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Legrand, victime de son propre succès / Des datacenters en expansion continue
Les arbres ne montent pas jusqu’au ciel, et rarement en ligne droite. L’action Legrand chutait de plus de 10 % jeudi matin, à 131,5 euros. Une correction d’une ampleur inhabituelle pour le titre, mais à mettre en perspective : il venait d’inscrire, deux jours plus tôt, un record historique à plus de 150 euros, et affichait, avec une hausse de près de 60 % depuis le 1er janvier, la troisième plus forte progression du CAC 40. L’optimisme ne venait pas de nulle part : au milieu de l’été, l’entreprise avait relevé ses prévisions de chiffre d’affaires, puis ajusté à la hausse, deux semaines plus tard, ses ambitions de rentabilité. De quoi nourrir des attentes considérables de la part du marché.
Le contrepied n’en a été que plus marqué ce jeudi, à la suite de la publication des résultats du troisième trimestre. Le groupe limousin, spécialiste mondial des infrastructures électriques et numériques du bâtiment, a pourtant signé un trimestre solide, mais moins flamboyant que prévu. La croissance organique s’établit à 6,7 % entre juillet et septembre, "assez sensiblement inférieure aux attentes du consensus (8,7 %), les datacenters continuant de jouer un rôle moteur, mais moindre qu’au S1", notent les analystes d’Oddo BHF. Sur neuf mois, l’organique ressort à 8,2 %, là aussi en deçà du consensus, et la marge d’EBIT ajusté du seul trimestre, stable à 20 %, est "5,5 % inférieure aux attentes".
Une trajectoire intacte malgré un trimestre plus contrasté
Il n’y a pourtant pas péril en la demeure. Legrand confirme ses objectifs réhaussés de juillet, à savoir une progression des ventes hors change comprise entre 10 et 12 %, dont 5 à 7 % en organique, et une marge opérationnelle ajustée après acquisitions de 20,5 à 21 % des ventes. Sur neuf mois, le groupe affiche 14,5 % de hausse hors change, une marge opérationnelle ajustée de 20,7 %, un résultat net part du groupe de 12,8 % du chiffre d’affaires et un cash flow libre en hausse à deux chiffres.
La clé de lecture demeure inchangée. "Notre croissance organique de plus de 8 % provient intégralement des datacenters, qui représentent désormais environ un quart de notre chiffre d’affaires", confie à WanSquare Benoît Coquart, directeur général de Legrand.
Le message s’amplifie trimestre après trimestre. "Nous tablions en début d’année sur une croissance de 10 % à 20 % dans les datacenters ; elle sera finalement plus proche de 30 % en 2025", poursuit le dirigeant. La dynamique reste spectaculaire, soutenue par des besoins exponentiels liés à l’intelligence artificielle.
Les “pelles et pioches” de l’IA
Cette accélération s’inscrit dans un cycle d’investissement hors norme, alimenté par les géants technologiques. "Les plans d’investissement annoncés par les grands acteurs du secteur – Nvidia, OpenAI, Amazon – sont absolument massifs. Nous sommes très confiants dans la poursuite de cette dynamique", souligne-t-il.
L’activité de Legrand dans ce domaine est, elle, solidement ancrée dans le réel, loin de tout effet de mode ou de toute spéculation. "Nous opérons dans les infrastructures, autrement dit dans les “pelles et pioches” de l’intelligence artificielle, celles qui permettent concrètement son déploiement", explique Benoît Coquart. Et les perspectives de croissance y demeurent considérables.
La demande repose aussi sur une transformation informatique de fond. "À ce stade, 85 % des dépenses informatiques mondiales restent encore sur site. La migration massive vers le cloud ne fait que commencer", observe le directeur général. L’intelligence artificielle, elle, ne fera qu’amplifier le mouvement : "Elle va devenir un formidable moteur de demande : demain, elle servira au support technique, au développement logiciel, à la santé… Autant d’usages qui exigent une puissance de calcul colossale."
Une croissance externe menée tambour battant
Dans ce contexte, Legrand n’a pas l’intention de lever le pied de la croissance externe. Depuis le début de l’année, le groupe a annoncé sept acquisitions, dont quatre dans les centres de données, pour environ 500 millions d’euros de chiffre d’affaires en année pleine – une contribution significative pour un ensemble qui frôle désormais les neuf milliards. "D’autres acquisitions dans les datacenters seront annoncées dans les prochains trimestres", indique Benoît Coquart.
La plus emblématique, finalisée il y a quelques semaines, est celle d’Avtron Power Solutions aux États-Unis, la plus importante depuis 2017 : une opération d’un milliard de dollars de valeur d’entreprise pour 350 millions de chiffre d’affaires, spécialisée dans les bancs de charge permettant de tester les installations électriques avant leur mise en service.
Legrand n’en dévie pas pour autant de son modèle d’acquisitions récurrentes et ciblées. "La plupart de nos opérations sont de taille plus modeste : entre 10 et 150 millions d’euros de chiffre d’affaires. C’est la typologie classique de nos cibles", rappelle le dirigeant. Une approche adaptée à la structure du marché. "Notre marché est composé d’une multitude de niches : un acteur qui détient 30 % d’une niche pèse souvent 50 millions d’euros, pas 500. D’où l’efficacité de notre stratégie d’acquisitions récurrentes."
Le bâtiment toujours en convalescence
À côté de ces perspectives appelées à prendre encore de l’ampleur dans les datacenters, le métier historique du bâtiment reste, lui, dans une pause qui paraît s’éterniser. "Le résidentiel européen demeure morose, même si l’on commence à percevoir quelques signaux d’amélioration." Ces signaux existent, mais leur traduction opérationnelle prend du temps. "En France, les permis de construire progressent depuis quatre trimestres. C’est encourageant, mais il faut plusieurs trimestres avant que cela se traduise concrètement dans nos ventes." La prudence reste donc de mise. "C’est la troisième année consécutive de baisse dans le résidentiel en Europe. Les crises ne durent jamais dix ans : la reprise finira par venir."
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