Chroniques / Jean-Baptiste Noé
Chroniques
Jean-Baptiste Noé
Chronique
Chypre Nord : l’épine dans le pied de l’Europe
par Jean-Baptiste Noé
Le sommet de l’OTAN qui s’est tenu les 7 et 8 juillet derniers n’a pas évoqué la question épineuse de Chypre Nord. Si l’ensemble des parties s’accommode du statu quo, la situation criminelle de ce territoire, au carrefour de nombreux trafics, demeure un danger pour l’Europe.
La Méditerranée n’est pas qu’un espace de vacances et de soleil vers lequel converge un grand nombre de populations d’Europe. C’est aussi un espace de tensions et de guerres larvées et le lieu d’un conflit non résolu, celui de Chypre. Depuis l’occupation de la partie nord de l’île par la Turquie en 1974, l’île demeure coupée en deux. Officiellement, aucun pays d’Europe ne reconnaît l’État du nord et c’est l’entièreté de l’île qui est membre de l’UE, au nom de l’unicité du territoire.
Dans les faits, une ligne coupe l’île en deux, avec la présence de l’ONU et d’un espace tampon interdit. De l’autre côté de la frontière et des murs qui s’érigent s’est constitué un État non officiel, non reconnu, sauf par la Turquie, dont le territoire est devenu la plaque tournant de nombreux trafics : drogue, femmes, blanchiment d’argent. Un sujet qui n’est jamais évoqué lors des sommets de l’OTAN ; beaucoup préférant regarder ailleurs en s’accommodant du statu quo.
Un territoire suspendu
Le nord de Chypre, qui compose près d’un tiers de l’île, est érigé depuis 1983 en République turque de Chypre du Nord (RTCN), reconnu seulement par la Turquie. Cette non-reconnaissance internationale a une conséquence majeure : la zone occupée demeure hors du droit et du système bancaire internationaux. Elle n’appartient ni à l’Union européenne, dont la République de Chypre est pourtant membre depuis 2004, ni au champ de surveillance du GAFI, le gendarme mondial de la lutte contre le blanchiment. Cette absence de droit permet toutes les dérives.
La RCTN a ainsi construit sa richesse sur les activités illicites et le blanchiment, notamment par les salles de jeux. On y compte une trentaine de casinos officiels, adossés aux hôtels de Kyrenia, de Nicosie et de Famagouste. Une loi de juin 2025 a supprimé le plafond des licences et a assoupli les règles d’implantation, au point que leur nombre pourrait doubler et approcher la soixantaine. Or, comme le souligne un rapport de 2025 du Département d’État américain, le territoire est dépourvu de garde-fous contre le blanchiment : casinos et hôtels servent à recycler les profits du trafic de drogue, notamment de cocaïne, avec des connexions croissantes vers des réseaux russes et est-européens.
L’assassinat, en février 2022, du magnat du jeu Halil Falyalı, mitraillé près de Kyrenia, a rappelé la violence mafieuse qui gangrène l’île. Propriétaire de casinos et d’hôtels sur l’île, investisseur dans des clubs de football en Turquie, il avait développé des connexions avec les cartels de la drogue d’Amérique latine et les réseaux criminels turcs. Sa mort n’a pas mis fin aux trafics ni aux règlements de compte.
Aux jeux et au blanchiment s’ajoute la traite d’être humain, essentiellement des femmes, liée à la pratique des cabarets. Des jeunes femmes venues de Chypre et du Proche-Orient et enrôlées plus ou moins de force. Si une loi de 2020 a criminalisé la traite humaine, elle n’a, jusqu’à présent, donné lieu à aucune poursuite. D’autres trafics prospèrent, plus classiques : les cigarettes, les contrefaçons d’objets de luxe. Le territoire de Chypre Nord s’est aussi transformé en lieu de refuge pour de nombreux fugitifs, qui y trouvent un climat agréable, une vie au calme et surtout l’assurance de ne jamais être inquiété par la police et la justice. À l’ombre des vides juridiques et des renoncements politiques prospère toute la panoplie de l’activité criminelle.
Une OTAN absente
Chypre est le seul membre de l’Union européenne à ne faire partie ni de l’Alliance atlantique, ni de son Partenariat pour la paix. La raison en est connue : le veto de la Turquie, qui bloque toute avancée tant que la question chypriote n’est pas réglée. C’est-à-dire, pour Ankara, tant que la légitimité de la RCTN n’est pas reconnue.
Le président chypriote Níkos Christódoulídis l’a reconnu : il adhérerait « dès demain si c’était possible », mais « les conditions politiques n’existent pas, compte tenu de la position bien connue de la Turquie ». Voir Ankara présider le sommet de l’Alliance a dès lors une saveur amère à Nicosie, où l’on dénonce une rencontre « taillée sur mesure » pour les intérêts turcs. Certains analystes américains réclament même l’inscription de la Turquie sur la liste noire du GAFI en raison du blanchiment nord-chypriote.
Le cas chypriote illustre l’une des complexités de l’OTAN : un membre de l’Alliance occupe le territoire d’un État de l’UE, y laisse prospérer une économie criminelle échappant à tout contrôle, et s’impose néanmoins comme un pivot incontournable de l’OTAN. De la realpolitik pure : pour beaucoup d’États européens, les bonnes relations avec la Turquie passent avant la résolution du problème chypriote. Quitte à donner la présidence du sommet à un pays qui viole les principes et les règles de l’Alliance atlantique sur plusieurs principes fondamentaux de celle-ci.
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