éditorial / Laurent Bigorgne
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Laurent Bigorgne
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Le « trumpisme d’atmosphère »
par Laurent Bigorgne
Le dérèglement de notre système politique prend la forme d’une course sans fin vers le fond. Chaque semaine qui passe, la France semble se résigner à passer du côté des pays où le déni systématique tient lieu de diagnostic et où les élans populistes finiront peut-être par porter des adeptes de la post-vérité au pouvoir.
Derrière les attaques ad hominem
Les coups récents portés presque conjointement par Jean-Luc Mélenchon contre le gouverneur de la Banque de France et par Marine Le Pen contre le président du Conseil constitutionnel n’ont rien de vraiment nouveau. Il y a plus de dix ans, en 2015, Mélenchon expliquait déjà sur son blog que François Villeroy de Galhau, le prédécesseur d’Emmanuel Moulin, était « un parfait représentant de l’oligarchie », version moderne de la diatribe des « deux cents famille » de l’époque du Front populaire. Marine Le Pen, quant à elle, ne s’est jamais privée d’attaquer le prédécesseur de Richard Ferrand à la présidence du Conseil constitutionnel, Laurent Fabius, l’accusant de « violer l’État de droit », comme en avril 2024 par exemple.
Ce sont là deux exemples du « trumpisme d’atmosphère », qui selon le sociologue Luc Rouban gagne la France. Marine Le Pen n’a pas caché ces derniers jours sa volonté de mettre un terme au soutien de la France à l’Ukraine et conséquemment de rompre la politique de sécurité européenne face aux agressions russes. La soi-disant politique de paix du candidat de LFI, plus hypocrite encore, conduirait au même résultat.
Cette manière de faire de la politique, fût-ce au prix de l’intérêt de la nation, provoque de nombreuses outrances, jusqu’aux menaces ad hominem. Emmanuel Moulin sait ainsi à quoi s’attendre, puisque le candidat LFI veut le traîner devant les tribunaux pour « trahison ». Richard Ferrand sait depuis mercredi, que la candidate du RN veut sa démission et pourquoi pas demain sa destitution. Rappelons ici que c’est pourtant l’abstention des députés RN en commission des lois à l’Assemblée nationale qui, en février 2025, permit – d’une voix seulement ! - son accession à la présidence du Conseil constitutionnel. Comprenne qui pourra…
La gangrène de la post-vérité
Ceux qui font remarquer que les nominations de deux personnalités très proches du président de la République à la tête de la Banque de France et du Conseil constitutionnel ont pu être vécues comme une provocation ont assurément un point. Emmanuel Macron a souvent jeté de l’huile sur le feu plutôt que de chercher l’apaisement… C’est même sa marque de fabrique assumée et elle a conduit de très nombreux Français dans la rue à l’automne 2018 comme hier dans les rues de Paris et de grandes villes de France. Celui qui disait vouloir, en 2017, tout faire pour que les Français « n’aient plus aucune raison de voter pour les extrêmes » a échoué.
Il ne faut cependant pas être dupe de la politique des populistes. Ils s’en prennent peut-être à telle ou telle personnalité, mais ce sont les institutions qu’ils dirigent qui sont dans leur viseur. À trop l’oublier, nous pourrions bien nous réveiller le 3 mai prochain, au lendemain du second tour de l’élection présidentielle, dans un pays qui aura le même rapport à l’État de droit que l’Amérique de Trump ou la Hongrie d’Orban.
La violence verbale et la gangrène de la post-vérité qu’elle charrie ne s’attaquent pas seulement à nos institutions. Elles ont gagné une partie de la vie académique de ce pays. C’est particulièrement flagrant s’agissant des interventions publiques systématiquement militantes de Gabriel Zucman, pourtant enseignant au département d’économie de l’École normale supérieure de Paris. Encore cette semaine : « contrairement à ce qu’affirment un certain nombre de médias et de responsables politiques, nous avons avant tout un problème de recettes publiques ». En 2025, celles-ci ont atteint 52,2 % du PIB… 5,8 points de plus que la moyenne de l’UE, ce qui est déjà un écart considérable. Quant à nos dépenses publiques, elles ont atteint 57,2 % du PIB, soit… 7,7 points de plus que la moyenne de l’UE. Chacun jugera.
Une première dans l’histoire de la Ve République
Dans un contexte économique et social particulièrement tendu, les Français semblent s’intéresser de plus en plus à l’élection qui vient. Si l’on en croit la nouvelle vague du PrésiTrack d’OpinionWay*, à six mois du premier tour, 55 % des personnes interrogées se disent intéressées par la campagne, soit 1 point de plus qu’il y a 1 mois, mais 7 points de plus qu’à la même date en 2022. Dans une enquête de l’Ifop, parue mercredi, elles sont 96 % à envisager d’aller voter en avril prochain.
Pour l’heure, ce regain d’intérêt bénéficie presque exclusivement à Marine Le Pen, que les différentes enquêtes parues cette semaine créditent de scores allant de 32 à 37 % des voix au premier tour. La candidate du RN a survécu à son procès et à l’affaire Bardella. Pour 53 % des Français, ce dernier continue même de constituer un atout pour Marine Le Pen (c’est même 94 % pour ceux qui sont proches du RN et 69 % pour les proches des Républicains). En ce début de campagne, rien ne semble pouvoir atteindre Marine Le Pen.
Raphaël Glucksmann tire bien son épingle du jeu également, puisqu’il progresse de 4 à 5 points dans les enquêtes publiées après sa victoire dès le premier tour de la primaire du PS et de Place Publique. Il semble profiter des reculs marqués de Gabriel Attal et d’Édouard Philippe (de - 3 à - 5 points). À droite, c’est David Lisnard qui crée la surprise, donné désormais entre 4 et 6 points (Ifop), bord à bord avec Bruno Retailleau dans cette dernière configuration. À six mois de l’élection, aucun des partis de gouvernement n’est cependant assuré d’être au deuxième tour. Loin s’en faut. Une première dans l’histoire de la Ve République et sans doute la fin de celle-ci telle que nous l’avons connue.
Certains observateurs se consoleront de ce paysage chaotique en observant que les taux français à 10 ans se sont légèrement détendus en fin de semaine (4,78 %), tout comme le spread avec le Bund allemand à 10 ans. En revanche, les Credit Default Swaps (CDS) sur la dette française à 10 ans sont en très forte progression. Ce que Paul Krugman avait souligné dans son papier très commenté du 8 octobre, qualifiant même cette évolution de « très inquiétante ». D’un échange avec un dirigeant d’une de nos grandes institutions financières cette semaine, il ressort que les équipes sont bel et bien au travail sur les scénarios d’un défaut français. Les prochaines échéances sont connues : la possible révision de la note de la dette française prévue vendredi prochain par Moody’s, et le 26 novembre par S & P.
laurent@fnxlb.org
* OpinionWay pour Les Échos et Radio classique, troisième vague, 15 octobre 2026.
** Ifop-Fiducial pour LCI et Sud Radio, Le climat politique après la victoire de Raphaël Glucksmann à la primaire du PS et de Place Publique, octobre 2026.
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