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Chroniques / Jean-Baptiste Noé

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Jean-Baptiste Noé

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Brésil : Lula l’indestructible
par Jean-Baptiste Noé

À la surprise générale, Lula a emporté les élections au Brésil, en gagnant 10 millions de voix entre les deux tours. Une victoire qui est la conséquence de l’habileté d’un Lula insubmersible.

31/10/2026 - 08:30 Temps Lecture 7 mn.

Au Brésil, lors de chaque élection présidentielle, le candidat arrivé en tête au premier tour a toujours gagné le second. Avec le soutien de plusieurs petits candidats du premier tour, Flavio Bolsonaro pensait donc être élu président, à la suite de son père. Pourtant, dimanche 25 octobre, rien ne s’est passé comme prévu. Au fur et à mesure de la soirée électorale et du dépouillement des bureaux de vote, Lula a renversé la situation pour finir avec plus de 4 millions de voix de plus que son adversaire (64,2 millions contre 59,8). Entre les deux tours, le candidat du Parti des travailleurs (PT) a gagné plus de 10 millions de voix, dépassant son score de 2022.

Celui qui vient de fêter son 81e anniversaire assoit encore davantage sa mainmise sur l’histoire politique du Brésil. Élu pour la première fois en 2002, cela fait plus de 25 ans qu’il est au sommet de la présidence. Quand il a quitté le poste, ce fut pour le confier à des fidèles du PT et à poursuivre la politique en sous-main, pour revenir contre Jair Bolsonaro en 2022. Lula s’est imposé comme une légende, adulé par ses soutiens, détesté par ses opposants. Dans le Nordeste, la région pauvre et industrielle d’où il vient, il a écrasé l’élection. Avec Lula, c’est la matrice intellectuelle de la gauche sud-américaine des années 1970 qui continue de perdurer, et qui fait échec à la vague de droite qui a emporté tout le continent.

 

Un nationalisme industriel

 

Du marxisme, Lula a gardé la rhétorique, la captation des foules, la maîtrise du jeu politique, du fonctionnement des appareils et la volonté de prendre le pouvoir quoiqu’il en coûte. S’il a gagné, c’est aussi parce qu’il voulait plus la victoire que son adversaire. Brillant orateur, il a laminé Flavio Bolsonaro lors des débats. Celui-ci est trop apparu comme le fils de son père et d’un clan qui, à travers la politique, sert ses affaires et celles de sa famille. Sa fuite à Miami, via l’Argentine et l’Équateur, a fini de le discréditer.

Au-delà du classique discours de gauche de redistribution, Lula a actionné le levier du nationalisme industriel. Dans son programme et ses discours, le mot « souveraineté » était omniprésent. Souveraineté du Brésil sur l’Amazonie, sur les réserves de pétrole, sur sa politique étrangère, sur le contrôle de son agriculture et de son industrie. En face, Bolsonaro est trop apparu comme l’homme de Donald Trump, l’homme des États-Unis. Les électeurs ont vu en lui celui qui allait livrer le Brésil aux grandes compagnies américaines pour exploiter les terres rares du pays, le Brésil ayant les deuxièmes réserves prouvées au monde, derrière la Chine ; celui qui allait accentuer la déforestation de l’Amazonie, pour le commerce de l’agrobusiness américain, qui allait livrer le Brésil aux appétits de Washington.

Si Lula a gagné autant de voix entre les deux tours, c’est qu’il a capté l’électorat de la droite centriste qui a préféré un candidat vu comme pro-Brésil plutôt qu’un homme perçu comme pro-États-Unis. Les mêmes électeurs qui, lors de la même journée électorale, ont voté pour les candidats de la droite aux élections législatives et à celle des gouverneurs. Il y a donc eu un vote pour Lula au niveau national et pour la droite au niveau local et de la Chambre. Et donc surtout un vote anti-Bolsonaro et ce qu’il représentait aux yeux de beaucoup d’électeurs. La défaite de Flavio Bolsonaro est donc aussi et surtout celle de Donald Trump ; sa fuite en Floride ne faisant que renforcer son image de politicien à la solde de la puissance nord-américaine.

 

Sociologie électorale

 

La sociologie électorale brésilienne est complexe, à l’image de ce pays bâti dans le sang-mêlé et le métissage.

L’électorat Lula comprend les déclassés du Nordeste, ce qui reste d’ouvriers et les classes intellectuelles et culturelles des grandes villes, à Brasília, Rio, São Paulo, Porto Alegre. L’électorat Bolsonaro additionne, lui, les extrémités. On y trouve la haute classe brésilienne, descendante des Européens du XIXe siècle et tous les exclus, le petit peuple métissé des favelas, des quartiers pauvres, de ceux qui vivent de petits boulots et d’expédients. Cet électorat est composé de personnes qui ne se croisent presque jamais, qui vivent dans deux mondes différents, d’un côté les quartiers sécurisés et les grosses voitures, de l’autre les quartiers pauvres, malfamés et oubliés. Les associations évangéliques, qui rassemblent un grand nombre de ces personnes déclassées, ont soutenu Bolsonaro, contribuant à lui apporter une large partie de cet électorat.

Dans cette victoire, un homme a joué un rôle essentiel, l’avocat André Janones, 42 ans, fondateur de l’Exercito do Lula, « l’Armée de Lula », un canal WhatsApp, application utilisée abondamment par tous les Brésiliens, de soutien, de formation des militants et de combat politique. Parti avec 50 000 membres au lendemain du premier tour, le canal a fini avec 10,5 millions de membres suivant scrupuleusement les ordres de Janones, autoproclamé « Général de Lula ». Au programme, des directives pour ne pas répondre aux attaques du parti de Bolsonaro, des méthodes pour recruter des adhérents, des informations pour aller chercher les personnes âgées afin de les conduire jusqu’au bureau de vote.

Dans un pays immense et éclaté, ce canal a permis de regrouper des millions de militants, de diffuser une parole simple, compréhensible et applicable et de mobiliser les troupes. Épuisé par la tâche, André Janones a passé deux jours à l’hôpital dans la dernière semaine. Désormais victorieux, il est courtisé par les gauches européennes qui veulent s’attacher ses services et répliquer sa méthode, à commencer par Pedro Sanchez en Espagne. Cela fait 25 ans que Lula domine la politique brésilienne, mais sa victoire doit beaucoup à l’innovation et la capacité de renouvellement de ses équipes.

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