éditorial / Laurent Bigorgne
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Laurent Bigorgne
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Plus si muette que ça…
par Laurent Bigorgne
Les militaires parlent peu, mais leur voix porte : la France doit se préparer à souffrir si elle veut soutenir le rapport de force avec la Russie. Tollé immédiat des politiques, tandis que l’opinion, elle, a déjà compris la menace. Les militaires nous alertent sur une guerre hybride déjà en cours et sur un possible choc d’ici quelques années, rappelant l’urgence d’augmenter le budget des armées. Pendant que Poutine durcit sa posture, la France donne le sentiment de douter.
"Le déchaînement des autruches"
Les mots de Fabien Mandon, chef d’état-major des armées, prononcés au 107e Congrès des maires de France le 18 novembre dernier ont marqué les esprits : "Si notre pays flanche, parce qu’il n’est pas prêt à accepter de perdre ses enfants – parce qu’il faut dire les choses –, de souffrir économiquement – parce que les priorités iront à de la production de défense, par exemple –, si on n’est pas prêt à ça, alors on est en risque".
Ses propos ont fait bondir les habituels affidés de la Russie, Jean-Luc Mélenchon pour LFI, Fabien Roussel pour les communistes et Sébastien Chenu pour le Rassemblement national. Ils ont, semble-t-il, ému jusqu’à Maud Bregeon, la porte-parole du gouvernement, qui a tenu à souligner que "nos enfants n’iront pas combattre et mourir en Ukraine", et à Emmanuel Macron, lequel a affirmé sur RTL qu’il fallait "supprimer toute idée confuse qui consisterait à dire qu’on va envoyer nos jeunes en Ukraine". Le CEMA n’a pourtant rien dit de tel. Paradoxalement, le soutien le plus appuyé lui est venu de Raphaël Glucksmann (Place publique), qui a stigmatisé sur X "le déchaînement des autruches".
L’opinion publique, elle, paraît lucide : 62 % des Français considèrent que "la Russie est un pays ennemi de la France" ; 58 % jugent que "dans les cinq prochaines années une guerre ouverte entre la France et un autre pays pourrait éclater en lien direct avec le conflit russo-ukrainien" ; 60 % déclarent avoir "confiance dans l’armée française pour défendre la France" (IFOP, décembre 2025).
Si vis pacem para bellum
Le général Mandon a rappelé aux élus locaux la montée des tensions et donc des menaces consécutives à l’agression russe contre l’Ukraine et les risques d’élargissement du conflit aux membres de l’OTAN, notre pays en tête. Son prédécesseur, le général Burkhard, avait tenu un discours similaire en quittant ses fonctions : "On doit se préparer à une guerre de haute intensité, car c’est la meilleure solution pour l’éviter". La guerre de basse intensité est déjà là : actes antisémites attribués à des réseaux russes depuis l’automne 2023, campagnes de déstabilisation, survols de sites sensibles par des drones, le dernier en date jeudi soir au-dessus de la base sous-marine de l’île Longue.
Plusieurs facteurs peuvent expliquer la prise de parole sans fard du général Mandon. Écartons d’emblée l’hypothèse de l’inexpérience, car ce militaire accompli et respecté a été chef du cabinet militaire de Florence Parly, puis de Sébastien Lecornu, avant de rejoindre l’Élysée, où il fut chef d’état-major particulier du Président de la République pendant près de deux ans et demi.
Trois explications
Première explication, la menace russe n’est pas le fruit d’une lubie française. Bruno Kahl, ancien directeur général du Bundesnachrichtendienst (BND) de 2016 à 2025, le renseignement extérieur allemand, a déclaré au moment de quitter ses fonctions en juin dernier être convaincu, et disposer de preuves, que, pour la Russie, "l’Ukraine n’est qu’une étape sur le chemin contre l’Occident". En outre, le général Mandon inscrit son discours au Congrès des Maires en cohérence avec les propos qu’il a tenus le 22 octobre dernier devant la Commission de la Défense à l’Assemblée nationale : "l’Europe, collectivement, est faible. Le premier objectif que j’ai donné aux armées, c’est de se tenir prêtes à un choc dans trois, quatre ans, qui serait une forme de test peut-être. Le test existe déjà sous des formes hybrides, mais peut-être plus violent."
Deuxième explication, un partage des rôles s’opère entre le Président de la République et le chef d’état-major des Armées, face à Vladimir Poutine qui exprime quant à lui très directement une conflictualité croissante avec l’Union européenne et la France en particulier. Ainsi en mars 2024, "nous n’avons plus de ligne rouge avec eux" ; en octobre 2025, au forum économique de Sotchi, "personne n’a de doute sur le fait que la riposte de la Russie ne se fera pas attendre" - il visait alors l’Allemagne ; le 2 décembre, "nous sommes prêts dès maintenant"*.
Troisième explication, le CEMA est un observateur comme un autre des discussions chaotiques sur le projet de loi de finances à l’Assemblée nationale… et son rappel à l’ordre devant les maires vient au soutien de l’augmentation prévue de 6,7 milliards d’euros du budget des armées pour 2026. Sans PLF, la trajectoire prévue par loi de programmation militaire pour 2024-2030, adoptée à l’été 2023, ne sera pas tenue… Pour le plus grand bonheur de la France Insoumise et des communistes, qui ont voté contre celle-ci.
Les militaires, qui voient au plus près la menace se préciser, s’inquiètent des hésitations parlementaires. Ils ne manquent pas sans doute de jeter un coup d’œil outre-Rhin, où le Bundestag vient de voter le rétablissement d’un service militaire volontaire, au moins pour commencer. La Bundeswehr vise des effectifs de 260 000 soldats en 2035 et 200 000 réservistes (contre 180 000 et 40 000 aujourd’hui), là où l’armée française compte 200 000 soldats et 45 000 réservistes. Les volontaires allemands devraient être rémunérés 2 600 euros bruts par mois, soit plus de trois fois ce qui est envisagé en France.
Le chancelier Scholz avait annoncé en février 2022 la création d’un fonds spécial pour la défense de 100 milliards d’euros et il l’a fait voter trois mois plus tard. Il a en outre tenu son objectif de porter à 2 % du PIB le budget de la défense en 2024, ce qui n’avait pas été le cas depuis 1990. Ce même objectif avait été arrêté pour la France dès juillet 2017 par le chef d’état-major des armées de l’époque, Pierre de Villiers, et Emmanuel Macron. Il devait être atteint en 2025 et on nous parle désormais de 2027, sans garantie.
On se rappelle les circonstances de la démission de Pierre de Villiers, le 19 juillet 2017, lui qui avait dressé un triste tableau de la situation des armées en février 2017 devant les députés : "Actuellement, plus de 60 % des véhicules de l’armée de terre engagés en opérations ne sont pas protégés. […] De même, la disponibilité de nos avions ravitailleurs conditionne notre aptitude à tenir la posture de dissuasion nucléaire, comme à projeter nos forces et à soutenir nos opérations aériennes ; or, ils ont en moyenne plus de 50 ans d’âge. La marine, quant à elle, voit le nombre de ses patrouilleurs outre-mer s’effondrer : d’ici à 2020, six sur huit auront été désarmés, et ne seront remplacés que plusieurs années plus tard." La situation a-t-elle vraiment changé ?
* Facétie de l’histoire, ce même jour, les élèves officiers de Saint-Cyr ont célébré aux Invalides le 220e anniversaire de la victoire d’Austerlitz en 1805, dont le soleil brilla sur la Grande Armée bien davantage que sur les forces coalisées d’Autriche et de Russie…
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