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Feuilleton de l'été / Julien Dumond / Eutelsat

Feuilleton de l'été
Julien Dumond / Eutelsat

exclusif Série d'été - ces jeunes leaders qui construisent la France de demain / Julien Dumond, vice-président Stratégie et M&A et secrétaire du comité exécutif d'Eutelsat

EXCLUSIF. Dix ans dans la sphère publique, du Trésor à l'ambassade de France en Chine, ont appris à Julien Dumond que la décision n'appartient plus aux seuls États. Il est allé le vérifier de l'autre côté, chez CMA CGM d'abord, chez Eutelsat ensuite. Le vice-président Stratégie et M&A de l'opérateur de satellites, également secrétaire de son comité exécutif, travaille désormais à l'intersection exacte des deux mondes, là où un opérateur commercial devient un enjeu de souveraineté.
Julien Dumond, vice-président Stratégie et M&A et secrétaire du comité exécutif d'Eutelsat.
Julien Dumond, vice-président Stratégie et M&A et secrétaire du comité exécutif d'Eutelsat.

« Vous êtes un opportuniste. » La formule lui avait été lancée par provocation lors des entretiens de sélection du MBA du Collège des ingénieurs. Julien Dumond a fini par lui donner raison, « opportuniste comme curieux », prêt à « faire le petit pas de côté ». Avec le temps, il en a même fait une méthode : « Je suis de plus en plus un fervent croyant dans les opportunités et le fait qu'il y a des moments, des rendez-vous, des gens, des choses qu'on croise et des opportunités qu'il faut saisir. »

Le spatial, pourtant, n’était pas un rêve d’enfant. « Il y a beaucoup de gens qui rêvent des étoiles depuis qu’ils sont tout petits », observe-t-il. Lui, non. « En fait, moi, je suis la caricature du bon élève. » Il grandit à Limoges et choisit d’y rester pour sa classe préparatoire, au lycée Gay-Lussac, afin de continuer à monter à cheval. Le choix est peu orthodoxe pour qui vise une très grande école d'ingénieurs, mais il lui réussit : il intègre Normale Sup du premier coup, « probablement aussi parce que je ne m’étais pas trop mis la pression ». La rue d'Ulm ne correspondait pourtant à aucun projet arrêté, et la voie de l'enseignement et de la recherche l'attirait encore moins. C'est le corps des Ponts qui lui offre la bifurcation qu'il cherchait, vers des sujets plus économiques, financiers et politiques.

 

Au contact des grands enjeux

 

Suit une décennie dans le public, selon le « cursus honorum classique du Trésor ». Il commence par les dossiers financiers multilatéraux, du FMI au G7 et au G20, qui l’installent d’emblée au contact des grands équilibres internationaux. Il y découvre l’envers du décor des sommets : derrière les déclarations des chefs d’État et les communiqués finaux, toute une chaîne de "petites mains" prépare, négocie et pèse chaque mot. Le Trésor, dit-il, fonctionne sur une « présomption de compétence » accordée aux jeunes recrues, à charge pour elles d’apprendre vite et de faire leurs preuves. Il y trouve surtout ce qui l’anime encore aujourd’hui : « J’avais envie d’être là où ça se passe, entre guillemets, au contact des grands enjeux, notamment géopolitiques, et d’essayer de comprendre qui décide. »

La Chine, ensuite, de 2017 à 2020, comme adjoint du chef du service économique régional de l’ambassade de France. Il n’y part pas par passion du pays, mais parce qu’il pressent que la Chine « va compter dans le monde » et qu’il lui faut en comprendre les ressorts. Sur place, il prend la mesure du « rouleau compresseur chinois », au moment où Pékin affiche ses ambitions industrielles avec le plan Made in China 2025 et où la France commence, selon lui, à sortir d’une forme de naïveté. Il participe aux négociations bilatérales, des commandes d’Airbus aux ouvertures de marché les plus concrètes, et apprend surtout à décoder la grammaire chinoise de la négociation : derrière « le fameux win-win », sourit-il, il faut souvent comprendre que « la Chine gagne deux fois ». Trois ans qui ont « un peu changé ma vie », sans jamais dissiper l’étrangeté du quotidien : même au bout du séjour, aller acheter un café à l’immeuble du coin reste « quasiment une aventure ».

Le Covid transforme la fin du séjour en épisode à part. L’ambassade se retrouve en première ligne pour évacuer les Français de la zone de Wuhan, puis pour négocier avec les autorités chinoises la reprise des vols de ceux qui vivaient sur place. « Une expérience à la fois humaine et professionnelle incroyable », qui, là encore, a « changé mon parcours ».

 

L’accordéon du Trésor

 

Retour à Paris comme chef du bureau des produits et marchés d’assurance du Trésor. Le changement d’échelle est radical : après les grands équilibres internationaux et la Chine, le voici sur un sujet « très national », entre régime des catastrophes naturelles, fissures des maisons liées au gonflement des argiles et discussions avec les assureurs comme avec les représentants de consommateurs. Une manière de faire « l’accordéon », sourit-il. C'est aussi sa première vraie expérience de management direct : les experts, désormais, sont dans ses équipes, et c'est à lui de porter les décisions.

