éditorial / Laurent Bigorgne
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Laurent Bigorgne
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Nos quatre illusions sur Marine Le Pen
par Laurent Bigorgne
Retiendra-t-on du mois de juillet 2026 qu’il fut celui du troisième succès mondial de l’équipe de France de football, qu’il nous vit basculer dans une nouvelle ère climatique ou qu’il constitua la première étape de l’accession du RN au pouvoir ? Ou les trois à la fois, la France étant capable dans le même temps de se hisser sur le toit du monde, de refuser d’affronter le réel et de se replier sur elle… L’histoire n’est pas encore écrite, mais le début de l’été 2026 restera marqué par la décision de Marine Le Pen, reconnue coupable en appel dans le procès des assistants parlementaires européens du FN mardi dernier, de se porter candidate à l’élection présidentielle de 2027
Neuf vies ?
Rien d'étonnant, les Français sont divisés quant à l’opportunité de la candidature de Marine Le Pen. Un sondage de Cluster 17, réalisé au lendemain de la décision de la cour d’appel de Paris, a ainsi révélé que pour 61 % des personnes interrogées sa condamnation est « justifiée » et pour 56 % sa candidature est « injustifiée ». On voit mal néanmoins ce qui empêchera Marine Le Pen de se présenter au suffrage des Français les 18 avril et 2 mai prochains, d’autant que la même enquête révèle que 30 % des personnes interrogées souhaitent la voir gagner en 2027, loin devant Jean-Luc Mélenchon (17 %) et Édouard Philippe (14 %), qui n’y figure qu’à la troisième place.
L’animal préféré de la candidate préférée des Français – le chat – est réputé avoir neuf vies… Une quasi-métaphore de son propre parcours politique, au cours duquel elle a ressuscité au moins quatre fois déjà : après son débat calamiteux d’entre-deux-tours face à Emmanuel Macron en 2017, après son troisième échec à l’élection présidentielle de 2022, après sa condamnation l’an passé en première instance à quatre ans de prison dont deux fermes et cinq années d’inéligibilité avec exécution provisoire et, enfin, après la montée en puissance puis le début d’émancipation de Jordan Bardella, qui aurait pu précipiter sa disparition.
Dès mercredi, dans la Sarthe, à l’occasion de son premier déplacement après l’annonce de sa candidature la veille sur TF1, Marine Le Pen a pu jouer au jeu qu’elle pratique si bien avant une campagne nationale : ne rien dire sur le fond ou si peu. Certains y ont vu le résultat de la présence sonore et visuelle d’une soixantaine de manifestants hostiles à sa venue à La Flèche, ville de 15 000 habitants gagnée par le RN aux élections municipales du mois de mars. Il n’en est rien. Le député européen, Philippe Olivier, à la fois son beau-frère et son conseiller, a fermé le ban : « Il n’y a pas de campagne présidentielle pendant l’été ».
Pas d’aggiornamento
Il n’y a pas eu de « nuit des longs couteaux » au RN, mais une reprise en main familiale et même clanique de l’appareil en vue de l’élection de 2027. Sept décennies après la première élection de Jean-Marie Le Pen comme député de la Seine, le 2 janvier 1956, sa fille a décidé que le mouvement dont elle a hérité doit rester dans le giron lepéniste. À tous ceux qui pensaient qu’un aggiornamento de ce parti d’extrême droite né en 1972 était possible, la semaine écoulée vient nous rappeler qui est la patronne et comment elle entend agir dans une campagne officiellement ouverte désormais.
Depuis dix ans, une partie significative des élites politiques, économiques et médiatiques s’est bercée de quatre grandes illusions sur Marine Le Pen, sur son rapport au pouvoir, sur son plafond de verre, sur son programme et sur sa capacité à gouverner.
