Entreprises / Actions / Air Liquide / François Jackow
Entreprises / Actions
Air Liquide / François Jackow
Air Liquide met le bénéfice par action au centre du jeu / BEYOND vise 10 % de croissance annuelle jusqu’en 2030
Neuf euros le mégawattheure de gaz naturel aux États-Unis, quatre-vingts en Europe. C'est avec cet écart que Jérôme Pelletan, directeur financier d'Air Liquide, a expliqué lundi pourquoi le chiffre d'affaires ne suffit plus à mesurer la croissance du groupe. Deux unités de production d'hydrogène identiques, l'une américaine, l'autre européenne, dégagent le même résultat opérationnel. Mais l'énergie étant refacturée au client, la seconde affiche un chiffre d'affaires bien plus élevé, et donc une marge de 15 % contre 35 % pour la première. « Le chiffre d'affaires peut ne pas refléter la croissance d'une entreprise et le ratio résultat opérationnel sur ventes peut ne pas refléter pleinement la performance de l'activité », a résumé le directeur financier.
Cette limite explique en partie le changement de focale présenté par Air Liquide lors de son Capital Markets Day, organisé en ligne face aux analystes. Avec BEYOND, son nouveau plan stratégique à horizon 2030, le groupe conserve le rendement du capital comme « boussole » de long terme, mais François Jackow lui fixe aussi une nouvelle « étoile polaire » : trois objectifs, dont une progression annuelle moyenne de 10 %, à plus ou moins 2 points, du résultat net récurrent par action. Les ventes, attendues en hausse de 5 % par an, deviennent l'un des trois leviers pour y parvenir, aux côtés de nouvelles améliorations de marge et d'une allocation du capital plus offensive. « En jouant sur les trois selon ce que dictent les conditions de marché, nous protégeons la rentabilité », a expliqué Jérôme Pelletan.
Les fruits d'ADVANCE
BEYOND rebat ainsi la hiérarchie des priorités fixée quatre ans plus tôt par ADVANCE, le précédent plan stratégique du groupe. Ce changement de focale apparaît dans la place désormais accordée au bénéfice par action : en 2022, Air Liquide plaçait encore en tête de ses objectifs une croissance des ventes de 5 à 6 % par an. Le bénéfice par action a, lui, progressé de 7 % par an en moyenne sur les trente dernières années, une cadence que BEYOND ambitionne désormais de porter à 10 %. Pour y parvenir, Air Liquide s'appuie sur les marges de manœuvre accumulées depuis une décennie. Depuis le rachat d'Airgas en 2016, le groupe a ramené son ratio de dette nette sur Ebitda de 3,3 à 1,5 fois. ADVANCE a ensuite fortement accéléré le travail sur la rentabilité : l'objectif initial d'un gain de 160 points de base de marge a été doublé dès 2024, puis dépassé avec 360 points. Le ROCE récurrent, attendu au-dessus de 10 %, a atteint 11,2 % en 2025 et devra rester supérieur à 11 % en 2030 malgré la hausse des investissements.
BEYOND pousse désormais plus loin cette logique, avec 400 à 600 points de base de marge supplémentaires d'ici 2030. « Aujourd'hui, je pense qu'il est raisonnable de retenir le point médian comme hypothèse », a précisé Matthieu Giard, qui pilote le programme de transformation. Une progression qui laisserait toutefois Air Liquide derrière son grand concurrent Linde : la marge ajustée de ce dernier avoisine 30 %, contre 20,9 % pour le groupe français au premier semestre, même si des différences comptables expliquent une partie de l'écart.
Le bilan au service de l'actionnaire
Les gains de marge et le désendettement accumulés depuis Airgas donnent désormais à Air Liquide les moyens d’investir davantage tout en augmentant le retour aux actionnaires. Au total, le groupe prévoit de déployer plus de 40 milliards d’euros de capital sur cinq ans, entre investissements, acquisitions et rémunération des actionnaires. Cette enveloppe comprend 22 à 25 milliards d'euros d'investissements, acquisitions ciblées comprises, 12 à 13 milliards de dividendes et l'acquisition de DIG Airgas pour 3 milliards. Mais ce n'est pas tout. « La révolution majeure aujourd'hui, c'est le lancement d'un nouveau programme de rachat d'actions, flexible et significatif », a insisté François Jackow, le directeur général. Doté de 4 milliards d'euros d'ici fin 2028, il constitue une première pour le groupe.
Difficile toutefois de ne pas relever le calendrier : l’annonce intervient quelques semaines après que le Financial Times a révélé la prise de participation d’Elliott dans Air Liquide. Ce mardi, au lendemain du CMD, l’activiste est sorti du silence pour saluer une « première étape positive », tout en demandant que les rachats d’actions débutent immédiatement et que le groupe réduise ses écarts de marge et de valorisation avec ses pairs. Le programme doit permettre de porter jusqu’au double le retour annuel moyen aux actionnaires par rapport à ADVANCE. « Nous le financerons par les flux de trésorerie, mais aussi principalement par le levier et la dette », a indiqué Jérôme Pelletan. Conséquence : l'endettement devrait culminer vers 2,2 fois l'Ebitda en 2028, selon le calcul de Scope Ratings. Air Liquide va ainsi consommer « une partie de sa flexibilité financière », estime l'agence. Sa note A n'en serait pas compromise pour autant, puisque le groupe garde la main sur le rythme des rachats.
L'IA souffle dans les voiles
Côté croissance, BEYOND ne bouleverse pas les terrains de jeu du groupe, mais l’électronique s’impose comme son principal moteur. Ses ventes doivent passer de 2,5 milliards d'euros en 2025 à plus de 4 milliards en 2030, et plus de la moitié de cette progression est déjà sécurisée par des contrats de long terme signés. Ce renforcement devrait permettre à Air Liquide de se positionner « sur un segment en forte croissance (~15 %/an) et mieux margé », estime Oddo BHF. Selon Armelle Levieux, chargée de l'innovation et de la technologie, le moteur du marché a lui-même changé : il n'est plus porté par l'électronique grand public mais par les centres de données des hyperscalers, qui « prennent toutes les capacités des fabs pour les prochaines années ». Les matériaux avancés doivent ajouter un second étage à cette croissance, notamment les précurseurs de molybdène, des molécules utilisées pour déposer des couches conductrices dans les puces de nouvelle génération, dont les ventes devraient progresser de plus de 30 % par an. « J'espère que ce sera bientôt un blockbuster », a glissé François Jackow.
Reproduction et diffusion interdites sans autorisation écrite

