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Feuilleton de l'été

Feuilleton de l'été

exclusif Série d’été - ces jeunes leaders qui construisent la France de demain / Charlotte Corbaz, directrice du fonds "Large Venture" de Bpifrance

EXCLUSIF. Présente chez "Large Venture" depuis son origine, Charlotte Corbaz vient de prendre les rênes de ce fonds de croissance de la banque publique d’investissement, aux 2,5 milliards d’euros d’actifs sous gestion, qui accompagne de grands noms de la French Tech. Après avoir assisté à sa montée en puissance et à celle de l’ensemble de l’écosystème, l’investisseuse est désormais au premier rang des évolutions des enjeux de ce dernier.
Charlotte Corbaz, directrice du fonds Large Venture de la banque publique d'investissement. Crédits : Bpifrance.
Charlotte Corbaz, directrice du fonds Large Venture de la banque publique d'investissement. Crédits : Bpifrance.

Du Fonds stratégique d’investissement (FSI) à la direction du fonds « Large Venture » de Bpifrance, Charlotte Corbaz compte parmi les observateurs de premier rang des arcanes de la Tech française. Tout comme elle fut, et est, une actrice des évolutions rencontrées par cet écosystème sur la dernière décennie. Nommée cet été à la tête de ce véhicule de la banque publique d’investissement, aux 2,5 milliards d’euros d’actifs sous gestion, elle a en effet été présente lors de toutes les étapes de sa montée en puissance.

La trajectoire de cette dirigeante a d’abord trouvé racine dans un goût pour l’économie et la finance de longue date, elle qui se plaisait déjà à feuilleter la presse économique en étant plus jeune. Fille de médecins, elle décidera de s’orienter vers une école de commerce pour ses études, à Audencia à Nantes, avec l’envie de se spécialiser dans cette matière. « C’est avec mes stages que j’ai pu en comprendre les différents métiers : la finance de marché, la banque plus traditionnelle, ou encore le private equity. C’est cela qui m’a plu et donné envie de m’orienter vers ce secteur », explique-t-elle à l’occasion d’un entretien accordé à WanSquare.

 

Une première étape décisive

 

Son stage de fin d’études sera déterminant pour la suite de sa carrière. Charlotte Corbaz rejoindra en effet, une première fois, les rangs du FSI. Ce fonds public, créé sous l’impulsion de Nicolas Sarkozy, ne recrutait pas au moment où elle le terminera. Mais Charlotte Corbaz y gardera des contacts. Elle fera ainsi d’abord étape chez Eight Advisory pour son premier poste, en Transaction Services, pendant une année. Un passage formateur, se rappelle-t-elle : « Beaucoup d’Excel, de PowerPoint, de longues soirées, et d’apprentissage ».

Quand une place se libérera au FSI, Charlotte Corbaz en sera ainsi informée et décidera de saisir l’opportunité. Le fonds était déjà un spécialiste du « large cap », investissant des tickets de dix millions d’euros et plus dans des secteurs différents, « à la fois sur des sujets de capital-développement plus classiques, comme des forges industrielles ou des coopératives agricoles », explique-t-elle, mais aussi sur des sujets plus « tech » et de capital-risque, sur lesquels elle commencera alors à travailler aux côtés de directeurs d’investissement.

 

La naissance de la "BPI" et du fonds

 

Peu après son arrivée, le projet de Bpifrance, voulu par François Hollande, commençait aussi à prendre forme : la banque publique d’investissement, que dirige Nicolas Dufourcq depuis sa création, est en effet officiellement née en 2013 du rapprochement entre le FSI, Oséo et CDC Entreprises. « Nous commencions à parler de la Bpi et d’un nouveau département qui allait être celui de l’innovation, où il y aurait une activité dédiée au late stage dans la Tech », se souvient ainsi Charlotte Corbaz.

Maïlys Ferrère, à qui Charlotte Corbaz a succédé à la suite de son départ en retraite, prendra la direction du fonds « Large Venture » de Bpifrance dès sa création. Et lui proposera de se joindre à l’aventure. Une transition excitante, se souvient la jeune femme, pour poursuivre un projet d’un nouveau genre dans l’Hexagone. « À l’époque, les sociétés que nous finançons aujourd’hui – sur des tours de 20 millions d’euros et plus, en hypercroissance et n’étant pas forcément encore rentables – avaient de la peine à trouver des actionnaires en France, et transféraient leurs sièges sociaux aux États-Unis pour pouvoir aller chercher de l’argent auprès des Américains. Les fonds français n’étaient pas encore assez profonds pour se positionner sur ce type de deals. C’est pour pallier cette problématique que le fonds Large Venture a été créé », détaille Charlotte Corbaz.

C’est donc sur ce constat-là que s’est forgée la thèse d’investissement de « Large Venture », avec 500 millions d’euros à gérer à son origine. « On se demandait un peu comment nous allions faire, car en 2013, assez peu de dossiers nous arrivaient. Au fur et à mesure, l’écosystème s’est vraiment enrichi. Cela n’a plus rien à voir aujourd’hui », remarque Charlotte Corbaz.

