Professions financières / Sfil / Philippe Mills / Anne Crépin
Professions financières
Sfil / Philippe Mills / Anne Crépin
Défense, nucléaire, matières premières : la SFIL affirme son rôle stratégique / L’institution publique dépasse les 20 milliards d’euros de crédits export
Il y a un an, la SFIL franchissait le cap symbolique des 50 milliards d’euros de prêts au secteur public local. L’été 2025 marque une autre étape : celle des 20 milliards d’euros cumulés de crédits export depuis 2015, date à laquelle cette activité a officiellement été confiée à la banque publique. À travers cette montée en puissance, c’est l’affirmation d’un modèle de refinancement singulier, au service de la compétitivité de l’industrie française et des priorités stratégiques de l’État.
"À la fin du mois dernier, on a franchi le seuil symbolique de 20 milliards", souligne à WanSquare Philippe Mills, directeur général de la SFIL. Ce cap est d’autant plus significatif qu’il s’accompagne d’un changement de nature dans les contrats signés. Si la défense a toujours constitué un pilier des exportations françaises, elle s’est imposée cette année comme le premier secteur financé par la SFIL. Et tout porte à croire que la tendance s’inscrira dans la durée. "Il y a une forte probabilité que l’activité défense se maintienne à un niveau élevé et stable dans le temps. […] Cette fois, il n’y aura pas de creux", affirme Philippe Mills, en référence au caractère historiquement cyclique de ce segment.
Défense, nucléaire : les nouveaux piliers du crédit export
La montée en puissance des budgets militaires s’accompagne d’un élargissement du champ d’action pour l’industrie française, qui voit émerger des contrats dans des pays peu familiers du matériel hexagonal. Cette dynamique repose sur deux atouts majeurs : une autonomie stratégique – acheter français, ce n’est pas dépendre des États-Unis – et une base industrielle complète capable de répondre à des besoins complexes.
L’enjeu dépasse les seuls volumes : sans exportations, l’industrie ne pourrait ni innover ni maintenir la qualité des équipements livrés à l’armée française. Le crédit export soutient ainsi une double ambition : la souveraineté et la compétitivité.
Le nucléaire constitue l’autre moteur de croissance. Philippe Mills cite l’exemple du Danemark, revenu sur son interdiction du nucléaire après quarante ans d’exclusion du mix énergétique. Un revirement emblématique, à l’heure où plusieurs pays européens s’interrogent sur leur souveraineté énergétique. "Nous sommes au soutien depuis le début", rappelle le directeur général, qui évoque un contrat d’envergure "bien avancé", susceptible d’aboutir à la rentrée 2025.
La SFIL autorisée à dépasser le " made in France "
Ces perspectives s’ancrent dans un cadre désormais élargi. Depuis cette année, la SFIL bénéficie d’un mandat renforcé de la part de la Commission européenne, qui lui permet d’intervenir au-delà des garanties françaises. "On peut désormais travailler des opérations avec un intérêt français, et pas exclusivement un contenu français", souligne Philippe Mills. Concrètement, cela signifie que des agences de crédit à l’exportation d’autres pays européens – Euler Hermes pour l’Allemagne, SACE pour l’Italie, Cesce pour l’Espagne, EKN pour la Suède – peuvent désormais jouer le rôle de garant en lieu et place de Bpifrance. Des bailleurs multilatéraux comme la BEI ou la Banque mondiale sont également éligibles.
Ce nouveau périmètre ouvre la voie à des opérations jusque-là hors du champ d’intervention de la banque publique, notamment dans les domaines stratégiques liés à la transition énergétique et à l’approvisionnement en matières premières critiques. "C’est l’un des sujets qu’on imagine pouvoir intégrer dans cet élargissement", confirme Anne Crépin, directrice du crédit export. Le lithium, les terres rares, ou encore certains contrats d’off-take (contrat d’engagement d’achat) pourraient ainsi être éligibles à des financements SFIL, dès lors qu’un ancrage français est identifié – que ce soit via la sous-traitance, un engagement d’achat ou un sponsor national. "Nous avons volontairement évité de formaliser une doctrine d’intervention trop rigide. L’idée est d’en discuter d’abord avec les industriels et les banques, pour construire quelque chose qui réponde réellement aux besoins du marché."
Un premier contrat dans ce nouveau cadre pourrait aboutir d’ici la fin de l’année. Si ce n’est pas le cas, "ce sera très rapidement en 2026", assure-t-elle.
Des grands contrats aux fortes retombées industrielles
Depuis dix ans, la SFIL a réalisé 35 opérations de crédit export représentant 35,3 milliards d’euros. "Ce soutien a bénéficié à 17 exportateurs", indique Anne Crépin. Un chiffre modeste au regard du volume global, mais qui s’explique par le positionnement spécifique de la banque, centré sur les grands contrats. Le seuil d’intervention est fixé à 70 millions d’euros, avec une présence systématique au-delà d’un milliard. "Lorsqu’un grand exportateur décroche un contrat à l’international, c’est l’ensemble de sa chaîne d’approvisionnement française qui est mobilisée", rappelle la dirigeante, insistant sur les retombées économiques indirectes, particulièrement fortes dans la défense, où "la part de contenu français est généralement la plus élevée".
Dans un environnement géopolitique tendu, où les enjeux de souveraineté, de réindustrialisation et de transition énergétique se combinent, le rôle de la SFIL prend une résonance nouvelle. Adossée à la Caisse des Dépôts, notée comme l’État français et intégralement financée sur les marchés, la banque publique entend mettre sa solidité au service de la puissance économique européenne. Et elle ne manque pas d’arguments pour convaincre.
Un refinancement toujours solide malgré les tensions souveraines
Encore faut-il que cette dynamique repose sur des bases solides. À la différence d’une banque de dépôt, la SFIL finance l’intégralité de ses prêts par des levées de fonds sur les marchés. "En tant qu’une banque publique qui est notée comme la République française par nos trois agences de notation financière", rappelle Philippe Mills, l’établissement reste naturellement sensible à l’évolution de la note souveraine et aux conditions de marché.
Malgré les tensions persistantes sur les spreads, la SFIL continue de se refinancer à des conditions compétitives. "Pour la première fois dans notre histoire, on se finance plus proche des conditions de financement de l’État que la CADES", souligne son directeur général. La banque a même pu allonger la maturité de ses émissions jusqu’à douze ans, ce que peu d’émetteurs ont réussi cette année.
Les tensions sur la dette française ont conduit le spread entre la France et l’Allemagne à s’établir autour de 70 points de base, un niveau élevé au regard des standards historiques. Dans le même temps, les conditions de financement de la France se sont rapprochées de celles de l’Espagne et de l’Italie, désormais considérées comme un bloc homogène par les investisseurs. "Globalement, les conditions de financement de l’Espagne, de la France et de l’Italie sont aujourd’hui très proches", observe Philippe Mills. Pour autant, cette évolution n’entrave pas l’activité de la SFIL. "Il n’y a pas d’impact", affirme le dirigeant. Et même si les conditions de marché se révèlent "moins favorables aux banques européennes", la dynamique globale reste, selon lui, pleinement préservée.
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