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Chroniques / Jean-Baptiste Noé

Chroniques
Jean-Baptiste Noé

Chronique
Indonésie : l’ambiguïté du nickel
par Jean-Baptiste Noé

L’Indonésie est touchée par des manifestations qui s’opposent aux dernières réformes du gouvernement. En cause ? Les mesures fiscales prises qui risquent de tuer l’industrie du nickel, pilier économique de l’archipel. L’Indonésie a construit sa politique économique pour être indépendante ; elle est désormais sous la dépendance du nickel et des entreprises chinoises.

27/06/2026 - 08:22 Lecture 8 mn.

L’histoire de l’Indonésie ne s’est pas arrêtée avec la conférence de Bandung réunissant les non-alignés en 1955. Depuis, le pays n’a cessé de se transformer, jusqu’à devenir un producteur clef de nombreuses matières premières. Une montée en gamme qui rend plus exigeantes les populations locales qui, tout au long du mois de juin, ont manifesté contre le gouvernement avec des pancartes « Indonesia Bankrupt ». Ce qui ne correspond pas à la réalité, puisque le pays n’est pas en faillite, mais à une crainte des populations qui, face à des décisions hasardeuses de Prabowo Subianto, craignent pour leur avenir économique.

 

Nickel : une arme à double tranchant

 

Les deux tiers du nickel raffiné mondial sont produits en Indonésie, ce qui fait de l’archipel un acteur incontournable, d’autant que ce minerai est essentiel dans de nombreuses industries, dont l’automobile. Avec une telle concentration, l’Indonésie a presque un monopole. En 2022, l’Indonésie produisait 1,5 million de tonnes de nickel raffiné, soit la moitié de l’offre mondiale. La production n’a cessé de croître pour atteindre les deux tiers aujourd’hui, et sa capacité projetée à 5 millions de tonnes par an d’ici 2027 lui donnerait un quasi-monopole sur l’approvisionnement mondial. Non seulement le pays produit beaucoup, mais son nickel est d’une très grande pureté. L’inverse de la Nouvelle-Calédonie, où les infrastructures sont vieillissantes et de nombreuses mines obsolètes. La bataille du nickel se joue bien dans l’océan Pacifique.

Cette position ne doit rien au hasard. Il ne s’agit pas simplement de l’exploitation d’une heureuse manne présente dans le sous-sol du pays, mais d’un volontarisme politique qui a permis de faire de l’Indonésie la grande puissance industrielle d’aujourd’hui. Le géographe Paul Vidal de la Blache distinguait les « germes » et les « énergies » présents dans la nature, qui devaient être développés et valorisés par l’homme. C’est exactement ce qui s’est passé pour l’Indonésie. Le nickel était une énergie en germe, et les Indonésiens ont su le transformer en instrument de puissance. Or, face à des mesures récentes, une grande partie de la population craint que la machine ne soit cassée. D’où la peur de la faillite et les manifestations.

En 2014, Jakarta a ainsi imposé une interdiction d’exporter le minerai brut de nickel. Une décision dont l’objectif était de forcer les raffineurs à construire des usines sur place afin de développer la valeur ajoutée de la transformation plutôt que de se contenter de vendre de la roche. La politique menée consistait à faire de l’Indonésie non pas une réserve minière, mais un véritable pays de production industrielle.

Avant 2014, l’Indonésie ne comptait que deux usines de nickel et aucune ne produisait du métal de qualité batterie. Aujourd’hui, le pays en compte 16 à grande échelle, auxquelles s’ajoutent 19 projets en construction. En douze ans, le pays est devenu l’acteur incontournable du nickel et donc de l’industrie des batteries et des composés chimiques.

Mais, si la décision politique fut le fait du gouvernement indonésien, les capitaux et les efforts de construction furent menés essentiellement par des investisseurs chinois. Sur les 16 usines existantes, 13 sont opérées par des entreprises chinoises. Sur les 19 projets en développement, 16 seront pilotés par des entreprises chinoises. La principale entreprise est Tsingshan Group, qui a engagé à elle seule des dizaines de milliards de dollars dans les parcs industriels de Morowali et Weda Bay. Au total, les raffineurs chinois contrôlent environ 75 % des capacités de raffinage indonésiennes.

L’Indonésie dispose du minerai, mais c’est la Chine qui dispose de la technologie, du capital et de l’ingénierie. Le développement du nickel fut une arme à double tranchant : il a contribué à l’essor économique de l’Indonésie, mais il a aussi lié le pays à la politique des entreprises chinoises et donc, d’une façon ou d’une autre, à Pékin. D’où la volonté de Jakarta de changer les règles du jeu et de revoir sa politique.

 

Un développement paradoxal

 

Le paradoxe du nickel, c’est que cette industrie emploie de nombreux ingénieurs et techniciens, mais très peu d’ouvriers, puisqu’une grande partie de l’extraction et du raffinage est mécanisée. Ce qui est une nécessité pour assurer la rentabilité et la compétitivité de cette économie. Donc, l’essor du nickel n’a pas permis l’essor de l’emploi local et, les capitaux s’étant orientés massivement vers le nickel, ils se sont détournés des autres secteurs industriels. L’Indonésie connaît ainsi une forme de désindustrialisation, alors même que l’industrie du nickel est en plein essor. Un paradoxe cruel pour la population que le gouvernement essaye de corriger.

C’est dans ce contexte de croissance sans emploi que les émeutes d’août 2025 ont éclaté. Le détonateur immédiat, un livreur à moto tué par un véhicule de police, a suffi à transformer la frustration latente en violence. Les foules ont vandalisé des commissariats, incendié des parlements régionaux. La ministre des Finances, Sri Mulyani Indrawati, réputée pour sa rigueur budgétaire, a vu sa maison pillée.

À la suite des émeutes de 2025, Prabowo Subianto a opéré une autre politique, qui repose sur des dépenses sociales massives : 28 milliards de dollars pour un programme de repas scolaires gratuits destiné à 80 millions d’enfants, déploiement de 80 000 coopératives villageoises, plan de construction de 3 millions de logements sociaux. Il prévoit de financer ces dépenses par une augmentation du rendement de l’impôt. Mais dans un pays où l’informel est omniprésent, un accroissement des recettes fiscales paraît irréaliste à beaucoup. C’est donc là qu’émergent ces autres manifestations, contre la crainte de la faillite.

Ayant besoin de revenus supplémentaires pour financer ses programmes sociaux, le gouvernement a décidé de serrer la vis sur les raffineurs, en réduisant les quotas de production, en relevant les taxes et en imposant une nouvelle formule de prix. Résultat : le coût de production du nickel de haute pureté destiné aux batteries de véhicules électriques a augmenté de près de 200 % pour les raffineurs chinois.

La réaction de Pékin a été ferme. L’ambassade de Chine à Jakarta a averti que les prix élevés menaçaient la « viabilité opérationnelle » des raffineries de nickel. Plusieurs entreprises chinoises regardent désormais vers la Tanzanie et Madagascar. Les Indonésiens craignent que ces mesures tuent la poule aux œufs d’or du nickel. L’Indonésie voulait se développer grâce à ce minerai, il est en train d’en devenir le prisonnier.

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