éditorial / Laurent Bigorgne
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Laurent Bigorgne
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Un été comme les autres ?
par Laurent Bigorgne
Le premier été de Sébastien Lecornu à Matignon – et sans doute le dernier – est parti pour ne pas ressembler à celui de son prédécesseur François Bayrou. Sur le fond, la double actualité d’un conflit au Moyen-Orient lourd de menaces pour l’économie mondiale et de la survenue dans notre pays de mégafeux bien au-delà du bassin méditerranéen crée un sentiment d’urgence qui tranche avec le drôle d’été 2025. Sur la forme, le Premier ministre a décidé d’aller au contact et de travailler depuis des semaines la matière budgétaire. Son équation est néanmoins plus compliquée que jamais.
Comique de répétition
La conférence de presse sur la dette publique qu’avait tenue François Bayrou, encore Premier ministre, le 15 juillet 2025 s’intitulait « le moment de vérité ». Il avait inscrit au cœur de son plan un double mouvement - « Stop à la dette » et « En avant la production ! » - qu’il n’eut pas le temps de mettre en œuvre. Au moins avait-il formulé cette double priorité afin de tenter de sauver ce qui pouvait l’être d’une indispensable politique favorable à la croissance et à l’emploi.
Sur certaines boucles WhatsApp, on sent monter, ces dernières semaines, l’exaspération patronale face à la multiplication des rapports proposant d’alourdir la fiscalité plutôt que de s’attaquer à nos dépenses publiques et sociales. Le cru 2026 – rapport sur la « boîte noire des hauts patrimoines » (Raynal et Husson au Sénat), sur l’imposition des plus hauts patrimoines et des revenus les plus élevés (Mattei et Courson à l’Assemblée nationale), sur les aides publiques aux entreprises (Haut-commissariat à la stratégie et au plan) – n’a rien à envier à celui de l’an passé. Qu’il suffise de citer le rapport sénatorial sur les aides aux entreprises (Gay et Rietmann) et ses soi-disant 211 milliards (sic) d’aides aux entreprises ou le rapport de la Cour des comptes sur le pacte Dutreil…
Cette abondante production encourage la France dans un de ses travers les plus fâcheux – celui qui consiste à faire de nos entreprises les plus taxées de toute l’OCDE -, en même temps qu’elle entretient un état d’esprit délétère, tout en maintenant un très haut niveau de déficit public… puisque rien n’est jamais entrepris pour réformer sérieusement nos finances publiques.
Cette dérive ne date évidemment pas de 2017, mais elle a commencé très tôt durant le premier quinquennat d’Emmanuel Macron. Contrairement à ce qu’on écrit çà et là, elle a précédé les « gilets jaunes » comme le covid. On peut la dater de l’enterrement de première classe qui fut réservé à l’été 2018 aux travaux du Comité d’action publique 2022 par le Premier ministre d’alors, Édouard Philippe, et son ministre de l’Action et des Comptes publics, Gérald Darmanin.
Pas d’objectif de déficit pour 2027
Huit ans plus tard, nous en sommes à nous demander si nous tiendrons l’objectif de 5 % de déficit public en 2026 après avoir miraculeusement atteint 5,1 % en 2025 vs 5,8 % en 2024. Roland Lescure, qui pilote Bercy désormais, en doute et ne s’en cache pas. Si le budget de l’État et nos comptes sociaux dérapent en 2026, nul doute que la perspective de ramener le déficit public à moins de 3 % en 2029 – engagement que nous avons pris souverainement – ne sera à nouveau plus tenable.
Il n’y a rien de rassurant à ce que Bercy n’ait pour l’heure indiqué aucun objectif ciblé de déficit pour 2027… Nous allons vivre suspendus jusqu’à la fin de ce mois à l’attente de l’estimation de l’INSEE pour l’activité au deuxième trimestre. Le suspense est néanmoins assez faible après le repli de 0,1 % enregistré au premier trimestre. Seule certitude, à politique inchangée, nous allons dans le mur avec un déficit qui devrait s’établir à 5,9 % en 2027 et à 6,8 % en 2030. C’est du moins ce qui ressort de la lecture du rapport de quatre économistes remis au gouvernement mi-juillet*.
Fin juin, la Cour des comptes n’a pas manifesté moins d’inquiétude dans son rapport sur la situation et les perspectives des finances publiques. Les intérêts versés par la France sur sa dette devraient atteindre 77 milliards d’euros en 2026, soit 12 milliards de plus qu’en 2025. Il faut comparer ce montant à l’accroissement des moyens de nos armées prévu par la loi de programmation militaire, soit 6,4 milliards en année 3, c’est-à-dire à peine la moitié de l’augmentation de la charge de la dette… Ajoutons que la progression des dépenses de retraite devrait être de 12 milliards et celle des dépenses de santé de 10 milliards.
Effet boule de neige
Il n’y a plus de discussion possible sur l’effet boule de neige de notre déficit public, d’autant que le rendement des obligations françaises à 10 ans vient de dépasser 4 % cette semaine, alors qu’il était de 3,65 % au début de l’été, ce qui nous plaçait déjà dans une situation difficile. C’est une première depuis 2009… Pour mémoire, le taux moyen à l’émission de papier souverain était nul en 2021, de 1,7 % l’année suivante et il a grimpé de 3,2 à 3,7 % en février dernier du fait des conséquences du conflit au Moyen-Orient. Nous sommes perdants deux fois : non seulement, nous nous endettons pour plus cher, mais, de surcroît, nous nous endettons de plus en plus !
Certes, cet emballement doit également à un contexte international très spécifique puisque le Bund allemand a lui aussi bondi à 3,2 %, mais la dette publique allemande représente 63,5 % de son PIB contre 117,5 % de ce côté-ci du Rhin. Même si le tableau de l’économie allemande s’est assombri, nos voisins montrent une fois de plus qu’ils sont capables de se réformer. Le Bundestag a en effet voté une réforme de l’assurance-maladie et a pris un texte sur l’allègement des règles administratives avant l’été. À l’automne, les parlementaires allemands devraient réformer le système de retraites et la fiscalité. Pendant ce temps, notre pays se fera peur à hésiter entre Marine Le Pen et Jean-Luc Mélenchon…
Laurent Bigorgne
* Xavier Ragot, président de l’Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE), Jean-Luc Tavernier, inspecteur général des finances et ancien directeur général de l’Insee, Xavier Jaravel, président délégué du Conseil d’analyse économique, et Natacha Valla, doyenne de l’École du management de Sciences Po.
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