Chroniques / Jean-Baptiste Noé
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Jean-Baptiste Noé
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En géopolitique, les vides sont toujours comblés
par Jean-Baptiste Noé
Venezuela, Groenland, pétrole : Donald Trump n’a laissé aucun répit cette semaine, sonnant ses alliés européens comme ses adversaires. Dans le tourbillon de l’histoire, une réalité émerge : en géopolitique, les vides sont toujours comblés.
La semaine géopolitique qui s’achève ressemble à la tempête Goretti qui frappe la France : des vents violents et brutaux, qui tétanisent et paralysent. En quelques jours, l’histoire s’est accélérée. Tout part du Venezuela et de l’arrestation millimétrée de Nicolas Maduro, mais les racines intellectuelles sont bien plus profondes.
Amérique latine : la grande déstabilisation
Bien que la France soit aussi un pays d’Amérique latine, par les Antilles et la Guyane, et donc de ce fait voisine du Venezuela, la vision stratégique française manque de connaissances et de prises sur ce continent, ce qui empêche de comprendre la position américaine.
Les États-Unis ont longtemps délaissé leur zone sud, estimant que leurs seuls adversaires étaient les puissances nucléaires. Mais depuis une quinzaine d’années, leur vision stratégique a évolué, en percevant dans l’Amérique latine un facteur de déstabilisation et de dissolution du corps social américain. Cela a commencé par les migrations illégales, qui ont abouti à la construction d’un mur le long de la frontière mexicaine, que tous les présidents, démocrates comme républicains, ont soutenu et renforcé.
Puis est arrivée l’épineuse question de la drogue, qui ravage tant les classes populaires qu’aisées. On sous-estime trop en France le danger et le choc que représentent les trafics de drogue et les ravages que cela produit sur le corps social américain. En 2023 déjà, des élus républicains du Texas demandaient une intervention militaire au Mexique pour pallier le vide de l’État mexicain en la matière.
Dans ce pays, les cartels de la drogue tuent près de 30 000 personnes par an, entre règlements de comptes et luttes pour le contrôle territorial. La drogue finance les rébellions armées, notamment en Colombie, ainsi que de nombreux partis politiques. Si, dans le dossier vénézuélien, le pétrole est un sujet, la question de la drogue est éminemment importante. Ici, les États-Unis veulent combler le vide laissé par les États du continent qui ne maîtrisent plus leurs territoires, qui laissent faire, voir son complice des trafiquants.
D’où l’annonce de Donald Trump d’aller plus loin en annonçant des frappes terrestres. Pour les États-Unis, l’Amérique latine est un "chaosland" qui menace la stabilité américaine. Les arguments trumpiens sont peu ou prou les mêmes que ceux avancés par la France pour justifier son intervention au Sahel : lutte contre le terrorisme, lutte contre les trafics, de drogue et d’êtres humains, défense de la stabilité des régimes. Chaque puissance essaye de contrôler son "chaosland" afin de limiter la déstabilisation que celui-ci provoque chez elle.
Le Groenland sera-t-il américain ?
Le contrôle du Groenland n’est pas une lubie de Donald Trump. Plusieurs présidents américains, notamment au XIXesiècle, avaient évoqué ce sujet. La vision stratégique américaine vise à contrôler "l’hémisphère occidental", c’est-à-dire le continent américain. De la même façon qu’il faut se garder au sud (Mexique et Venezuela notamment), il faut aussi se garder au nord. Ce ne sont pas tant les minéraux du Groenland qui attirent, que les routes commerciales qui passent par le pôle Nord, routes dans lesquelles les Russes et les Chinois sont très présents.
Or, le Groenland a été délaissé par le Danemark, qui se contente de verser des aides sociales aux populations, et qui permet l’installation de bases scientifiques chinoises. De la même façon que les Américains ne voulaient pas de missiles à Cuba, ils ne veulent pas de Chinois dans leur proximité géographique nord. Et ils sont donc décidés à combler le vide que les Danois ont causé.
Les Européens sont groggy, surpris par une telle tempête géopolitique. Mais n’ont-ils pas une grande part de responsabilité dans celle-ci ? En ayant voulu croire que l’histoire était terminée, que les frontières ne pourraient plus jamais changer, que la puissance était un mot du passé, que l’innovation et la technologie pouvaient être laissées à d’autres, ils ont créé des vides que leurs compétiteurs se chargent désormais de combler. Vides technologiques, vides militaires, vides sécuritaires, remplis ici par la Chine, là par les États-Unis.
Une tempête exacerbe toujours les fragilités de structures et les failles de construction. En matière géopolitique, ce sont nos fragilités mentales et conceptuelles qui sont révélées. Aux pays d’Europe, désormais, de combler les vides de leur pensée stratégique et de leur refus de l’histoire.
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