Macro-économie / Taux
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L'année 2025 vue par... Henri Chabadel /
Responsable des investissements de BlackRock pour la France, la Belgique et le Luxembourg
Quel est votre scénario de croissance en Europe et en France pour 2025 ? De quelle manière les risques géopolitiques (Ukraine, Moyen-Orient, nouvelle administration Trump, élections fédérales allemandes) sont-ils susceptibles d’affecter vos prévisions ?
Nous prévoyons une croissance modeste en Europe, autour de 1%, soutenue par l’amélioration des salaires réels et un taux de chômage historiquement bas dans la région. Mais cette croissance sera contrastée selon les pays. L’Allemagne est en stagnation – son PIB est 8% en-dessous des niveaux d’avant Covid – tandis que la croissance de certains pays dits périphériques comme l’Espagne ou la Grèce croissent à un niveau assez soutenu. Comme vous le savez, depuis la fin de la Grande Modération, une période de près de 40 ans de taux bas et d’inflation faible, notre prisme d’analyse de l’environnement macroéconomique n’est plus celui des classes d’actifs ni des géographies ou des secteurs mais celui des méga-forces – ces tendances structurelles qui transforment en profondeur l’économie mondiale, comme l’intelligence artificielle, la transition vers une économie bas carbone ou les mutations géopolitiques. Nous pensons que l’Europe devrait moins bénéficier de ces méga-forces, en particulier du déploiement de l’intelligence artificielle, que les Etats-Unis. L’Europe est moins avancée que les Etats-Unis et la Chine pour ce qui concerne la construction des infrastructures liées à l’IA et pâtit en outre d’une démographie défavorable ainsi que de coûts de l’énergie relativement plus élevés. Pour toutes ces raisons, et notamment pour la rapidité d’innovation et de déploiement de l’IA observée aux Etats-Unis, nous avons une préférence pour les actions américaines en 2025.
Faut-il s'attendre à une divergence marquée entre les politiques monétaires menées par la Banque centrale européenne et la Réserve fédérale américaine ?
Nous pensons que la BCE aura plus de marge de manœuvre que la Fed pour continuer à baisser de manière significative les taux d’intérêt, grâce à une inflation qui revient vers la cible, autour de 2%. Nous voyons les taux directeurs de la BCE refluer vers 2% autour du milieu de l’an prochain, ce qui alimente notre préférence pour l’obligataire européen et notamment la périphérie par rapport aux autres régions du monde, en particulier les Etats-Unis et le Japon. Les rendements obligataires devraient y rester sous pression sous l’effet d’une augmentation de la prime de terme sur les actifs obligataires américains et de la poursuite de la normalisation de la politique monétaire japonaise. Les pressions sur les prix devraient perdurer aux Etats-Unis en raison de l’impact inflationniste des méga forces auxquelles le pays est particulièrement exposé – les investissements massifs en IA et la fragmentation géopolitique. Selon nous, confrontée à une inflation persistante, des déficits élevés et une forte volatilité des marchés obligataires, la Fed ne devrait pas entamer un cycle classique de baisse de ses taux directeurs l’an prochain et ne parviendra à réduire les taux significativement en-dessous des 4% - bien au-dessus des niveaux d’avant la pandémie.
L’année 2024 a été celle des rapports Draghi, Noyer, Letta et du constat du décrochage de l’Europe. Quelles sont les mesures d’urgence à prendre au niveau européen pour renverser la vapeur et sortir le Vieux continent de la tenaille USA-Chine ?
Si l’on veut voir les choses de manière plus positive, le rapport Draghi montre une véritable prise de conscience des défis auxquels l’Europe fait face, et la nouvelle Commission Européenne devrait avoir à cœur de mettre en œuvre certaines des mesures prônées par le rapport afin de stimuler la compétitivité européenne, notamment dans les domaines de l’innovation, de la décarbonation et de la défense. L’une des grandes différences entre l’Europe et les Etats-Unis est le niveau de développement des marchés de capitaux, beaucoup plus avancé de l’autre côté de l’Atlantique, ce qui permet de mobiliser des capitaux plus rapidement pour soutenir des projets de croissance et d’innovation. Cela correspond d’ailleurs à une autre méga force que nous avons identifiée et que nous appelons "le futur de la finance", qui voit croître la part des financements non bancaires dans l’économie mondiale.
