WAN
menu
 
!
L'info stratégique
en temps réel
menu
recherche
recherche

Macro-économie / Taux

Macro-économie / Taux

La réindustrialisation française souffrirait d’un manque de potentiel en innovation / L’éducation au cœur du problème

Auditionné dans le cadre d’une commission d’enquête visant à établir les freins à la réindustrialisation de la France, le nouveau président délégué du Conseil d’analyse économique, Xavier Jaravel, a mis en avant des raisons structurelles, mais a surtout souligné le manque de potentiel en innovation de la France et dressé un bilan mitigé des plans de relance économique successifs. Il a également proposé des pistes d'amélioration, en particulier en ce qui concerne l’orientation de la jeunesse vers les milieux de l’ingénierie et la nécessité de déterminer de façon précise les réels effets des différents systèmes de subventions, notamment avec le système d’appels d’offres.
Photo by Zhao Qirui / CFoto / CFOTO via AFP
Photo by Zhao Qirui / CFoto / CFOTO via AFP

Les problèmes de l’industrie française sont profonds. Fraîchement nommé président délégué du Conseil d’analyse économique (CAE), Xavier Jaravel a été entendu par la commission d’enquête menée à l'Assemblée nationale visant à déterminer les freins au processus de réindustrialisation en France. Dans son propos liminaire, il a dressé un tableau général de la situation industrielle dans le monde pour souligner que le cas de la France ne fait pas exception, et que chaque pays fait aujourd’hui face à une baisse du poids de l’industrie.

Dans l’Union européenne (UE), la part de l’industrie dans l'emploi a chuté de 18 % à 13 % entre 1995 et 2019, tandis que celle de la France diminuait de 14 % à 9,7 % sur la même période, selon Eurostat. Ce phénomène est global et tire sa source d’abord des effets de revenu, c’est-à-dire la propension des ménages à acheter davantage de services que de biens industriels lorsque leurs revenus augmentent. S’ajoutent à cela des effets de substitution avec le secteur des services, où la croissance de la productivité plus élevée de l’industrie a mené à une baisse des prix relatifs, et a poussé les consommateurs à dépenser davantage dans les services.

 

Un potentiel d’innovation remis en question

 

Par ailleurs, le patron du CAE a pointé un manque de potentiel en innovation. Il attribue cela à un affaiblissement du capital humain ces dernières décennies, en particulier dans l’éducation, avec une baisse du niveau et des performances éducatives en France, notamment en mathématiques, et un retard pris par rapport au reste de l’Europe. Les résultats de l’enquête Trends in International Mathematics and Science Study (TIMSS) montraient récemment qu’en 2023, la France était avant-dernière au sein de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) pour ce qui est des performances en mathématiques et en sciences des élèves de CM1 et de 4ᵉ.

Ce retard, accumulé entre 1980 et les années 2010, a aujourd’hui un impact sur la croissance économique et sur la productivité. Il constitue un frein important pour l’industrie, car cela implique un manque de talents et d’expertise nécessaires à la création et à la mise en œuvre des innovations dans le secteur industriel, d'après l'économiste. Interrogé sur la réforme scolaire établie par Emmanuel Macron en 2019, actant la suppression des mathématiques du tronc commun en terminale avant d’être réinstaurées (mais seulement de façon optionnelle), Xavier Jaravel a souligné que cela défavorisait l’orientation des jeunes vers les formations d’ingénieurs, même si "l’intention initiale de souplesse (dans les cursus)" était bonne. Il explique également le retard actuel de la France en matière d’intelligence artificielle à cette baisse de la performance éducative.

 

Des plans de relance et d'investissement à l'impact contrasté

 

En outre, les plans de relance économique post-Covid ont eu des effets mitigés sur l’industrie. Le premier, France Relance, constituait un investissement de 100 milliards d’euros répartis sur trois piliers : "écologie", "cohésion" et "compétitivité", et impliquait notamment des mesures de baisse d’impôts sur la production, ainsi que des aides à l’embauche pour les apprentis. Selon Xavier Jaravel, qui présidait le comité d’évaluation du plan, celui-ci a permis d’avoir des effets d’entraînement importants sur l’emploi, en particulier grâce à l’aide à l’apprentissage et à la transition énergétique, le tout avec un coût assez faible. Il est cependant difficile d’établir un réel effet d’entraînement sur l’ensemble du plan. De plus, certains dispositifs, comme les aides aux chômeurs de longue durée, ont été "maintenus trop longtemps", souligne l’économiste.

Le plan France 2030, qui implique un investissement total de 54 milliards d’euros, semble profiter quant à lui bien plus à d’autres secteurs qu’à celui de l’industrie. La moitié des crédits alloués au soutien à l’Enseignement supérieur et à la Recherche a ainsi été engagée, contre seulement 10 % des crédits alloués aux projets relatifs à l’électronique et à la robotique.

 

Les préconisations du chercheur

 

Pour pallier ces freins, le professeur d’économie à la London School of Economics évoque certaines pistes, à commencer par l’orientation de la jeunesse vers des métiers de l’industrie. L’Éducation nationale devrait créer des vocations pour l’industrie au collège et au lycée, à travers des ateliers de découverte, du mentorat et des stages. Pour qu’un plan soit mis en œuvre sur l’ensemble du territoire, un budget de 500 millions d’euros est nécessaire, selon Xavier Jaravel.

Les subventions et investissements publics doivent être, quant à eux, au maximum proposé sous forme d’appels d’offres, permettant d’évaluer et de suivre de façon précise les effets d’entraînement de ces investissements. Connaître précisément les types d’aides mises en œuvre et les montants investis constitue aujourd’hui un important "problème de périmètre", comme l’expliquait Marc Auberger, inspecteur général des finances, lors d'une récente audition par la commission d’enquête sénatoriale sur les aides aux entreprises.

Xavier Jaravel suggère enfin une réforme en profondeur du crédit d’impôt recherche (CIR), détaillée dans une note du Conseil d’analyse économique de janvier 2022, coécrite avec les chercheurs Nicolas Chanut et Philippe Aghion. Aujourd'hui, les entreprises bénéficient d’un taux de 30 % pour les dépenses inférieures à 100 millions d’euros, et de 5 % lorsqu’elles sont supérieures à ce montant.

La note du CAE fait remarquer que ce sont majoritairement les grands groupes qui bénéficient du deuxième taux, avec 400 millions d’euros de subventions provenant du taux marginal du CIR, mais qui sont en réalité peu incités par celui-ci à investir davantage dans leur R&D.

Face à ce constat, l’économiste préconise à "minima" une suppression du taux de 5 % au-delà de 100 millions d’euros, et une augmentation du taux de 30 à 35 % pour les TPE/PME, chez qui l’effet d’entraînement est bien plus conséquent. Dans la perspective d’une réforme "ambitieuse", il suggère une réduction du plafond de dépenses de 100 à 20 millions d’euros sans subvention au-delà, mais qui serait accompagnée d’une augmentation du taux de subvention de l’ensemble des bénéficiaires du CIR, de 30 à 42 %.

Vous souhaitez réagir à cet article ou apporter une précision ?
Commentez cet article