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Feuilleton de l'été

Feuilleton de l'été

exclusif Série d'été - ces jeunes leaders qui construisent la France de demain / Erwann Tison, directeur des études de l'Institut de l'Entreprise

EXCLUSIF. Au sein de plusieurs cercles de réflexion, ce trentenaire s'est attaché depuis une décennie à nourrir le débat public. Erwann Tison a fait des mutations de l’emploi, de la mobilité professionnelle et des effets des nouvelles technologies quelques-uns des fils conducteurs de ses travaux.
Erwann Tison - DR
Erwann Tison - DR

Oui, comme nombre de trajectoires professionnelles, celle d’Erwann Tison s’est construite au gré des opportunités saisies, toutefois, elle ne saurait s’y réduire. Certes, durant son enfance et adolescence, à Eckbolsheim, il se souvient d’une période d’indécision. Les études d’économie ne font alors pas partie de ses options envisagées, et son avenir reste largement ouvert.

Un intérêt pour la chose publique émerge néanmoins dans un environnement familial où l’actualité occupe une place régulière. Entre les émissions dominicales de France Culture et l’univers satirique des Guignols de l’Info, il développe précocement une sensibilité aux enjeux politiques. « J’ai toujours été intéressé par la vie de la cité de manière générale », confie-t-il à WanSquare.

 

Engagements

 

S’opérera un tournant au lycée, avec la découverte des sciences économiques et sociales. Il y acquiert une grille de lecture structurée des phénomènes économiques et sociaux, les notions de pouvoir d’achat, d’inflation ou de déficit public prenant alors une résonance concrète. « Cela m’a passionné », résume-t-il. Après le baccalauréat, il rejoint la faculté d’économie de Strasbourg, qu’il décrit comme une période particulièrement stimulante, tant sur le plan académique que personnel.

Il s’engage dans le mouvement étudiant, d’abord à l’échelle locale, puis nationale, jusqu’à assurer la présidence de l’Ares, association représentant les étudiants en économie et en droit.

 

Congruence

 

À l’issue de son master, il hésite sur la direction à donner à sa carrière. Ni doctorat, jugé trop académique, ni trajectoire politique classique ne s’imposent à lui. Il recherche une position intermédiaire, à la frontière de l’expertise et de l’action dans le débat public. Le monde des think tanks s’impose progressivement comme une évidence. En 2016, il effectue un stage à la Fondation Concorde, au moment des primaires de la droite et du centre, première immersion professionnelle hors d’Alsace. « J’ai compris tout de suite que c’était exactement ce que je voulais faire : analyser des données, proposer des réformes économiques, puis les présenter à des responsables politiques, sans être dans la posture du courtisan, mais dans celle de l’expert qui propose », explique-t-il.

Il y progresse rapidement jusqu’à coordonner les études, sous la direction de Jennifer Pizzicara. L’organisme, fondé par l’économiste Michel Rousseau, gagne alors en visibilité dans le débat public. « Des membres du think tank sont partis en cabinet ministériel après la présidentielle de 2017, c’était la rançon du succès », observe-t-il. Il y reste deux ans avant de participer à la création d'un cercle de réflexion, l’Institut Sapiens, aux côtés d’Olivier Babeau, Laurent Alexandre et Dominique Calmels.

 

Façonner le débat public

 

Erwann Tison y occupe les fonctions de directeur des études. Plusieurs travaux marquent cette période, notamment une étude sur les métiers menacés par la robotisation et l’intelligence artificielle, largement relayée dans les médias, qui contribue à installer l’Institut Sapiens comme un acteur identifié sur ces sujets. Un autre chantier majeur porte sur la retraite par capitalisation. « J’ai toujours été fasciné par les retraites. Quand j’ai commencé à travailler et que j’ai regardé ma fiche de paie, j’ai découvert que 28 % du salaire super brut partait dans les cotisations retraite, tandis que les projections du COR montraient que ma génération n’aurait probablement pas les mêmes droits que les précédentes. Cela m’a profondément interrogé », confie-t-il.

Erwann Tison dit apprécier la fonction de structuration du débat intellectuel, notamment à travers la mise en visibilité d’experts et la diffusion de leurs analyses. Après près de sept années passées à Sapiens, devenu entre-temps parent, il choisit de changer d’environnement professionnel. Il rejoint alors l’observatoire d’Akto pour travailler sur la transformation des métiers et les enjeux de formation professionnelle. Cette expérience lui permet d’appréhender plus directement les lourdeurs structurelles et l’inertie du système français de formation continue, malgré son poids économique. « Je me suis toujours demandé pourquoi ce système auquel on consacrait 33 milliards d’euros par an était si peu efficace », observe-t-il. « Et j’ai compris… », ajoute Erwann Tison, atterré.

 

Bousculer les codes du travail

 

Quelques mois plus tard, il est sollicité par l’Institut de l’Entreprise pour en devenir directeur des études. Séduit par la réputation de l’institution autant que par son positionnement hybride, entre réflexion intellectuelle, formation des dirigeants et pédagogie économique auprès des enseignants du secondaire, il accepte de rejoindre la structure présidée par l’ancien patron de Saint-Gobain, Pierre-André de Chalendar. Il y pilote notamment un programme de publications en vue de l’élection présidentielle de 2027, articulé autour de plusieurs axes thématiques, dont la santé, l’éducation et l’innovation, ainsi qu’une série de contributions réunissant trente experts autour de propositions de politiques publiques.

Ses réflexions actuelles portent principalement sur le rapport au travail, la mobilité professionnelle et les effets de l’intelligence artificielle sur l’économie. Il défend l’idée que le marché du travail français demeure largement rigidifié par le poids des diplômes et des trajectoires scolaires initiales. Lui-même souligne ne pas avoir été destiné, ni socialement, ni géographiquement, à évoluer dans les sphères du débat public et des politiques économiques. « Un jour à la Fondation Concorde, l’on me parle de quelqu’un qui a terminé major de l’X. J’avais 23 ans, je ne savais pas ce qu’était l’X », se souvient-il.

Le trentenaire estime que l’enjeu des prochaines années sera de recréer de la mobilité entre les métiers, de renforcer la formation continue et de renouer avec les gains de productivité, condition indispensable à la création de richesse et à l’amélioration des salaires. Auteur de plusieurs essais consacrés à la robotisation et aux transformations technologiques, il prépare aujourd’hui un nouveau livre consacré à la réorganisation du travail et à la mobilité sociale. Erwann Tison refuse d’ailleurs de se projeter dans une carrière figée. Passionné de cuisine, titulaire d’un CAP obtenu en candidat libre en 2021, il a même envisagé un temps de se reconvertir dans la restauration.

 

De passage

 

Quand on l’interroge sur ses aspirations professionnelles à moyen et long terme, il met en avant le caractère exaltant du débat public et de l’exposition médiatique. Toutefois, il reste convaincu que toute position est éphémère et qu’aucun expert n’est irremplaçable. De sorte qu’il ne se voit pas faire de vieux os dans ce milieu qu’il fréquente depuis maintenant dix ans.

« Je suis toujours parti du principe que ce que je faisais était temporaire. Il fallait donc que je le fasse bien, plutôt que d’essayer de m’accrocher au maximum », explique-t-il. Une conviction héritée de son engagement étudiant à l’Ares, où les mandats étaient limités dans le temps. « Une fois que j’aurai dit un maximum de choses que j’avais envie de dire, même si elles sont rarement écoutées ou même entendues, je passerai à autre chose », conclut Erwann Tison.

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