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Eurazeo / Livre Blanc
Eurazeo veut débloquer la “plomberie financière” verte / Transparence, Solvency II et méga-fonds sont au cœur de ses propositions
« Comment peut-on avoir un tel écart entre le discours et la réalité économique ? » C’est de ce paradoxe qu’est né le livre blanc sur le financement des solutions environnementales publié ce jeudi 3 septembre par Eurazeo, fruit de neuf mois de travaux auxquels a notamment participé Sophie Flak, membre du directoire et Managing Partner en charge du développement durable, de l'impact et de la tech. Pour une maison qui compte 6,5 milliards d'euros d'actifs finançant des solutions environnementales ou de santé, le contraste était devenu difficile à ignorer : « les levées se passent très bien, les déploiements aussi, tout comme les performances des entreprises », explique-t-elle à WanSquare, alors que « l'année 2025-2026 a été marquée par un backlash politique extrêmement fort ».
Les neuf mois de travaux confortent ce constat. « Il y a bien un backlash politique réel, que l'on voit aux Etats-Unis et en Europe avec le recul des réglementations, mais pas en Chine. Il faut nuancer », résume Sophie Flak. Sur le terrain économique, la dynamique reste pourtant bien orientée. L'investissement énergétique mondial a atteint 3 300 milliards de dollars en 2025, dont 2 200 milliards de dollars dans les technologies propres, soit le double des fossiles. En mars 2026, pour la première fois de leur histoire, les États-Unis ont tiré 51 % de leur électricité de sources bas carbone. En Chine, les clean tech pèsent 11,4 % du PIB. La géothermie illustre cette déconnexion : Eurazeo a notamment investi dans SMP Energies, premier contracteur français de forage dédié à cette énergie. « La filière géothermique est extrêmement dynamique, en particulier aux Etats-Unis, où tout un écosystème est en train de se constituer, notamment dans le venture. »
Mais cette dynamique reste insuffisante. En s'appuyant sur les travaux de l'I4CE, le livre blanc chiffre les besoins européens à 878 milliards d'euros par an, contre 534 milliards d'euros effectivement investis, soit un déficit annuel de 350 à 550 milliards d'euros selon les méthodologies. D'où la question qui structure la suite : « Comment combler ce déficit sans faire appel à l'argent public ? » Une contrainte d’autant plus forte que les finances publiques européennes sont déjà exsangues.
Faire tomber les silos
Pour Eurazeo, la réponse passe d'abord par un changement de doctrine. « Nous avons trois mégacycles d'investissement mondiaux : l'armement, l'intelligence artificielle et l'environnement. Mais chacun fonctionne en silo. » Le groupe propose de faire tomber ces cloisons sous le concept de souveraineté civile. Premier enjeu, renforcer la robustesse des entreprises financées : « Si nous finançons une entreprise de drones dans l'armement et que ses technologies peuvent aussi servir à la lutte contre les incendies ou à la logistique, elle adressera des marchés beaucoup plus larges et sera donc beaucoup plus robuste. » Deuxième enjeu, élargir le volume de capital mobilisable. « On ne peut plus se permettre d'avoir une verticale tech, une verticale défense et une verticale environnement », insiste Sophie Flak, qui voit dans le déploiement des data centers et les conflits d'usage sur l'eau l'illustration la plus immédiate de cette impasse.
Le vrai problème, l’opacité
Vient ensuite ce que le livre blanc nomme la plomberie financière. « Les offres sont opaques. On ne sait pas qui finance quoi et il n'y a pas suffisamment de confiance aujourd'hui. » Le recensement mené par les équipes d'Eurazeo identifie 206 fonds non cotés classés Article 9 à dominante environnementale, pour 98,5 milliards d'euros d'encours cumulés, dont 58 % en infrastructure. Mais le plus frappant est la difficulté à établir cette photographie : entre Morningstar, le GIIN et les documents SFDR, « les chiffres ne sont pas comparables, pas plus que les méthodologies ou les périmètres », et la reconstitution manuelle des notices a représenté « quatre mois de travail ». « Quand elle est disponible, l'information est éparpillée : c'est un problème majeur d'accès à la donnée. » L'opacité se retrouve jusque dans la composition de certains véhicules : « certains fonds sont classés comme finançant des produits environnementaux, notamment des ETF, alors qu'ils détiennent parmi leurs principales positions de grandes valeurs technologiques américaines ». D'où la première proposition : créer un annuaire public européen des fonds environnementaux non cotés, adossé à des indicateurs comparables. Les informations nécessaires existent déjà et sont déposées auprès des autorités de contrôle. « Le vrai problème n'est donc pas le backlash contre les sujets environnementaux, c'est l'opacité », tranche le document.
