WAN
menu
 
!
L'info stratégique
en temps réel
menu
recherche
recherche

Feuilleton de l'été

Feuilleton de l'été

exclusif Série d'été - ces jeunes leaders qui construisent la France de demain / Ariane Komorn, co-fondatrice et CEO de La Solive

EXCLUSIF. Ancienne de McKinsey passée par l’état-major d’En Marche, cette normalienne a ressenti le besoin d’apporter son écot à la transition écologique. Comment ? En créant une start-up qui forme des personnes en reconversion aux métiers de la rénovation énergétique.
Ariane Komorn - DR
Ariane Komorn - DR

« J’ai toujours rêvé de devenir comédienne ». Les parents d’Ariane Komorn accueillirent avec prudence son désir de fouler les planches. Passionnée de théâtre, elle envisage d’intégrer le Conservatoire national supérieur d’art dramatique à la sortie du lycée. « Ma mère trouvait que c’était une bonne idée ; néanmoins, elle m’a habilement convaincue de faire des études avant, au cas où… », confie la jeune femme dans un entretien accordé à WanSquare. Portée par son goût pour les mathématiques et la philosophie, elle choisit d’intégrer une classe préparatoire B/L au lycée Henri-IV, avant d’être admise au concours de l’École normale supérieure (ENS) de la rue d’Ulm.

Au sein de l’ENS, Ariane Komorn se tourne vers la géographie, discipline qu’elle considère comme particulièrement féconde en raison de sa capacité à articuler des dimensions économiques, politiques, sociales et culturelles. Elle profite en sus de la liberté offerte par l’établissement en suivant des enseignements en histoire, en économie ou encore en musicologie, domaine qu’elle découvre alors. « Cette abondance de possibilités constitue à la fois la force et la difficulté de l’ENS : chacun peut explorer une multitude de domaines, mais il devient complexe de construire un parcours parfaitement cohérent », observe-t-elle.

 

Fibre énergétique

 

Peu à peu, une thématique gagne son attrait : l’énergie. Elle y décèle un domaine d’étude singulier, à la croisée de deux univers qui l’intéressent particulièrement : la complexité technique des enjeux industriels et leur déclinaison dans le champ des politiques publiques. En conséquence, Ariane Komorn entreprend ainsi un master de recherche en économie de l’énergie tout en poursuivant, à Sciences Po, un master d’affaires publiques. Durant cette période, elle envisage un temps une carrière dans la haute fonction publique et réfléchit à se présenter au concours de l’ENA, avant d’abandonner cette perspective. Elle explique notamment ne pas avoir rencontré suffisamment de modèles susceptibles de nourrir son ambition dans cette voie. Par ailleurs, elle comprend que la recherche universitaire ne correspond pas pleinement à ses aspirations professionnelles.

C’est en 2013 à l’université Columbia, qu’elle clôturera son parcours dans le supérieur, où elle étudiera les politiques publiques de l’énergie et effectuera parallèlement une mission de conseil auprès d’une entreprise spécialisée dans le développement de petites turbines électriques. De retour en France, elle contacte Anne Lauvergeon, qu’elle avait conviée lors d’une conférence organisée à l’ENS sur les enjeux énergétiques pendant la campagne présidentielle de 2012. L’ancienne patronne d’Areva lui propose alors de rejoindre la commission « Innovation 2030 », qu’elle préside, mise en place à la demande du président François Hollande afin d’identifier les secteurs stratégiques dans lesquels la France pourrait conquérir un avantage industriel et technologique à l’horizon 2030.  « J’avais un rôle de petite main, j’étais chargée de réaliser des comparaisons internationales », précise-t-elle. Elle travaille notamment sur les problématiques liées au stockage de l’énergie, une question encore émergente à l’époque mais déjà perçue comme déterminante pour l’avenir de la transition écologique. Cette expérience demeure relativement brève et ne dissipe pas ses interrogations quant à son orientation professionnelle.

