Bruno Angles : un Polytechnicien aux multiples vies chez Crédit Suisse
« Quand j’étais petit, je voulais être Président de la République. J’avais plutôt envie de faire l’ENA, mais ma maman pensait que ce n’était pas une bonne idée et je me suis orienté vers une prépa scientifique », raconte Bruno Angles. Nommé en avril patron de Crédit Suisse France et Belgique, ce Polytechnicien cinquantenaire ne s’est néanmoins pas interdit de goûter à plusieurs métiers, passant du public au privé, de postes de consultants à des fonctions opérationnelles. Ce qui ne l’empêche pas de préciser que s’il avait eu plusieurs vies, il aurait « fait des choses encore plus différentes » : « dans l’une, j’aurais mené une carrière politique, dans une autre j’aurais été prêtre catholique et dans d’autres vies plein d’autres choses encore ». Toutefois, aucun regret pour ce nouveau banquier, qui confie qu’un mandat d’élu ou une ordination n’auraient pas été compatibles avec sa femme, ses quatre enfants et le temps qu’il entendait leur consacrer.
Public/privé : son cœur balance
Son goût pour l’efficacité ou encore l’organisation ont sans doute largement contribué au parcours de celui qui avoue préparer chaque soir depuis 30 ans un plan pour sa journée du lendemain. Ce rituel était en effet déjà présent lorsqu’il a pris le poste de chef de service grands travaux au sein de la DDE en Ille-et-Vilaine à sa sortie du Corps des Ponts. « Je trouvais à l’époque que le Corps des Ponts était très attractif parce qu’il y avait une vraie diversité de métiers et la possibilité dans un certain nombre d’activités d’avoir la satisfaction profonde de voir le produit fini de son travail », estime Bruno Angles, dont l’ascension a été fulgurante.
A la DDE, il a ainsi réussi à convaincre de sa capacité à pourvoir un poste qui aurait demandé une expérience supplémentaire. Les personnes qui lui ont fait confiance ont réussi leur pari puisque l’ingénieur a notamment été capable de livrer la route reliant Rennes à Saint-Malo avec 18 mois d’avance. Autre exemple : lorsqu’il entre en 1993 au cabinet de Bernard Bosson, ministre centriste de l’Equipement, il se trouve à 28 ans être le benjamin. Il y sera « ministre des routes » comme a pu le qualifier un jour l’ex-préfet Hugues Parant. Puis, fin 1994, Bernard Bosson, dont il avait réussi à gagner la confiance -alors même que 50% de son cabinet avait pris la porte au bout de six mois- lui propose de prendre la direction générale des autoroutes et tunnel du Mont Blanc. Une belle promotion pour son âge, qu’il s’attachera à honorer pendant deux ans.
Puis vient « le choix le plus difficile » de toute sa carrière. Notre ingénieur, qui a toujours hésité entre le public et le privé et qui était à cette période poussé par l’homme politique Pierre Méhaignerie à devenir député, décide de se lancer dans le conseil. « En 1996, j’ai considéré d’une part que la vie politique était un sacerdoce incompatible avec la vie de famille à laquelle j’aspirais avec quatre enfants en bas âge et d’autre part qu’en politique il fallait mettre une énergie considérable pour souvent ne faire bouger qu’un tout petit peu les choses. »
Chez McKinsey, dont il deviendra partner avec une vélocité jamais égalée en France, il traitera des sujets bancaires et industriels. C’est là qu’il travaillera entre les bureaux de Lucien Douroux et Jean Laurent à la suite de la fusion Crédit Agricole/Indosuez. C’est aussi à cette occasion qu’il entendra régulièrement Jean Laurent lui poser une question qui deviendra chez lui un leitmotiv : « Est-ce utile ? ». Il a également conseillé Michel Cicurel, avec lequel il est devenu ami, lorsque ce dernier a pris les rênes d’Edmond de Rothschild.
Seul bémol à cette très belle carrière : son passage d’un an chez Vinci dont il a dirigé l’entité Energie. Si à l’époque le couple Bruno Angles et Xavier Huillard semble n’avoir pas fonctionné, son ancien patron le porte aujourd’hui néanmoins aux nues. « Je connais Bruno Angles quasiment depuis son passage à l’école Polytechnique et au Corps des Ponts. Il s’est révélé très vite être l’un des plus brillants de sa génération (…) Je suis moi-même Ingénieur des Ponts mais aussi patron d'un groupe et l'une de mes missions consiste aussi à suivre les jeunes qui me paraissent en avoir sous la pédale et à les faire grandir », indique Xavier Huillard.