Engluée dans une crise immobilière, l'économie chinoise est enferrée dans les difficultés depuis de nombreux trimestres, estimez-vous que le récent déploiement d’un nouvel ensemble de mesures budgétaires, monétaires et réglementaires sera de nature à les terrasser ?
La Chine est progressivement en train de desserrer l’étau sur son secteur immobilier, au travers d’une série de mesures variées qui permettent d’envisager désormais une stabilisation de ce secteur d’activité et un redémarrage à terme. C’est une bonne nouvelle pour la Chine et donc pour l’activité mondiale, même si cet effort de relance risque de se heurter à un politique commerciale américaine plus agressive l’année prochaine. Le contexte géopolitique est une donnée clef depuis maintenant plusieurs années, et le conflit de puissance entre les Etats-Unis et la Chine, la recherche de souveraineté européenne sur certains secteurs d’activité ont un impact direct sur le potentiel de croissance de l’économie chinoise, dont les débouchés commerciaux sont moins évidents que par le passé. La transition démographique à l’œuvre en Chine constitue également un frein à la dynamique de croissance chinoise. Nous anticipons pour 2025 une légère réaccélération de la croissance chinoise, mais cette prévision est sujette à de grandes incertitudes.
Quelle est la plus grosse menace pesant sur la stabilité financière mondiale pouvant se matérialiser en 2025 ?
Nous vivons dans un monde d’incertitudes, liées aux changements structurels à l’œuvre et il ne faut pas analyser l’environnement actuel à travers des prismes cycliques classiques. Dans un contexte de fragmentation géopolitique croissante, qui se traduit notamment par une relocalisation des chaînes de production, nous pensons que les politiques macro-économiques peuvent être une source de disruption potentielle – dans la mesure où rares sont les gouvernements aujourd’hui qui se soucient de mettre en place des cadres budgétaires et fiscaux stables ! Les marchés financiers pourraient jouer le rôle de force de rappel, avec des tensions sur les marchés obligataires sanctionnant des politiques budgétaires jugées trop laxistes. Dans ce monde fluctuant des méga-forces, il est plus difficile que par le passé de distinguer une seule tendance claire comme dans l’ancien régime macro-financier, autour de laquelle on voyait fluctuer les rendements. C’est pourquoi, beaucoup plus que par le passé, nous pensons que les portefeuilles devraient avoir un angle plus tactique et faire une large place à la gestion active, car il est peu probable qu’un seul scenario tienne la corde sur le long terme.
En plus d’avoir failli à anticiper la dégradation sensible de ses finances publiques en 2023 et 2024, la France pourrait durablement évoluer dans une situation politique instable. Doit-elle redouter une crise de confiance sur les marchés obligataires à brève échéance ?
Non, les comparaisons que l’on entend parfois entre la situation française aujourd’hui et celle des pays périphériques il y a quelques années ne sont justifiées. La France est un pays qui dispose de fondamentaux solides, d’une économies diversifiée, et d’institutions robustes qui ont déjà permis par le passé de traverser des situations politiques plus complexes. Ce que l’on constate aujourd’hui, assez paradoxalement, c’est que les problèmes de la zone Euro ne se situent plus à la périphérie, mais en son cœur avec 2 pays comme l’Allemagne et la France qui doivent se réformer en profondeur pour gérer des transitions complexes, avec la transition démographique au 1er rang, c’est d’ailleurs une de nos méga forces structurelles, mais pas seulement. La gestion de ces transitions prendra nécessairement du temps et va nécessiter des choix difficiles. Pour autant, le cadre monétaire et institutionnel européen permet de limiter la volatilité issue par la gestion de ces transitions à moyen terme.
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