Première illusion : contrairement à une idée très répandue, Marine Le Pen n’a pas de « tentation de Venise » et elle veut résolument le pouvoir, d’autant qu’elle sent qu’elle n’en a jamais été aussi proche. Il faut n’avoir jamais goûté à la politique pour penser qu’une personnalité donnée gagnante va se retirer unilatéralement d’une telle compétition. Même Ségolène Royal, battue il y a près de 20 ans au deuxième tour de la présidentielle de 2007 et inexistante pour le moment dans les enquêtes d’opinion, a fait connaître ce vendredi sa ferme intention de participer à la primaire que les socialistes ont choisi d’organiser à l’automne… Envers et contre tout.
La deuxième : le plafond de verre qui l’empêcherait – presque magiquement – de sortir victorieuse du second tour s’est largement fissuré et la confirmation de sa condamnation cette semaine semble sans impact. L’IFOP s’est risquée à livrer des hypothèses de second tour cette semaine : Marine Le Pen qui a réalisé un score de 41,45 % au second tour en 2022, l’emporterait dans tous les cas de figure l’année prochaine, face à Édouard Philippe (54-46 %), Gabriel Attal (55-45 %) et Jean-Luc Mélenchon (70-30 %). Il faut prendre ces résultats avec beaucoup de prudence, mais ils ne sont pas les premiers à la voir à l’Élysée.
Ni infléchissement ni pensée magique
La troisième : le programme du RN ne subira pas d’infléchissement, contrairement à ce qu’une partie des milieux patronaux a pu espérer l’hiver dernier et au printemps. Une étude très complète d’OpinionWay, la première vague de son PrésiTrack 2027*, est venue fort utilement rappeler cette semaine ce que sont les enjeux importants pour les électeurs du RN : l’immigration 86 % (pour une moyenne nationale à 44 %) ; le pouvoir d’achat 69 % (62 %) ; les retraites 50% (42 %) ; la dette et les déficits 39 % (41 %)… et l’environnement pour 21 % (37 %). Une plus grande attention portée aux retraites qu’à la moyenne… Dans ce contexte, on voit mal comment évoluerait la position officielle du parti sur cette question, par exemple, mise en avant en 2022 et en 2024, celle d’un âge légal de départ entre 60 et 62 ans.
La quatrième : il faut cesser de se rassurer à grande rasade de pensée magique, car Marine Le Pen victorieuse, le RN pourrait tout à fait disposer également d’une majorité parlementaire, y compris avec ses alliés et des ralliés. C’est en tout cas ce que pensent 47 % des Français interrogés par OpinionWay, alors qu’ils sont seulement 36 % à le penser en cas de victoire d’Édouard Philippe. On peut chercher à relativiser les résultats des législatives de juin 2024 comme celles des municipales de mars 2026, le RN s’ancre et passe désormais la barre du scrutin majoritaire à deux tours.
Les sondages ne font pas l’élection, mais ils nous adressent des messages puissants à moins de dix mois du prochain scrutin présidentiel. Par contraste, ces mêmes enquêtes livrées la semaine passée révèlent une stabilité d’Édouard Philippe comme de Bruno Retailleau, avec une dizaine de points d’écart entre les deux. Leurs meetings des derniers week-ends ne leur ont donc pas profité. Maigre consolation pour le maire du Havre : l’idée selon laquelle Gabriel Attal finira par se rallier est très ancrée dans l’opinion (47 % selon OpinionWay).
Seuls Marine Le Pen, qui a couvert en moins d’une semaine l’écart de 3 à 4 points qui la séparait de Jordan Bardella, et Jean-Luc Mélenchon connaissent une dynamique positive, ce qui n’est pas sans lien avec l’intérêt très fort des sympathisants LFI (70 %) et RN (65 %) pour la campagne, soit beaucoup plus que la moyenne des Français. Selon OpinionWay, seuls 50 % des Français interrogés s’intéressent déjà à la campagne. Il y a donc du grain à moudre pour les candidats du bloc présidentiel… pour combien de temps encore ?
* Sondage OpinionWay pour Les Échos et Radio Classique, réalisé du 8 au 9 juillet 2027
laurent@fnxlb.org
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