 

Stratégie & exécution

 

C’est en repensant aux nombreux étudiants rencontrés à l’université Columbia, dont une grande partie envisageait une carrière dans les cabinets de conseil en stratégie, qu’elle commence à considérer cette voie, « un peu par dépit », admet-elle. En 2014, McKinsey l’accueillera dans ses rangs. Au sein de la firme, Ariane Komorn retiendra notamment une mission menée auprès d’une compagnie aérienne africaine confrontée à d’importantes difficultés financières et opérationnelles. Pendant six mois, elle est intégrée aux équipes de l’entreprise et travaille au plus près du directeur technique, en collaboration avec les salariés locaux.   

« Cette immersion opérationnelle m’a révélée une autre façon d’exercer le conseil. Jusque-là, j’avais souvent participé à l’élaboration de rapports stratégiques destinés aux dirigeants, sans que les consultants ne soient impliqués dans leur mise en œuvre », explique-t-elle. Cette distance entre la définition d’une stratégie et son exécution nourrit alors chez elle une certaine frustration. « Si l’entreprise appliquait la stratégie et échouait, on considérait que c’était un problème d’exécution », observe-t-elle. « Une stratégie, aussi pertinente soit-elle, ne représente qu’une faible partie de la réussite d’un projet. À 80-90 %, c’est la manière dont on la met en œuvre qui importe », pointe-t-elle.

 

A la conquête des citoyens

 

Après trois années passées au sein du cabinet américain, Ariane Komorn devient directrice du pôle « engagement » d’En Marche, le mouvement politique fondé par Emmanuel Macron. Alors qu’elle exerçait encore dans le conseil, elle rejoint bénévolement, en 2016, l’équipe de campagne de l’ancien ministre de l’Économie. « Je suis alors séduite par le souffle de renouvellement porté par le candidat. Il y a une question qui me tient particulièrement à cœur : celle de la réconciliation entre les citoyens et la vie politique », explique-t-elle. Persuadée que les responsables publics se sont progressivement éloignés des préoccupations quotidiennes des Français, elle s’intéresse aux nouvelles formes d’implication citoyenne et consacre une partie de son temps libre à la rédaction de notes consacrées à la participation démocratique et au renouvellement des pratiques politiques. À l’issue de l’élection présidentielle, l’équipe d’En Marche lui propose de rejoindre le mouvement à plein temps. « Je devais imaginer de nouvelles formes de participation citoyenne et renforcer l’ancrage territorial du mouvement », se souvient-elle.

Sa première initiative prend la forme d’une plateforme dédiée aux projets citoyens. « L’idée est de partir du principe que l’engagement politique ne commence pas nécessairement par le militantisme ou la conquête d’un mandat, mais par la volonté d’améliorer concrètement la vie de son quartier, de sa commune ou de son village », explique-t-elle. Le dispositif vise à mettre en relation les porteurs d’initiatives avec des personnes susceptibles de les accompagner et à favoriser la diffusion des projets les plus aboutis dans d’autres territoires. En quelques années, plus de 2 000 projets sont accompagnés, révélant de nouveaux profils souhaitant agir pour l’intérêt général. Elle crée ensuite des formations, dont le programme « 1 000 Talents », qui aide des citoyens sans expérience élective à se préparer aux municipales de 2020. Plusieurs centaines s’engagent alors en politique, et près de la moitié sont élus.

 

Introspection

 

Au début de l’année 2020, Ariane Komorn commence à envisager son départ d’En Marche. « Ce qui me plaisait beaucoup dans cette expérience, c’était son côté très entrepreneurial. Il y avait énormément de choses à construire », confie-t-elle. Elle souligne avoir bénéficié, dans un premier temps, d’une grande liberté d’action, portée par « une vraie volonté politique de faire quelque chose de disruptif, de nouveau ». Mais cette dynamique initiale se heurte progressivement aux contraintes inhérentes au fonctionnement politique. « Ce qu’on me demandait, c’était toujours de réagir à la dernière urgence, qui était généralement le dernier sujet sorti dans la presse auquel il fallait répondre », explique-t-elle. « Ce n’était pas un environnement où l’on arrivait vraiment à porter des projets de long terme », regrette la jeune femme.

