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Macro-économie / Taux

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Finances publiques : ce point de bascule qui menace la France vers 2030 / Maîtriser la dette relèverait alors de la gageure

Si en euros sonnants et trébuchants, elles interpellent, les charges d’intérêts assumées par la puissance publique sont plutôt faibles historiquement, en proportion de la richesse nationale. Toutefois, eu égard à différents paramètres, elles ne reflètent que partiellement les conditions de financement dont jouit actuellement la France sur les marchés obligataires. De sorte que si les taux d’intérêt à long terme se maintenaient à leur niveau présent au cours des prochaines années, cela signifierait que, même en l’absence de déficit public primaire - du jamais vu depuis 2001 - le taux d’endettement continuerait d’augmenter, et ce de plus en plus vite.
Emmanuel Macron, président de la République - Ludovic MARIN / AFP
Emmanuel Macron, président de la République - Ludovic MARIN / AFP

"107 milliards d’euros". Voilà l’un des chiffres phares que l’ex-Premier ministre François Bayrou a seriné lors de ses multiples discours sur l’état des finances publiques hexagonales. C’est, sous certaines hypothèses, le montant des charges d’intérêts qui sera payé par la puissance publique française en 2029. Si la somme est impressionnante, elle ne dit rien des déboires budgétaires du pays des Lumières.

 

Tout est relatif

 

"Méfiez-vous des gens qui parlent en milliards d’euros, cela traduit une intention : faire peur ". C’est un conseil que Pierre-Louis Bras, ancien président du Conseil d’orientation des retraites (COR), a un jour adressé aux journalistes, à l’occasion de la présentation du rapport annuel de l’organisme. Cet ex-directeur de la Sécurité sociale était atterré que le déficit du régime des retraites soit parfois mentionné en valeur absolue dans le débat public et non en proportion des revenus sur lesquels il est assis, c’est-à-dire le Produit intérieur brut (PIB), d’autant plus à horizon 2070 où tant le niveau des prix que celui de la richesse nationale auront bondi par rapport à aujourd’hui.

D’autres célèbres institutions boudent cette métrique : les agences de notation. Savoir que la France verse 10, 100 ou 500 milliards d’euros par an à ses créanciers ne les aide en rien à appréhender sa solvabilité. En l’occurrence, les agences rapportent les charges d’intérêts au PIB ou à une variable encore plus parlante : les recettes publiques.

En 2025, elles devraient représenter 2,2 % du PIB et 4,2 % des recettes prélevées par l’ensemble des administrations publiques. Où cela nous place-t-il historiquement ? De tels ratios sont très loin d’être inédits, les records datant de 1996 où ils s’affichaient respectivement à 3,6 % et 6,9 %, montrent les données de l’Insee. Chaque année depuis 1980, en moyenne, sur un euro d’argent public prélevé, 6 centimes sont versés aux créanciers tandis que sur un euro de PIB généré, 3 centimes sont consacrés aux charges d’intérêts des administrations publiques.

 

1935

 

Attention, il faut rappeler que du fait de la longue période de taux d’intérêt faibles liée à la politique monétaire non-conventionnelle de la Banque centrale européenne (achats massifs d’obligations, taux d’intérêt de la facilité de dépôt en territoire négatif, opérations ciblées de refinancement à plus long terme) et de la maturité moyenne de la dette émise par la France, les charges d’intérêts payées aujourd’hui reflètent en partie les conditions de financement passées.

Aussi, qu’en est-il à l’horizon 2029 ? Les 107 milliards d’euros mentionnés par François Bayrou, qui supposent que les taux de marché à long terme évolueront en moyenne légèrement au-dessus de leur niveau actuel et que le déficit public sera sous les 3 % du PIB en 2029, impliquent que les charges d’intérêt pèseront 3,2 % de la richesse nationale (compte tenu des prévisions de croissance envoyées à la Commission européenne durant l'automne 2024) et 6,2 % des recettes publiques (en l’absence de mesures nouvelles en recettes adoptées entre 2026 et 2029).

