Chroniques / Jean-Baptiste Noé
Chroniques
Jean-Baptiste Noé
Chronique
L’ordre règne à Téhéran
par Jean-Baptiste Noé
Après trois semaines d’intenses manifestations, le gouvernement a repris le contrôle du pays. Si le régime n’a pas été renversé, en coulisse, beaucoup de choses ont changé.
L’ordre règne à Téhéran, installé sur des milliers de cadavres. Trois semaines de manifestations et de répressions pour aboutir à une reprise en main de la rue et du pays. Jeudi, le ministère iranien des Affaires étrangères annonçait qu’il n’y avait plus de manifestations. Au même moment, les États-Unis annonçaient eux que l’Iran avait renoncé à exécuter 800 prisonniers politiques. La ligne rouge fixée par Donald Trump n’ayant pas été franchie, les États-Unis n’ont pas mené de frappes militaires. En apparence, le régime s’en est une nouvelle fois tiré. Dans les coulisses, les lignes ont néanmoins bougé.
Un régime établi
Tout au long de la crise, les services de renseignement israéliens, très bien implantés en Iran, n’ont cessé de rapporter qu’en dépit de l’intensité des manifestations, le régime n’était pas submergé. En cause, la structure parallèle et militaire des gardiens de la révolution, accompagnés des Bassidjis, qui contrôlent le pays et qui vivent du régime. Eux n’ont aucun intérêt à une chute du régime, qui signifierait la fin de leur rente. Vivant de multiples trafics, notamment la drogue et les armes, captant les richesses de l’Iran, il était évident qu’ils n’allaient pas lâcher le pouvoir et qu’ils useraient de toutes leurs forces pour réprimer les manifestants et se maintenir.
L’autre élément déterminant fut la crainte, dans la région, d’un trou noir iranien. Arabie saoudite, Turquie, Émirats ont clairement signifié aux États-Unis qu’ils ne voulaient pas voir le régime chuter, non par affection pour celui-ci, mais par crainte de voir se renouveler un scénario à l’irakienne ou à la syrienne. Dans une région déjà compliquée, personne ne voulait prendre le risque d’un Iran fragmenté. L’Iran est en effet un pays multiethnique où les Perses sont certes majoritaires, mais où d’autres peuples, situés dans les périphéries du pays, sont également à cheval sur d’autres pays de la région. Notamment les Kurdes, les Azéris, les Baloutches.
Un effondrement du régime iranien aurait pu conduire à une fragmentation communautaire et armée, comme en Irak et en Syrie, avec la création de foyers combattants non seulement en Iran, mais avec de possibles répercussions dans les pays voisins. Ces groupes ethniques disposent d’armes, de combattants, de stratégie. Or, la Turquie ne veut pas d’un foyer militaire kurde en Iran, tout comme le Pakistan ne souhaite pas être déstabilisé par des mouvements migratoires baloutches fuyant un pays effondré. La nécessité de la stabilité a pesé lourd dans les négociations avec Washington, Tel-Aviv et Téhéran. Et c’est cette stabilité-là qui l’a emportée, au grand dam des manifestants.

La stabilité illusoire
Comme pour les précédentes manifestations, le régime a tenu, notamment parce qu’aucune opposition iranienne n’est structurée ni prête à prendre la suite des mollahs.
Néanmoins, l’ordre retrouvé est apparent : dans les coulisses, beaucoup de choses sont en train de changer.
À l’origine des manifestations il n’y a pas des revendications politiques, mais une révolte face à une situation économique désastreuse : entre l’effondrement de la monnaie, le chômage, la hausse des prix et les pénuries, les Iraniens souffrent de conditions matérielles dégradées. C’est ce point-là qui a été négocié, notamment à Oman, qui joue toujours un rôle clef dans les négociations régionales. Pour les États-Unis et Israël, il s’agissait de forcer l’Iran à cesser de subventionner ses proxys, notamment le Hezbollah, les Houthis et le Hamas, de mettre un terme au programme nucléaire militaire et de réaffecter ses dépenses à l’économie du pays.
En échange de tels renoncements, une levée progressive des sanctions pourrait être conduite, afin de redonner de l’air à l’économie iranienne. Les semaines qui viennent diront si cela aboutit et si l’Iran rentre dans le jeu. Téhéran a perdu deux alliés de poids ces derniers mois : la Syrie et le Venezuela. Il reste un facteur de déstabilisation dans la région en soutenant économiquement et logistiquement des mouvements militaires, que ce soit au Yémen, au Liban, en Palestine. Si l’ordre règne désormais à Téhéran, ce que veulent les grandes puissances, c’est qu’il règne aussi dans la région et que l’Iran ne soit plus un pays de déstabilisation.
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