Le premier confinement instauré lors de la pandémie de Covid-19 marque une rupture dans son quotidien et devient une période propice à la réflexion. Elle profite de cette parenthèse pour approfondir ses connaissances sur le changement climatique, en étudiant notamment les rapports du GIEC, en assistant aux conférences de l’ingénieur Jean-Marc Jancovici et en s’intéressant aux travaux consacrés aux risques d’effondrement écologique. Ces découvertes renforcent sa perception de l’urgence climatique et l’amènent à éprouver une forme d’éco-anxiété. Désireuse de transformer cette inquiétude en action, et alors que son expérience politique de trois années touche à sa fin, Ariane Komorn entreprend un bilan de compétences auprès de la start-up Chance. Pendant plus de six mois, accompagnée par une coach, elle prend le temps d’examiner son parcours, d’identifier ses motivations profondes et de clarifier ses aspirations professionnelles. « Peu à peu, un fil conducteur apparaissait : les expériences qui m’ont le plus épanouie, qu’elles soient professionnelles ou personnelles, avaient toutes une dimension entrepreneuriale », observe-t-elle. À la fin de l’année 2020, son choix est arrêté : elle créera une entreprise dédiée à l’accompagnement de la transition écologique.

 

Urgence de former

 

Reste alors à identifier le secteur dans lequel elle pourra avoir le plus d’impact. Elle conduit une analyse des principales sources de consommation énergétique et d’émissions de gaz à effet de serre. Si les domaines de la mobilité, de l’agriculture ou encore de l’économie circulaire suscitent son intérêt, c’est finalement celui du bâtiment qui retient son attention. « Ce secteur représente à lui seul près de 45 % de la consommation énergétique française et environ un quart des émissions nationales de gaz à effet de serre », rappelle-t-elle. Elle constate également qu’un large consensus se dégage autour de la nécessité d’accélérer la rénovation énergétique du parc immobilier afin de respecter les objectifs climatiques. En creusant, Ariane Komorn remarque rapidement un obstacle majeur à l’accélération de la rénovation énergétique : la pénurie de professionnels qualifiés. Ce chantier exige en effet des compétences techniques particulièrement spécialisées, parfois plus complexes encore que celles requises dans la construction neuve, chaque bâtiment imposant un diagnostic précis et des solutions adaptées à ses caractéristiques propres.

« Ce déficit de main-d’œuvre apparaît comme un verrou majeur de la transition et les perspectives démographiques renforcent ce constat : 450 000 personnes doivent partir à la retraite au cours des dix prochaines années. Selon les estimations de France Stratégie, 635 000 postes seront à pourvoir dans les dix prochaines années, uniquement en France », détaille Ariane Komorn. C’est à l’intersection de ces deux enjeux, l’urgence climatique et la nécessité de former rapidement une nouvelle génération de professionnels, que prend forme l’idée de l’entreprise qu’elle s’apprête à créer. Pour donner corps à ce projet, elle doit encore trouver un associé avec lequel partager cette ambition. La rencontre intervient par l’intermédiaire d’un ami commun, qui lui présente Côme de Cossé-Brissac, alors conseiller en charge des questions de rénovation énergétique au cabinet d’Emmanuelle Wargon, ministre déléguée chargée du Logement. Lui aussi envisage à cette période de quitter ses fonctions afin de se lancer dans l’entrepreneuriat. Ariane Komorn lui expose alors son projet. « Franchement, j’adore cette idée, on y va », lui annonce-t-il. Le duo décide d’unir ses forces et fonde, en avril 2021, La Solive, une entreprise entièrement dédiée à la formation aux métiers de la rénovation énergétique.