La deuxième proposition s'attaque au traitement prudentiel. La révision de Solvency II a introduit en 2019 le régime des Long-Term Equity Investments, qui ramène la charge en capital d’environ 49 % à 22 % pour certaines expositions actions de long terme, mais reste aujourd’hui très peu utilisé. Eurazeo demande son extension aux fonds Article 9 référencés dans l’annuaire, ce qui permettrait à un assureur de plus que doubler son allocation à fonds propres constants. L’idée est de reconnaître la nature de long terme de ces investissements. « Tout ce qui contribue à financer la résilience environnementale relève, de notre point de vue, du financement de long terme et pourrait être éligible à ce dispositif existant. » L’eau en offre une illustration : « en Europe, nous perdons en moyenne 23 % de l’eau dans nos réseaux », tandis que, sur la réutilisation des eaux usées, où Israël atteint 87 %, « l’Europe est très en retard ». Le même raisonnement vaut pour les fonds de pension via la révision d’IORP II. « L’épargne européenne représente un gisement considérable. Il serait intéressant d’en rendre une partie mobilisable au service de la transition écologique. »
Changer d’échelle
La troisième proposition vise la Scale-up Facility du futur Fonds européen pour la compétitivité. Le précédent est frais : la Commission a structuré au printemps 2026 le fonds Scaleup Europe, doté de 5 milliards d’euros et confié à EQT, mais « l'appel d'offres lancé sur la tech ne comportait aucun volet environnemental ». La société de gestion réclame la création d'au moins deux véhicules paneuropéens de 5 milliards d’euros chacun, afin d'apporter concurrence et profondeur au marché tout en jouant un rôle d'amorçage : « lorsqu'un euro est apporté par exemple par le Fonds européen d'investissement (FEI), l'effet catalyseur peut aller de trois à cinq fois la mise initiale », soit 20 à 25 milliards d’euros mobilisables. L'enjeu est aussi celui de la taille. « Nous ne jouons pas à armes égales avec les acteurs américains. Il y a un différentiel de plusieurs ordres de grandeur : là où nous pouvons investir 100 millions, les Américains peuvent en mettre 1 milliard. » Et, plus largement, « en France et en Europe, nous avons un peu l'amour des bonsaïs. Il faut être capables de changer d'échelle ». Cumulés, les trois leviers pourraient, selon le livre blanc, orienter 200 à 250 milliards d’euros vers les solutions environnementales sur les cinq à sept prochaines années, sans dépense publique nouvelle.
Eurazeo revendique ici une approche de praticien plus que de lobbyiste. Ses recommandations s’appuient sur des données, des cadres réglementaires et des mécanismes financiers déjà existants ou en cours de mise en place, qu’il s’agirait d’adapter ou de mobiliser davantage. Cette démarche repose aussi sur son expérience dans le financement des solutions environnementales. La société de gestion revendique 2,3 milliards d’euros d'actifs consacrés à cette thèse, répartis à travers l’ensemble du portefeuille, dont les quatre stratégies dédiées : un fonds de dette sur la décarbonation maritime dont le deuxième millésime est en cours de levée, un fonds d'infrastructure, un fonds de buyout construit sur les limites planétaires et un fonds de venture sur l'industrie du futur. « Cela représente environ 6 % de nos actifs sous gestion, avec une croissance moyenne de 20 % par an. » Une expérience qui nourrit aussi sa conviction sur la performance de ces investissements. Pour Sophie Flak, « il faut tordre le cou à l'idée que financer des solutions environnementales implique une décote de performance. Les 150 entreprises de cette catégorie que nous accompagnons nous permettent d’affirmer le contraire. »
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