature internationale. Résumons-les brièvement :
Émirats arabes unis. C’est le partenariat le plus structuré. Un accord de défense fut signé en 1995 et révisé en 2009. Il autorise une présence militaire française permanente avec la base aérienne d’Al Dhafra et la base navale de Port Zayed à Abu Dhabi, seules bases militaires françaises dans la région du Golfe. À ces accords strictement militaires s’ajoutent des intérêts économiques dans l’industrie de la défense, puisque les Émirats sont l’un des principaux clients du Rafale.
Qatar. Des accords de défense ont été signés en 1994. Une coopération existe dans le renseignement et la formation militaire. Le pays a également acheté plusieurs Rafale.
Koweït. Là aussi, des accords de coopération militaire et des ventes d’armements, notamment des hélicoptères Airbus, des Rafale et des missiles.
Bahreïn. Accord de défense et de coopération navale. La France y dispose d’une présence militaire légère.
Oman. Des relations de défense moins formalisées, mais des coopérations navales dans le cadre de la surveillance du détroit d'Ormuz et donc de la sécurisation des routes maritimes.
Arabie saoudite. Accord de coopération en matière d’armements. L’Arabie achète régulièrement du matériel français, notamment des chars Leclerc et des missiles.
Le respect des accords est donc engageant sur les plans politiques et militaires, mais aussi économiques.
L’image de la France comme pays rejaillit, d’une façon ou d’une autre, sur l’image des entreprises françaises et sur l’image des Français installés dans le Golfe. Même une entreprise française qui n’a aucun lien avec l’État français pâtirait, et ses dirigeants et ses cadres avec elle, si l’État français n’honorait pas les accords signés.
C’est pourquoi, ce qui se joue dans le Golfe aujourd’hui, c’est non seulement la guerre actuelle, mais aussi l’avenir économique des entreprises françaises dans cette région du monde.
Si la France peut honorer ses accords, c’est que, malgré les coupes budgétaires, les réductions d’effectifs et les manques de moyen, elle est encore capable de déployer une armée pour protéger ses alliés. Une armée qui se déploie dans toutes ses composantes : la marine, essentiel pour contribuer notamment à la protection des routes maritimes, l’aviation, nécessaire pour protéger contre les attaques de drones et de missiles, l’armée de terre, pour assurer une présence au sol et capter du renseignement.
Cette armée a un coût élevé, mais on le voit ici largement rentabilisé par l’engagement auprès d’États avec lesquels nous sommes moralement et juridiquement tenus.
Contrastes européens
Dans cette guerre en cours, la France demeure le seul pays d’Europe à pouvoir déployer des activités militaires.
Le Royaume-Uni est à sec et découvre, stupéfait qu’il n’est plus capable d’envoyer sa flotte, vétuste et trop réduite. L’Italie a fait le choix du tout économique dans sa diplomatie, utile et efficace en temps de paix, mais très limité dès que la guerre s’annonce. Ailleurs en Europe, et en dépit des annonces depuis le début de la guerre en Ukraine, les pays se révèlent militairement très démunis. Cela pose de graves problèmes en cas d’attaque sur leur sol, mais aussi en cas d’attaques contre leurs alliés. La crédibilité internationale aux yeux du monde passe par la capacité à honorer ses contrats et ses accords.
Entreprises dans la tourmente
La guerre engage également les entreprises françaises. Trop souvent bercées par l’illusion de la fin de l’histoire ou par l’idée que les conflits ne concernaient que les États, elles se retrouvent pourtant en première ligne ici, comme dans d’autres conflits, qu’elles soient des multinationales ou des PME.
La hausse des cours du pétrole ne concerne pas que l’essence, mais tous les produits dérivés du pétrole et du gaz : pétrochimie, industrie fine et lourde, engrais, plasturgie.
Le blocage des aéroports de Dubaï et d’Abou Dhabi rompt les routes aériennes entre l’Asie et l’Europe, obligeant les compagnies à des trajets plus longs et donc plus coûteux. Le blocage du détroit d’Ormuz, avec le risque de minage, nuit au trafic maritime, et donc aux transports mondiaux dont les entreprises sont nécessairement concernées.
Même sans être dans l’orbite des sonneries d’alerte et dans les tirs de missiles, cette guerre, comme beaucoup d’autres guerres, a une expression locale et des conséquences mondiales. Des conséquences qui ne sont pas que militaires, mais aussi économiques, juridiques, morales. Et des PME aux entreprises du CAC 40, personne n’y échappe.
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