éditorial / Laurent Bigorgne
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Laurent Bigorgne
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Les « basses combinaisons »
par Laurent Bigorgne
La fin du calvaire budgétaire n’est pas proche. La prise de parole du Premier Ministre en fin de semaine était attendue comme un geste d’autorité vis-à-vis du Parlement ; elle n’a été qu’un jeu de dupes. Privilégiant des mesures démagogiques et des dépenses nouvelles, Sébastien Lecornu n’est pas parvenu à dessiner un autre chemin que celui de l’enlisement du pays. Comme toujours, les entreprises paieront. Semaine après semaine, les partis de gouvernement sapent et perdent la confiance des milieux entrepreneuriaux comme celle des Français.
7 milliards d’euros de dépenses supplémentaires
Vendredi dernier à 18 h 30, nous devions connaître une sorte d’ "heure de vérité", car le Premier Ministre, après avoir fait siffler tard dans la soirée la veille à l’Assemblée nationale la fin du jeu de massacre sur le PLF 2026, promettait "un moment de grande clarification pour chaque force politique". Ordonnance ou 49.3, on allait voir ce qu’on allait voir et chacun devrait prendre ses responsabilités… Afin de donner corps au possible recours inédit à une ordonnance, un texte préparé par le gouvernement avait d’ailleurs fuité dans la journée, organisé autour de deux articles suivis du projet de loi de finances du gouvernement datant d’octobre dernier.
Cette prise de parole passée, rien d’aussi clair n’est sur la table. Un conseil des ministres devrait se tenir lundi matin pour arrêter la voie retenue. Cela n’a désormais plus beaucoup d’importance, tant le gouvernement semble avoir donné satisfaction à toutes les demandes du Parti socialiste. Ce dernier pousse d’ailleurs l’avantage et pratique à son tour une forme d’"en même temps", soulignant tout à la fois des "avancées réelles" et un discours "insuffisant".
Le Premier Ministre a beau jeu, non sans raison, de rappeler que le RN et LFI ont mené une politique du pire, pratiquant un "sabotage continu" de la discussion parlementaire. Ils n’exercent cependant pas de monopole dans la course au n’importe quoi budgétaire. Vendredi, Sébastien Lecornu a donc surtout annoncé des dépenses nouvelles : hausse moyenne de 50 euros de la prime d’activité – une mesure qui coûterait à elle seule 2 milliards d’euros -, généralisation des repas à 1 euro pour les étudiants, augmentation de 400 millions d’euros des moyens des bailleurs sociaux… Certains estiment qu’il y en aurait au moins pour 7 à 8 milliards d’euros de dépenses nouvelles.
Comment croire le Premier Ministre désormais ?
Comment maintenir le cap d’un déficit budgétaire limité à 5 points de PIB dans un contexte où la partie dépenses nouvelles est de loin, comme toujours, la mieux documentée ? Moindres économies demandées aux collectivités locales – élections municipales obligent -, larges pans d’action publique épargnés par l’effort budgétaire (défense, police, justice), création de 2 000 emplois dans l’Éducation nationale alors que 4 000 suppressions étaient prévues pour des raisons démographiques… Le Premier Ministre a annoncé que les autres ministères devront se serrer la ceinture, on aimerait le croire. Une certitude néanmoins : aucun effort ne sera demandé aux ménages, ni aux retraités, alors que c’est un des apports majeurs du travail réalisé par Guillaume Hannezo* pour le think tank Terra Nova, dans une note parue en décembre.
Une fois encore, l’effort d’ajustement proviendra de la fiscalité sur les entreprises, notamment via la contribution exceptionnelle sur les bénéfices des plus grandes d’entre elles, qui devrait avoir le même rendement en 2026 qu’en 2025. Les prochains jours mettront à rude épreuve l’engagement de l’exécutif à maintenir sa politique de l’offre. Nul doute qu’il sera question de renoncer à la baisse de la CVAE, l’un de nos impôts les plus mortifères pour notre industrie, et que reviendront sur le devant de la scène la taxe sur les holdings, ainsi que la remise en cause du pacte Dutreil. Du côté de certaines ETI, on percevait vendredi un sentiment de révolte et une farouche envie de résistance.
C’est un désaveu pour celui qui cajolait, il y a quelques semaines à peine, les 2 000 dirigeants d’entreprise de "Trop c’est trop !", et qui alourdit aujourd’hui leur charge. S’il a choisi de leur tourner le dos, Sébastien Lecornu en a profité pour réaffirmer les deux marqueurs politiques qu’il associe à son action depuis son arrivée à Matignon. Le premier consiste à se montrer toujours aussi soucieux d’apparaître comme l’homme à l’écoute du Parlement et respectueux de ses prérogatives, au point de ne pas avoir précisé, durant son intervention, laquelle des deux voies – 49.3 ou ordonnance – il entendait emprunter.
Le gaullisme social a bon dos
Le second, relève d’une volonté persistante de se rattacher à une des sous-familles du gaullisme, celle du gaullisme social, à l’instar de Philippe Séguin en son temps, de Xavier Bertrand ou plus récemment de Jean Castex. Leurs grands prédécesseurs se souciaient bien sûr eux aussi de politique, notamment en s’opposant à la mainmise de Jacques Chirac sur le parti gaulliste. La politique, c’est aussi l’art de durer. Sur le fond, cependant, ils s’interrogeaient sur le rapport entre détenteurs du capital et salariés. À cet égard, ce courant a profondément muté : il est prêt à endetter lourdement le pays ainsi qu’à alimenter un modèle social qui met pourtant en cause la prospérité du pays et sa souveraineté.
Au moment où se déroule cette chronique pathétique de nos désordres budgétaires, l’Europe est la proie d’appétits qui devraient nous inciter plus que jamais à la raison et à l’unité. Dernier exemple en date : vendredi, le président Donald Trump a menacé d’imposer des droits de douane aux pays qui ne soutiendraient pas son projet d’acquisition du Danemark. Samedi, il a promis une nouvelle hausse de ceux-ci, de l’ordre de 10 %, visant notamment la France. Anecdote ou symbole, un peu plus tôt dans la semaine, le futur ambassadeur des États-Unis à Reykjavik plaisantait devant ses collègues de la Chambre des représentants, qu’il s’apprêtait à quitter, en annonçant que l’Islande deviendrait bientôt le 52e État américain et qu’il en serait le gouverneur.
Mardi prochain marquera le 80e anniversaire du départ du général de Gaulle du pouvoir le 20 janvier 1946. Commentant son refus des combinaisons politiciennes qui suivirent la Libération, il écrivit à son fils quelques jours plus tard : "Il faut choisir et l’on ne peut être à la fois l’homme des grandes tempêtes et celui des basses combinaisons"**. Une citation utile pour les temps que nous traversons.
laurent@fnxlb.org
* Comptes publics : en finir avec le n’importe quoi (qu’il en coûte), décembre 2025.
** Lettre de Charles de Gaulle à son fils Philippe, 21 février 1946.
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