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Chroniques / Jean-Baptiste Noé

Chroniques
Jean-Baptiste Noé

Chronique
Bab el-Mandeb : les Houthis referment un verrou du commerce mondial
par Jean-Baptiste Noé

En 48 heures, les Houthis ont pris le contrôle du port de Mokha puis de l’île de Périm. Cela leur assure le contrôle du détroit de Bab el-Mandeb, donc de la mer Rouge et du canal de Suez. Autrement dit, une artère majeure du commerce mondial est désormais entre leurs mains. En bloquant les navires, ils peuvent bloquer l’économie mondiale.

12/09/2026 - 08:28 Lecture 6 mn.

Mokha fut longtemps le grand port de l’exportation du café, donnant son nom à une boisson éponyme et à une méthode de torréfaction. Les combats qui se sont déroulés cette semaine dans cette ville sont beaucoup moins poétiques que le souvenir de la découverte du café en Europe, et seront beaucoup plus indigestes pour l’économie mondiale qu’un mauvais café.

En deux jours, c’est le futur de l’économie mondiale qui a basculé. Jeudi 10 septembre, les Houthis se sont emparés de Mokha, port de la côte ouest du Yémen. Vendredi 11, dans la matinée, ils débarquaient sur l’île de Périm, au milieu du détroit de Bab el-Mandeb. En 48 heures, un mouvement armé non étatique a pris le contrôle physique de l’un des trois grands passages du commerce maritime mondial.

Alors que le détroit d’Ormuz est toujours bloqué, le blocage possible de la porte d’entrée en mer Rouge, donc vers le canal de Suez, la Méditerranée et l’Europe, est une très mauvaise nouvelle. D’autant que les Houthis sont armés et conseillés par l’Iran. Dans cette prise de contrôle, il faut y voir un succès de Téhéran, contre l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis, mais aussi contre Israël et les États-Unis. Désormais, l’Iran, soit directement soit via ses proxys, a la possibilité de bloquer deux artères majeures du commerce mondial. On comprend le désarroi des bourses, des pétroliers, des armateurs.

 

Un nouveau 11 septembre

 

La prise de Périm marque un tournant incontestable au Moyen-Orient et dans le monde. La bascule est d’autant plus spectaculaire que Mokha avait été conquise aux Houthis par les forces émiraties en 2017. Sa chute, neuf ans plus tard, à la faveur d’un retrait gouvernemental présenté comme une « retraite tactique », livre aux groupes militaires la quasi-totalité de la côte yéménite de la mer Rouge. C’est donc tout autant une victoire des Houthis qu’une défaite des Émirats et de l’Arabie saoudite, qui ne sont pas parvenues à contrôler ces territoires.

La chute de Mokha avait déjà suscité l’effroi. La prise de Périm aggrave encore davantage le problème. Car l’île occupe le point le plus resserré du détroit et le partage en deux couloirs : un chenal étroit côté yéménite, un chenal large et profond côté africain, par lequel passe l’essentiel du fret. Depuis Périm, les deux passages sont à portée de tir : les Houthis peuvent non seulement contrôler leur côte du Yémen, mais aussi nuire aux navires qui longent la côte africaine. D’autant que l’île dont ils viennent de se rendre les maîtres abrite une piste d’atterrissage de près de 1 900 mètres et des hangars, construits naguère par les Émirats pour leurs drones. Une infrastructure technique et militaire que les Houthis peuvent désormais retourner à leur avantage.

Ce n’est pas un rocher qu’ils ont pris, mais une base aéronavale clé en main plantée au cœur du détroit. Désormais, entre les drones, les mines et les tirs sur les navires, les Houthis disposent de toute une palette pour bloquer le détroit et, avec lui, l’économie mondiale. Ils n’agiront pas seuls, mais avec l’accord et la demande de l’Iran. Autrement dit, en 48 heures, Mokha et Périm sont passés sous le contrôle et la juridiction indirecte de Téhéran, qui est désormais maître des lieux et du jeu.

 

L’économie étranglée

 

 

Le détroit concentre environ un dixième du commerce pétrolier maritime mondial et se classe au troisième rang des routes énergétiques maritimes, derrière Malacca et Ormuz. La seule façon d’éviter le blocage sera de passer par le cap de Bonne Espérance, rallongeant le temps de transport de plusieurs semaines. Et avec lui, les coûts et donc les prix de l’énergie et des matières qui y sont liées, comme les engrais et les produits issus de la chimie.

L’économie pourra se bloquer et, avec elle, de nombreux dominos risquent de tomber.

Le premier est l’Égypte, qui vit essentiellement des droits de douane de Suez. Si les bateaux ne passent plus, l’économie de ce pays de plus de cent millions d’habitants va en souffrir. Des révoltes et des troubles en Égypte seraient particulièrement dévastateurs pour toute la région.

Le second point chaud est le golfe de Guinée, qui avait été le théâtre de piraterie dans les années 2010. Si le trafic maritime mondial augmente dans la zone, la piraterie redeviendra rentable. La faillite des États côtiers n’est guère rassurante quant au fait que la piraterie pourrait très bien reprendre.

Enfin, il y a Gibraltar, dont le détroit est déjà saturé. Y reporter une partie du trafic qui passe d’habitude par Suez ne fera qu’accroître la congestion de cette zone maritime étroite.

Ce qui est à craindre de cette prise de Périm, c’est bien une multitude d’étranglements. Celui des routes maritimes congestionnées, celui des pays pauvres affaiblis par les problèmes économiques, notamment le manque de nourriture à cause de l’augmentation du prix des engrais, celui des économies mondiales, touchée par la hausse des prix pétroliers.

Si Périm était un nom inconnu du grand public, il va rapidement être au cœur des angoisses et des discussions. Les jours qui viennent diront si les Houthis vont mettre leurs menaces à exécution en bloquant Bab el-Mandeb, la « porte des lamentations », ou si les armées arabes et occidentales vont tenter de les déloger en lançant une opération militaire.

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