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Kering / Gucci / Luca de Meo

Kering prépare son futur, Luca de Meo en chef d’orchestre / François-Henri Pinault acte une succession pensée de longue date

Gucci en difficulté, le marché du luxe sous pression, une gouvernance en mutation : c’est dans ce contexte que François-Henri Pinault passe le relais. Mais loin de chercher un sauveur, il désigne un successeur : Luca de Meo, dirigeant aguerri, est appelé à bâtir la suite d’une trajectoire structurante et ambitieuse entamée il y a quinze ans.
Luca de Meo et François-Henri Pinault - (Photo de Lou BENOIST et BERTRAND GUAY / AFP)
Luca de Meo et François-Henri Pinault - (Photo de Lou BENOIST et BERTRAND GUAY / AFP)

"Je ne recrute pas un pompier." En présentant lundi soir l’arrivée de Luca de Meo comme directeur général de Kering, François-Henri Pinault a tenu à écarter l’idée d’un groupe en crise. Certes, le président-directeur général du groupe de luxe n’empêchera personne de penser que la réputation de redresseur d’entreprise acquise chez Renault par celui qui prendra bientôt les rênes de Kering ne sera pas de trop pour remédier aux difficultés importantes auxquelles la société fait face depuis plusieurs années, à commencer par le déclin prolongé de sa marque phare Gucci. En perte de vitesse continue, la griffe italienne peine à retrouver son éclat. Le mandat, bref et peu convaincant, de son dernier directeur artistique, Sabato De Sarno, s’achèvera cet été. Kering a d’ores et déjà misé sur un virage plus radical, en annonçant en mars la nomination de Demna, attendu à ce poste en juillet, dans l’espoir d’un électrochoc créatif.

C’est pourtant une autre lecture que souhaite imposer François-Henri Pinault : celle d’un choix volontaire, réfléchi, destiné à structurer l’avenir plus qu’à corriger le présent. Le discours n’est donc pas celui d’une quête de l’homme providentiel chargé de sauver le soldat Gucci, mais celui d’un projet mûri, inscrit dans une volonté affichée d’ouvrir une "nouvelle étape" dans le développement de l’empire familial. Un pari de long terme qui s’accompagne d’une refonte de la gouvernance : la dissociation des fonctions de président et de directeur général, effective à compter du 15 septembre, sous réserve du feu vert de la prochaine assemblée générale. Luca de Meo deviendra à cette date également administrateur du groupe.

 

Préparer le Kering de demain

 

"Ce n’est pas une rupture avec le travail engagé", a ainsi assuré celui qui deviendra président non exécutif de Kering à compter du 9 septembre. De fait, le groupe avait amorcé cette transition dès 2023, en nommant deux directeurs généraux délégués, Francesca Bellettini et Jean-Marc Duplaix, afin de renforcer les fondamentaux et améliorer l’efficacité de l’exécution. Un travail "en profondeur" et "essentiel", selon François-Henri Pinault, qui doit porter ses fruits dans un avenir proche. Er qui devrait permettre à Luca de Meo d’entrer rapidement dans le vif du sujet, en s’appuyant sur un environnement structuré et des relais expérimentés au sein du groupe.

S’il hérite d’un cadre stabilisé, Luca de Meo disposera d’une large marge de manœuvre. "Il aura toute la liberté pour définir ses priorités, revoir l’organisation et les fonctions clés", a précisé François-Henri Pinault, qui continuera de piloter la stratégie au niveau du conseil, sans interférer dans les choix opérationnels. Car, qu’on ne s’y trompe pas : c’est bien un successeur qu’il a recruté, avec pour mission de projeter Kering dans une nouvelle séquence stratégique. Luca de Meo n’est pas seulement attendu sur la conduite des chantiers en cours - comme la révision de la structure de coûts ou le désendettement du groupe, "déjà bien avancés" - mais aussi sur une réflexion de fond. "Je lui demande également de réfléchir à l’avenir proche et à long terme, à ce que pourrait être le profil de Kering dans les dix à quinze prochaines années."

 

La bonne personne

 

Pourquoi Luca de Meo ? François-Henri Pinault confie avoir ressenti une alchimie "évidente dès les premières minutes". Mais la recherche du futur dirigeant s’est faite selon une méthode rigoureuse, avec le concours de deux cabinets spécialisés. La relation de confiance qui s’est nouée entre les deux hommes n’a fait que renforcer une sélection déjà très cadrée. Et si Luca de Meo est avant tout connu pour avoir mené avec succès plusieurs phases de redressement et de transformation (chez Renault, Seat, Fiat ou Audi), François-Henri Pinault insiste sur une autre facette du personnage : celle d’un bâtisseur, curieux, tourné vers l’innovation, doté d’une vision globale, capable de comprendre aussi bien la chaîne de valeur que le marketing ou la technologie.

Quant au choix, de prime abord surprenant, d’un profil extérieur au secteur, il n’est pas inédit. Plusieurs figures du luxe ont emprunté des trajectoires similaires : Leena Nair, aujourd’hui à la tête de Chanel, vient d’Unilever ; Yves Carcelle, patron emblématique de Louis Vuitton, avait débuté chez Spontex ; Pietro Beccari, dirigeant de Dior, est passé par Reckitt Benckiser et Henkel. Ce choix, François-Henri Pinault l’assume totalement. C’est lui qui a élargi le spectre des candidatures, convaincu qu’un prisme différent permet d’aborder plus librement les transformations à l’œuvre. "Ce fut aussi ma situation lorsque j’ai transformé PPR en Kering en 2010-2011. Être un nouveau venu dans le secteur donne parfois un avantage précieux pour appréhender les changements profonds", souligne-t-il.

 

De PPR à Kering, une transmission dans la continuité

 

Cette nomination s’inscrit dans une logique de transmission assumée. Après vingt ans aux commandes — il avait été nommé PDG de Pinault-Printemps-Redoute en 2005 —, François-Henri Pinault a choisi la personne à qui il entend désormais transmettre le flambeau. Son père, François Pinault, lui avait lui-même confié les rênes à l’âge de 66 ans. L’introduction d’un dirigeant extérieur marque un tournant : celui d’une transformation qui passe désormais par un regard neuf sur l’héritage du groupe.

Car au-delà des difficultés conjoncturelles de Gucci, cette succession s’inscrit dans une trajectoire de long terme qu’il convient de rappeler. Il faut en effet reconnaître à François-Henri Pinault d’avoir mené l’une des plus profondes transformations du capitalisme familial français. En l’espace de quinze ans, il a opéré un recentrage radical : 17 milliards d’euros d’actifs cédés (Fnac, Conforama, Rexel, CFAO…) pour reconstruire, à partir d’un périmètre ramené à 3,5 milliards d’euros de chiffre d’affaires, un groupe devenu un pur acteur du luxe, valorisé aujourd’hui à plus de 17 milliards. La rentabilité a été multipliée par trois. Gucci et Saint Laurent ont triplé leurs ventes en dix ans, Balenciaga les a multipliées par cinq, et Kering Eyewear, lancé en 2015, génère désormais 1,5 milliard d’euros de revenus. Après avoir redéfini les contours du groupe, François-Henri Pinault s’apprête désormais à en confier les rênes à celui qu’il juge capable d’en écrire le prochain chapitre.

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