Les plus hauts ne seraient toujours pas atteints. Oui mais voilà, un bouleversement majeur doit être pris en compte : le doublement du taux d’endettement public depuis 1996, à 116,2 % du PIB attendu fin 2025.

En effet, si les taux d’intérêt demeurent à leur niveau présent jusqu’à ce que l’intégralité de la dette publique soit refinancée (la dette de court terme se traite à des taux bien moins élevés mais son poids est faible dans l’encours total), alors le poids des charges d’intérêts représentera près de 4 points de PIB à terme (à taux d’endettement stabilisé au niveau d’aujourd’hui). Ce serait du jamais vu depuis la IIIe République, en 1935, d’après les chiffres du Fonds monétaire international (FMI) - les données entre 1938 et 1945 sont indisponibles.

 

Une histoire de boule de neige

 

Une façon plus académique d’aborder la problématique des charges d’intérêts est de s’intéresser à une équation très connue des spécialistes des enjeux budgétaires visant à décomposer les mouvements du taux d’endettement public. Le comportement de ce dernier est évidemment fonction du solde public (hors charges d’intérêts) mais aussi de la confrontation entre deux forces : le taux de croissance de l’économie (en valeur) et le taux d’intérêt apparent (charges d’intérêts de l’année courante rapportées à l’encours de dette de l’année précédente).

Depuis une décennie, la France n’a fait qu’enregistrer des déficits publics primaires. Toutefois, la bataille à laquelle se livraient les deux variables précédemment citées jouait en sa faveur pour limiter l’accroissement de son taux d’endettement, ce grâce à la politique monétaire conduite en zone euro, car le taux apparent demeurait, hors crise pandémique, inférieur au taux de croissance.

En lien avec le changement de régime monétaire initié à Francfort en 2022 qui s'est diffusé aux marchés obligataires, l’Hexagone connaît une hausse de son taux apparent (1,9 % en 2024, contre 1,2 % en 2020) qui converge lentement vers le taux de marché. Si les taux à long terme (10 ans) venaient en moyenne à être inchangés lors des prochaines années, alors le taux apparent se situera à terme à plus de 3 % (aux alentours de 2030). En face, qu’en est-il de la croissance nominale ? Bercy estime son potentiel à 2,6 % par an à la fin de la décennie.

Le constat est sans appel : même si nous parvenions à résorber notre déficit public primaire (3,2 % du PIB en 2025), ce qui n’est jamais arrivé depuis 2001, la concrétisation de ce scénario signifierait non seulement la poursuite de la hausse du taux d’endettement, mais également son accélération, illustrant pleinement ce que les économistes nomment un "effet boule de neige".

De sorte que, dans une telle configuration, à mesure que le taux d’endettement grossit, l’effort budgétaire nécessaire pour en interrompre la course devient toujours plus considérable. Pour couronner le tout, plus il grimpe, plus la prime de risque exigée par les investisseurs pour nous financer est susceptible d’augmenter, renchérissant le taux de marché et in fine le taux apparent, sans compter l’effet néfaste sur la croissance économique, accélérant la spirale.

D’après des travaux de la Commission européenne menés par Stéphanie Pamies, Nicolas Carnot et Anda Patarau, une hausse de 1 point du taux d’endettement public d’un pays de la zone euro a pour effet d’accroître, en moyenne, de 3 points de base son spread (écart des taux à 10 ans) vis-à-vis de l’Allemagne. Sans grande surprise, il convient de noter que cet impact est non-linéaire : le spread réagit d’autant plus que le taux d’endettement est élevé.

Avec une dette publique de 116,2 % du PIB, une croissance en valeur de 2,6 % et un taux apparent à 3,5 %, un excédent primaire d’un point de PIB est nécessaire pour seulement stabiliser le taux d’endettement. Depuis un demi-siècle, un tel solde n’a été jamais été dégagé de manière pérenne en France, le record étant de 3 ans, entre 1999 et 2001.

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