La crise des autoroutes, moment de consécration
C’est d’ailleurs lui qui proposa le nom de Bruno Angles, qui était entre temps parti au sein du cabinet Mercer Delta, pour endosser l’habit de négociateur fin 2014, lorsqu’éclata la crise entre les sociétés d’autoroutes et le gouvernement. Pendant quatre mois et six jours, 24H sur 24H, une solution est cherchée et un accord est finalement trouvé.
« Il fallait une fine compréhension des contraintes réelles de chacun des nombreux acteurs, une grande capacité d’écoute, beaucoup de patience et de ténacité, et sans doute un peu de chance aussi », rapporte Bruno Angles, qui était à l’époque en charge de la France pour l'investisseur institutionnel australien Macquarie. « Je l’ai trouvé absolument formidable d’habilité et de patience face à un Etat parfois incohérent », se souvient Alain Minc, qui l’a connu en qualité de président du conseil d’administration de Sanef. Et d’ajouter : « Il a su tisser sa toile de Pénélope de manière habile et ferme. Il m’a bluffé par cette forme d’habilité, un peu retord dans le bon sens du terme. »
« A la suite de cette expérience qui était une espèce d’Everest dans le monde des infrastructures, j’avais le sentiment diffus que ce qui allait venir après paraîtrait un peu fade », ajoute le négociateur. Quelques temps après, son nom est murmuré par des membres de l’establishment parisien au nouveau patron de Crédit Suisse, Tidjane Thiam. C’est ainsi que Bruno Angles a rejoint cette année la banque. « Le Crédit Suisse, c’était assez surprenant. Ce n’est pas un banquier même s’il a fait du business. Mais il est capable de faire plusieurs choses. Il a une vraie aptitude au management de haut niveau », estime Michel Cicurel.
Depuis 2015, Bruno Angles est également président de l’association des anciens de Polytechnique. Dans ce cadre, il a contribué significativement à réformer la prestigieuse école. De surcroît, le patron de Crédit Suisse France, qui consacre également de son temps à l’univers associatif, vient de faire son entrée au conseil d'administration de la RATP. Il y retrouve ainsi la nouvelle dirigeante, Elisabeth Borne, qui faisait partie des représentants du gouvernement lors du tsunami autoroutier. « C’est quelqu’un de remarquable tant sur le plan humain que professionnel, souligne la PDG de la société de transports publics. Il sait négocier. Il prend le temps de comprendre le point de vue de l’autre. Il a beaucoup de finesse et de compréhension des enjeux. C’est quelqu’un de très fiable et de très calme ».
De nombreuses portes encore ouvertes
S’il n’a pour l’instant pas fait de la politique une carrière, ce sujet continue de l’intéresser. Ainsi, Valérie Pécresse, présidente de la région Ile-de-France raconte que Bruno Angles a monté un club de débat à Versailles ou encore une association de riverains contre les nuisances sonores. « Il est patron et il est citoyen », résume-elle. En outre, quand Valérie Pécresse s’est portée candidate pour les régionales, en 2010 et 2015, ce dernier lui a proposé de rédiger son programme pour les transports. Son adaptabilité fait que tout le monde le sait capable d’endosser la plupart des casquettes. « Je ne lui connais pas d’ennemi. Il sait nouer des relations. Il est très à l’aise dans tous les milieux. Il est très adaptable. Il connaît très bien le monde politique, la haute administration et l’entreprise », précise Xavier Huillard.
C’est pourquoi, la porte du politique ne lui semble pas du tout fermée. « Il a deux options largement ouvertes dont une seule a été pleinement exploitée, le business. Mais à l’évidence il y a aussi la politique », considère Michel Cicurel qui l’imagine bien à un poste ministériel. Plus encore, certains estiment qu’il peut faire plus que ce qu’il a fait jusqu’à présent. « Il va faire ce job quelques années et je ne doute pas qu’on lui proposera un grand poste par la suite », selon Alain Minc qui le voit bien pour sa part secrétaire d’Etat.
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