 

Sur mesure

 

Le modèle repose sur une activité de recrutement et de formation destinée aux entreprises confrontées à une pénurie persistante de main-d’œuvre qualifiée. La start-up identifie des candidats en reconversion professionnelle, les forme au sein de ses campus, puis facilite leur intégration directe auprès d’entreprises partenaires. Ces dernières financent les parcours de formation, confrontées à la difficulté de recruter sur le marché des profils disposant déjà des compétences nécessaires.

L’un des premiers défis consiste à convaincre des adultes en reconversion que les métiers du bâtiment peuvent constituer une véritable opportunité professionnelle. Pour le relever, La Solive déploie d’importants moyens de communication afin de rendre ces carrières plus attractives. La start-up reçoit désormais près de 3 000 candidatures chaque mois, « un volume que peu d’organismes de formation spécialisés dans le bâtiment peuvent revendiquer », souligne Ariane Komorn. L’autre chantier majeur porte sur la transformation du modèle traditionnel de formation professionnelle. « Alors que les parcours classiques durent souvent près de deux ans, on a développé un modèle permettant d’atteindre un niveau de compétences équivalent en seulement quelques mois. Pour cela, nous nous sommes inspirés des méthodes Lean, en construisant nos référentiels directement avec les entreprises », explique la normalienne. Cette approche repose sur une ingénierie particulière. « Chaque parcours est découpé avec une grande précision : les compétences sont identifiées à l’échelle de chaque journée, voire de chaque heure de formation. Cette méthode permet un apprentissage intensif et ciblé, concentré exclusivement sur les compétences réellement attendues par les employeurs », précise-t-elle.

 

Prête à grandir

 

La start-up a réalisé plusieurs tours de financement, d’abord en « seed » en 2022, puis en « série A » en 2024. L’année dernière, Ariane Komorn a accueilli EDF Pulse, le fonds de Corporate Venture d’EDF, à son capital. Cela s’est accompagné d’un partenariat opérationnel avec l’électricien, qui dispose d’une activité importante dans le domaine de la rénovation énergétique.

Quel est le bilan de cette aventure après cinq ans ? « Nous avons formé plus de 1 800 personnes sur nos six campus à travers la France. J’ajoute que 85% des personnes formées sont en emploi après la formation, cette métrique est très importante pour nous », indique-t-elle, nous précisant viser l’équilibre financier en 2027. Pour poursuivre cette trajectoire de croissance, Ariane Komorn entend développer La Solive autour de trois grands axes. « On ambitionne d’élargir ces formations aux métiers du bâtiment en tension (électriciens, couvreurs, maçons), de proposer des parcours courts aux particuliers et de déployer notre modèle à l’international, les besoins en compétences liés à la rénovation énergétique étant communs à de nombreux pays européens », déclare-t-elle.

Celle qui s’épanouit pleinement dans ce périple entrepreneurial garde toujours dans un coin de la tête ses envies professionnelles de théâtre ou de cinéma. « Tout m’intéresse : la réalisation, la direction d’acteurs, le jeu », explique-t-elle, ne s’étant encore jamais adonnée à l’écriture. « Ce qui est intéressant dans la vie, c’est de pouvoir explorer des voies très diverses et, d’ailleurs, de se donner la possibilité de se réinventer et de se reconvertir plusieurs fois », glisse-t-elle. La politique demeure également une possibilité, cette fois-ci par la voie élective.  « Cela permet d’avoir un impact concret sur la vie des citoyens, même s’il y a aussi des contraintes et des incertitudes propres à ce monde. Ce n’est pas une perspective immédiate, mais c’est clairement une voie qui reste dans le champ des possibles », confie-t-elle.

Vous souhaitez réagir à cet article ou apporter une précision ?
Commentez cet article