Il n’y reste qu’un an. Le cabinet de Cédric O, alors secrétaire d’État chargé de la Transition numérique, lui propose de devenir directeur de cabinet adjoint. Le Trésor voit ce départ précoce d’un œil réservé, mais lui ne regrette rien. La présidence française du Conseil de l’Union européenne le place au cœur de la finalisation du DSA et du DMA. Puis l’Ukraine est envahie, et la question de la connectivité du pays surgit aussitôt : existe-t-il une alternative européenne à Starlink ? « La réponse était clairement non à ce moment-là. », juge-t-il. En février 2022, il organise à Nevers la réunion des ministres européens des télécommunications d’où sortira la genèse de la constellation souveraine IRIS2. Il ne le sait pas encore, mais ce dossier deviendra son quotidien.

 

La mondialisation en prise directe

 

Après dix ans dans la sphère publique, il veut « aller voir comment ça se passait de l’autre côté ». Ses postes successifs lui ont montré que la décision ne se logeait « pas uniquement dans la sphère publique », mais se trouvait « au moins copartagée avec la sphère privée ». Un chasseur de têtes le conduit chez CMA CGM, où Michel Sirat, alors directeur financier et lui-même passé par le Trésor, accepte de miser sur « un profil pas complètement typique ».

Le poste de chief of staff lui sert de sas. Il y retrouve ce qu’il sait faire : synthétiser, coordonner, faire travailler les autres ensemble, aider un dirigeant à se démultiplier. Très vite, il bascule sur les grands dossiers stratégiques du groupe, du partenariat aérien avec Air France-KLM au rachat de Bolloré Logistics. Quand une direction de la stratégie est créée, le titre vient simplement reconnaître ce qu’il fait déjà. Il entre au Comex, en « petit poucet », selon ses mots, avant de reporter directement à Rodolphe Saadé, qui veut pouvoir le solliciter sans intermédiaire sur les grands sujets stratégiques du groupe.

De CMA CGM, « la boîte de la mondialisation », il retient surtout une capacité d’action qui déplace définitivement son regard. Le groupe traite avec les États, pèse sur les grands équilibres, décide vite, prend des risques. Pour l’ancien haut fonctionnaire, la bascule est décisive : « Je suis assez convaincu que les entreprises ont aujourd’hui une capacité à changer le monde parfois supérieure à celle du politique. »

 

Au cœur du moment spatial européen

 

Eutelsat arrive par un autre concours de circonstances. CMA CGM est actionnaire de l’opérateur de satellites, et c’est lui qui suit la participation au quotidien, notamment autour d’IRIS2. Après deux ans d’allers-retours avec Marseille, il cherche à revenir pleinement à Paris. Eutelsat, en pleine réorganisation après sa fusion avec OneWeb, cherche alors un directeur de la stratégie. Le dossier, le secteur et le moment se rejoignent : « Mon profil correspondait et ça s’est un peu fait comme ça. »

Deux ans plus tard, tous les fils se sont renoués. Eutelsat est aujourd’hui, selon lui, le seul véritable concurrent européen de Starlink, même si ce n’est « pas du tout à la même échelle ». L’opérateur commercial se retrouve percuté par les enjeux souverains et politiques, dans un secteur où Elon Musk a bouleversé les coûts et les volumes au point de faire entrer le spatial dans une logique industrielle. Stratégiquement, Eutelsat est au bon endroit : avec OneWeb, le groupe dispose d’une constellation en orbite basse déjà en opération et participe à IRIS2. Mais « être au bon endroit, ça ne suffit pas ». Pour résumer ce moment suspendu, Julien Dumond emprunte une image à la physique : Eutelsat est « le chat de Schrödinger ». Le groupe a les cartes en main, mais doit encore prouver qu’il saura « transformer l’essai ».

Dans cinq ans ? Il se méfie de la question, tant son parcours lui a appris que l’avenir se planifie mal. L’enjeu, dit-il, sera plutôt de « sortir de ma zone de confort », vers des responsabilités plus opérationnelles et commerciales, sur un pays ou une zone. Une autre manière, encore, de revenir au concret après les grands sujets stratégiques.

Ce goût du mouvement et cette curiosité ne s’arrêtent pas au bureau. Ancien cavalier de concours complet, membre un temps de l’équipe de France dans sa jeunesse, il cultive aujourd’hui des loisirs devenus plus parisiens : les voyages, les expositions, les livres. En Chine, faute de maîtriser la langue, il avait choisi d’approcher le pays par sa littérature. « Je suis très content d’avoir passé trois ans à lire presque uniquement des romans chinois », dit-il, de Mo Yan à d’autres auteurs contemporains, où revient souvent l’ombre de la Révolution culturelle.

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