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Lagarde; TPI; Francfort

Macro-économie / Taux / Rassemblement National / Jordan Bardella / BCE

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Rassemblement National / Jordan Bardella / BCE

Le pacte que le RN voudrait sceller avec la BCE paraît chimérique / Elle n'est pas là pour nous concocter des taux d'intérêt aux petits oignons

En échange d’un assainissement budgétaire de 100 milliards d’euros que la formation politique souhaiterait mettre en œuvre sur cinq ans, son président, Jordan Bardella, désirerait que la Banque centrale européenne (BCE) lui facilite la tâche s’il parvenait au pouvoir. L’idée serait qu’elle assouplisse les conditions financières de l’Hexagone en achetant massivement sa dette pour soutenir sa croissance. Tout plaiderait pour que Francfort "entende sans écouter", selon la célèbre formule de Wim Duisenberg, premier patron de la BCE.
Christine Lagarde, présidente de la Banque centrale européenne - Kirill KUDRYAVTSEV / AFP
Christine Lagarde, présidente de la Banque centrale européenne - Kirill KUDRYAVTSEV / AFP

Pour le Rassemblement national (RN), une partie du salut budgétaire de la France se trouve à Francfort. C’est en tout cas ce que Jordan Bardella, son président, a suggéré à l’occasion d’une interview remarquée à l’hebdomadaire britannique The Economist. "Nous ne pourrons pas faire l’impasse sur une discussion avec la Banque centrale européenne (BCE) concernant la dette française", a-t-il estimé, se projetant en 2027.

Lors d’un entretien accordé à France 5, le député européen a précisé sa pensée, plaidant pour que la BCE acquière des obligations émises par notre pays en échange d’un plan d’ajustement budgétaire de 100 milliards d’euros en cinq ans. L’idée défendue par l’élu est de rendre cet effort moins violent, ces achats devant entraîner une baisse des taux d’intérêt et ainsi permettre de doper la croissance.

"Elle l’a déjà fait par le passé ", a argué Jordan Bardella, évoquant l’assouplissement quantitatif (quantitative easing - QE), dispositif qui consiste, pour la Banque centrale, à acheter en grande quantité des titres obligataires privés et publics, sur le marché secondaire, en vue d’adoucir les conditions de financement de l’économie.

 

La grande confusion

 

L’institution de Francfort a effectivement acquis plusieurs milliers de milliards d’euros de dette publique européenne au cours des quinze dernières années, notamment au titre du QE. Toutefois, cet instrument n’est pas destiné à soutenir la croissance de certains pays en particulier, ni, soit dit en passant, à alléger la charge d’intérêts des États, contrairement à une croyance largement répandue.

Pour le comprendre, il faut rappeler qu’en vertu des traités européens, la BCE a pour objectif principal la stabilité des prix de la zone euro (et non de chaque pays individuellement), c’est-à-dire une hausse de 2 % par an de l’indice des prix à la consommation harmonisé (IPCH). Si de fortes déviations à la baisse autour de cette cible se font jour de manière persistante, la Banque centrale peut abaisser son taux d’intérêt directeur à 0 % pour doper l’activité et in fine l’inflation. Si cela ne suffit toujours pas, alors elle peut faire appel à des outils non-conventionnels, dont le QE fait partie. Lorsqu’il est déployé, tous les pays de la zone euro en bénéficient, ce en fonction de leur poids au capital de la BCE.

Agissant directement sur les taux d’intérêt à long terme, sur lesquels le taux directeur a une influence limitée, le QE a été ardemment mobilisé après la crise des dettes souveraines puis pendant la pandémie, car la pire menace qui puisse exister pour une Banque centrale planait alors : la déflation. Or à date, la zone euro n’est absolument pas concernée par ce problème, la BCE a d’ailleurs commencé à laisser décroître son portefeuille de titres à revenu fixe (quantitative tightening - QT). En lien avec les programmes de QE (PEPP, PSPP), l’Eurosystème (Banques centrales nationales et BCE) possédait pour 664,7 milliards d’euros de dette publique française en novembre 2025.

 

 

Historiquement, il est vrai que les achats de titres ont également été utilisés en ciblant seulement certains pays en particulier. Ce type de politique est né avant l’apparition du QE, toutefois il a pour but, non pas, contrairement au QE, de rendre plus accommodante la politique monétaire, mais d’assurer sa bonne transmission. En effet, une forte envolée des taux d’intérêt au sein d’économies de la zone peut entrer en contradiction avec l’orientation de la politique monétaire de la BCE et donc l’empêcher d’atteindre son objectif de stabilité des prix. Elle intervient donc pour ramener leurs conditions de financement dans des eaux plus raisonnables.

Techniquement, la différence avec le QE tient à ce que la BCE stérilise ses interventions. En clair, les liquidités injectées pour acheter des titres de pays en difficulté sont drainées en parallèle à due proportion pour maintenir inchangé le degré d’accommodation monétaire en zone euro.

Dans le cadre du “Securities Markets Programme” (SMP) inventé sous la présidence de Jean-Claude Trichet, la BCE a acheté massivement des titres grecs, portugais, italiens, irlandais et espagnols après la crise financière mondiale. Puis, un programme mieux pensé fut mis sur pied pendant la présidence de Mario Draghi, l’OMT (Outright Monetary Transactions), au cours de la crise des dettes souveraines. Pas un euro n’a toutefois été déboursé dans ce cadre, les investisseurs ayant été suffisamment rassérénés avec le célèbre "quoi qu’il en coûte" de l’Italien.

Enfin, la présidente Christine Lagarde a également eu droit au sien : le TPI (Transmission Protection Instrument), plus flexible que l’OMT, créé au début de la normalisation des taux d’intérêt en 2022, les grands argentiers craignant qu’elle n’entraîne un durcissement injustifié des spread. Il n’a là aussi jamais été activé.

Si la France connaissait un stress de marché très sensible en 2027, alors le TPI pourrait être mobilisé, selon que la BCE juge ou non que les taux d’intérêt de la France se situent à des niveaux fondamentalement injustifiés et que sa dette publique est soutenable (cela créerait sinon un aléa moral). Toutefois, le résultat ne serait pas à la hauteur de ce que désire le RN, qui espère emprunter "à un ou deux points de moins", dixit Jean-Philippe Tanguy, député RN figurant parmi les têtes pensantes du parti sur les questions économiques (comparativement aux taux d’intérêt actuels).

Jamais une arme monétaire utilisée par la BCE, quel que soit le spectre considéré, n’a eu pour vocation d’assouplir les conditions de financement d’un État en particulier dont les taux d’intérêt évoluaient à des niveaux "normaux", ce dans un contexte d’inflation européenne à la cible, soit la situation française aujourd’hui. Aucun cadre n’existe pour exaucer les vœux du RN et rien ne laisse supposer qu’une majorité puisse émerger au Conseil des gouverneurs pour changer cet état de fait au regard du mandat de la BCE.

Pour arriver à ses fins, il resterait au RN la possibilité de remettre en cause l’indépendance de la Banque centrale consacrée dans le Traité de fonctionnement de l’Union européenne (TFUE). Celui-ci ne peut être révisé qu’à l’unanimité des États membres de l’Union européenne, ce qui semble être un scénario improbable. Il faut dire que "si l’histoire monétaire nous enseigne une chose, c’est que les Banques centrales soumises au contrôle de l’État ont tendance à générer de l’inflation", a récemment déclaré Christine Lagarde, lors d’un discours à Vienne.

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