Feuilleton de l'été
Feuilleton de l'été
Série d’été - ces jeunes leaders qui construisent la France de demain /
Salma Bakouk, co-fondatrice et présidente-directrice générale de Sifflet
Le sujet n’était forcément pas sous le feu des projecteurs il y a quelques années. Mais il est devenu évident désormais : les entreprises se doivent de disposer de données de qualité et de savoir les gérer pour prendre des décisions efficaces. D’autant plus à l’heure où elles se retrouvent dans la nécessité d’adopter l’intelligence artificielle (IA), dont les bénéfices attendus ne peuvent se réaliser que grâce à des ensembles de "data" bien organisés et fiables.
Un problème que Salma Bakouk s’attache à résoudre grâce à Sifflet, la start-up qu’elle a co-fondée en 2021 et qu'elle dirige, proposant une plateforme d’observabilité des données. Une solution ayant pris, depuis son lancement commercial en 2023, ses quartiers chez des fleurons de l’économie française – comme Saint-Gobain, Carrefour, CMA CGM et Euronext, entre autres – ou encore internationaux, avec la BBC Studios figurant par exemple parmi ses clients.
La clé du succès : avoir su incorporer une dimension métier et business dans une solution destinée, justement, à servir les entreprises. Une obsession du produit et du client ayant guidé le développement de Sifflet. "Nous avons toujours été très attentifs à la capacité de commercialisation de notre produit. Très tôt, nous interrogions nos utilisateurs pilotes afin qu’ils nous guident sur les améliorations à lui apporter. Mais nous avons toujours eu une vision claire de ce que nous voulions faire, nous n’avons jamais réalisé de pivot", remarque-t-elle à l’occasion d’un entretien accordé à WanSquare. Il faut dire, également, que la dirigeante a pu observer l’importance de ce sujet de près, lors de ses années passées à évoluer dans les salles de marché de Goldman Sachs, où elle dirigea des stratégies de trading algorithmique.
L’énergie du risque
Une maison qu’elle a intégrée après avoir réalisé ses études à Centrale Paris. Dès lors, la devise de la grande école d’ingénieurs s’imprime en elle : "leaders, entrepreneurs, innovateurs". "Je pense que cela a participé à construire ma vision des choses, soit de se servir des mathématiques pour résoudre les problèmes réels. C’est pour cela que j’ai choisi de me spécialiser dans les mathématiques appliquées, dans l’intelligence artificielle et le machine learning. Ces sujets commençaient à peine à se faire connaître, mais ils sont très concrets, ce qui s’articule finalement à la logique de mon parcours", souligne-t-elle. D’autant que Salma Bakouk l’a toujours su : les mathématiques étaient ce à quoi elle était destinée. Diagnostiquée hyperactive enfant, il s’agissait d’ailleurs de la seule matière qui parvenait à concentrer son attention. C’est assez naturellement qu’elle se dirigera donc vers des classes préparatoires scientifiques - qui se solderont par son entrée dans la grande école d’ingénieurs.
Certes, son ambition d’entreprendre ne se sera pas concrétisée dès la fin de ses études. Néanmoins, le goût du risque a toujours guidé ses différents choix. "J’ai grandi au Maroc, fait mes études à Paris et réalisé un passage à Londres avant de déménager à Hong Kong à 24 ans, pour rejoindre Goldman Sachs. Je n’y avais jamais mis les pieds, mais je n’ai pas hésité. J’aime les aventures, je n’ai pas peur des échecs ou de sortir de ma zone de confort. Ce genre d’environnement m’énergise", résume Salma Bakouk.
D’autant que si la dirigeante fera donc ses premiers pas professionnels dans un grand groupe établi, celui-ci revêt certaines particularités qui lui sont chères. "Avec du recul, je pense qu’il s’agissait finalement de ma première expérience entrepreneuriale. J’étais en Asie, sur un nouveau marché et nous étions sans cesse encouragés à prendre des initiatives. Les possibilités d’innovation étaient infinies et la culture de l’exécution est une caractéristique de Goldman Sachs. Cela m’a donné un avant-goût de la réalité des environnements mouvants", remarque la dirigeante, ajoutant : "J’en ai tiré une certitude. Quand on veut faire vite et bien et que le champ des possibles est immense, la rigueur, le pragmatisme, l’honnêteté intellectuelle et l’engagement à exceller sont fondamentaux".
Une vision terre à terre
La banque est d’ailleurs particulièrement présente sur les opérations d’introductions en Bourse de sociétés technologiques – ce qui lui aura offert l’opportunité de renforcer son attrait pour ce genre d’entreprises, tout en mesurant les ressorts de l’exigence et de la rigueur d’une trajectoire entrepreneuriale réussie. "Voir l’envers du décor permet de construire une vision bien plus terre à terre de l’entrepreneuriat, pour ne pas retenir seulement le glamour des réussites", souligne-t-elle. Et puis, cette expérience chez Goldman Sachs lui aura aussi offert l’opportunité de voir à quel point les mathématiques, l’entrepreneuriat, et l’économie réelle pouvaient se rencontrer. "Mes activités quotidiennes étaient techniques, je participais à la construction d’algorithmes qui étaient commercialisés par la suite, de la R & D à leur développement. D’un côté, nous parlions d’équations stochastiques toute la journée, ce qui était naturel pour moi. Mais de l’autre, les sujets de business, de processus juridiques ou d’expansions régionales étaient aussi des parties prenantes de mon environnement", relève Salma Bakouk.
Arrivera une période où chez Goldman Sachs, comme dans d’autres industries, la prise de conscience de la place centrale des données (et surtout de leur qualité) dans le business s’opère. La crise du Covid-19 agira comme un catalyseur particulier. "Les sujets de data ont toujours fait partie de mon horizon. Mais les bouleversements qui se sont alors opérés sur les marchés ont rendu la prise de décisions encore plus compliquée. Quand des actions chutent violemment, que le marché ferme et que vous avez des positions clients, il n’est pas possible de paniquer. Il faut regarder son tableau de bord et s’il ne reflète pas la réalité et que son contenu n’est pas qualitatif, c’est un vrai problème", rappelle Salma Bakouk.
L’ingénieure, poussée par les possibilités internes d’innovation, se met en tête de créer une solution pour son secteur d’activité – et prendra alors aussi conscience que la tâche n’était pas aisée, au regard de son ampleur et de la volumétrie des données. "J’étais tellement passionnée par le sujet que je n’arrivais plus à penser à autre chose", ajoute la co-fondatrice de Sifflet, qui reprendra alors contact avec ses futurs associés, dont l’un avait été son camarade de promotion à Centrale Paris. S’ensuivront des enquêtes menées auprès de nombreux interlocuteurs issus d’industries différentes, pour anticiper les besoins des entreprises. "Nous avons, dès le départ, considéré que la donnée n’était pas seulement un problème technique d’ingénierie", indique Salma Bakouk.
La décision est donc prise. Salma Bakouk et ses associés lanceront un produit pour répondre à ce problème. Ils jetteront naturellement leur dévolu sur Paris, du fait de leurs racines françaises, mais aussi pour l’écosystème d’ingénieurs de qualité dont la ville dispose. La start-up sera incubée à la Station F. En septembre 2021, Sifflet n’a pas encore finalisé son produit. Mais le profil des co-fondateurs, traduisant une capacité d’exécution certaine, permet à la start-up de lever 5 millions d’euros, auprès de Bessemer Venture Partners et de Mangrove Capital. Vint ensuite une série A de 12 millions d’euros en 2023, menée par EQT Ventures et à laquelle ses investisseurs historiques participeront également.
Le juste équilibre
Puis, tout s’enchaînera à grande vitesse."Nous avions l’ambition de se retrouver très rapidement devant le client pour ne rien construire dans le vide. Je suis pro-risque, mais j’ai aussi la capacité à analyser les bénéfices que l’on peut en tirer. Et j’ai rapidement cerné que l’un des risques les plus importants était de construire un produit de pur ingénieur, difficile à vendre par la suite", remarque Salma Bakouk. Anticipation gagnante, puisque celui de Sifflet entrera sur le marché par la grande porte : Carrefour sera par exemple le premier grand compte à lui faire confiance. Et ce un mois et demi après le lancement de son produit. "Carrefour a été visionnaire sur ce sujet et notre produit répondait à un besoin clair. Nous avons pu passer à l’échelle rapidement, le groupe est désormais un vrai partenaire. Mais je dois avouer que nous avions du mal à y croire lorsqu’ils se sont engagés avec nous", observe la dirigeante.
En pleine trajectoire d'expansion, la start-up a annoncé une nouvelle opération de financement de 16 millions d’euros au mois de juin, préemptée par ses investisseurs. Elle vient aussi d’ouvrir des bureaux à New York afin d'accélérer en Amérique du Nord, a lancé plusieurs agents d’IA, procédé à des recrutements stratégiques clés, tandis que ses revenus et son portefeuille de clients ont triplé sur la dernière année. De fait, l’accélération de l’adoption de l’IA a joué son rôle dans la percée du produit de Sifflet, admet la dirigeante. Un calendrier opportun, qui ne signifie pas que la start-up s’est confortablement installée au creux d’une vague porteuse. "Nous avons tout de suite cerné que l’IA allait devenir le produit de demain. Nous avons su l’intégrer à notre philosophie dès le départ, ce qui fait que nous sommes mieux positionnés que personne dans l’observabilité des données", souligne Salma Bakouk.
D’autant qu’elle le remarque bien : rien ne sert, dans l’entrepreneuriat, de se laisser entraîner et submerger par des tendances. Le plus important, selon elle, reste de garder la tête sur les épaules, d’avoir conscience de ses points forts et points faibles… en clair, de savoir écouter les conseils et de faire de la lucidité une valeur cardinale. "C’est un point non négociable pour un entrepreneur, surtout en ces temps où l’IA fait bouger les choses, aux côtés des risques et des perturbations économiques", pointe Salma Bakouk.
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