 

Une méthode éprouvée

 

Si l’écosystème a changé, la sélectivité dans le choix des dossiers, elle, demeure. L’approche de sourcing est majoritairement proactive, souligne Charlotte Corbaz, et repose sur une cartographie des secteurs à potentiel, le suivi des levées de fonds, le choix du bon moment pour approcher les sociétés, ainsi que l’analyse de leurs concurrents, de leur positionnement, du comportement de leurs premiers clients ou encore des capacités de leur management. « Avec un ticket minimum de 10 millions d’euros, nous investissons principalement à partir des séries B et pouvons accompagner les sociétés jusqu’à leur introduction en Bourse. Nous pouvons aussi investir dans des entreprises déjà cotées. En tant que fonds crossover, nous avons la capacité d’accompagner nos participations, à chaque étape, avant et après leur cotation, avec un scope assez large, généraliste, qui nous permet aussi de nous positionner sur de la deeptech, de la santé, du digital… », détaille-t-elle.

 

Sa propre progression

 

Analyste, chargée d’affaires, directrice de participations, directrice d’investissement, directrice adjointe plus particulièrement en charge du digital… puis directrice tout court : la jeune femme a ainsi progressivement gravi les échelons de l’organigramme du fonds. L’une des étapes les plus marquantes, remarque-t-elle, fut résolument celle de son passage au poste de directrice d’investissement : « C’est à ce moment où l’on commence à porter et structurer des projets, à négocier avec le management et les autres fonds, à présenter le dossier en comité, qui prend ensuite la décision. On porte finalement la responsabilité que le deal se fasse dans de bonnes conditions », observe-t-elle.

Elle se rappelle certains investissements marquants conduits durant son ascension, comme celui réalisé à l’occasion de la série B de 30 millions d’euros de la pépite des avantages aux salariés, Swile, en 2019. « C’était encore une toute jeune entreprise, qui réalisait moins de 10 millions d’euros de revenus annuels récurrents, qui perdait encore de l’argent. Et aujourd’hui, c’est l’un des leaders des avantages aux salariés, dont la part de marché est significative aux côtés des grands du secteur, comme Edenred ou Pluxee. Swile se développe activement au Brésil, lance de nombreux nouveaux produits. C’est une des grandes success-stories de notre portefeuille », détaille-t-elle.

 

Les grands noms de la French Tech

 

À date, le fonds Large Venture compte 65 sociétés en portefeuille, parmi lesquelles des emblèmes de la French Tech : Swile donc ; mais aussi la biotech Owkin ; Contentsquare ; Deepki ; la fintech Younited désormais installée en Bourse ; Vestiaire Collective ; la pépite du quantique Pasqal, qui prépare quant à elle sa cotation ; Doctolib ; ou encore le champion de la robotique industrielle Exotec, parmi bien d’autres. Récemment, le fonds a aussi réalisé son premier investissement dans une entreprise européenne, le champion finlandais du renseignement souverain satellitaire, ICEYE. « C’est une petite ouverture. Nous pouvons commencer à investir en Europe, de manière ponctuelle, dans des domaines très précis », indique Charlotte Corbaz, notamment ceux relevant de la souveraineté du continent, comme la défense.

 

Suivre de près

 

Le fonds Large Venture est logé au sein de la direction de l’Innovation de Bpifrance, que dirige son directeur exécutif en charge du domaine, Paul-François Fournier. L’analyse des dossiers une fois réalisée et la volonté d’y investir une fois actée, un comité de la direction de l’Innovation s’assure par la suite que la décision est pertinente. Sur les tickets dépassant 20 millions d’euros, un comité dirigé par Nicolas Dufourcq peut être amené à se prononcer. Voire, avec l’accord de l’État et de la Caisse des Dépôts et Consignations, actionnaires de la banque, pour les investissements particulièrement significatifs. Au regard du continuum d’aides, de conseil, de subventions ou d’instruments de financement opéré par Bpifrance, les entreprises ont généralement déjà été en contact avec elle avant que le fonds Large Venture n’entre à leur capital. Elles sont aussi parfois investies par un autre fonds de la banque, plus porté sur les phases de capital-risque en amont.

Large Venture, en tant qu’actionnaire minoritaire, contribue et suit de près la définition et la mise en oeuvre de la stratégie des sociétés sur la durée en siégeant au conseil d’administration de ses participations. Charlotte Corbaz, de son côté, est par exemple administratrice de plusieurs d’entre elles : Vestiaire Collective, Swile ou Botify, Ekinops ou encore Withings. « C’est un métier où il est nécessaire d’être proche des dirigeants des entreprises dans lesquelles on investit, pour pouvoir suivre les décisions importantes pour l’avenir de la société dans la durée. C’est là où nous apportons vraiment de la valeur », observe-t-elle.

Les sociétés financées par Large Venture restent des jeunes entreprises en hypercroissance, n’ayant souvent pas atteint le seuil de rentabilité. Des modèles qui, par nature, comportent toujours une part de risque et d’imprévus, avec un management arrivé au bout de son chemin, des tensions sur la trésorerie, ou la perte d’un gros contrat. Tout l’intérêt consiste à pouvoir les suivre dans la durée, pour permettre leur passage à l’échelle, en synchronisation étroite avec les autres investisseurs de l’entreprise. « Il y a parfois des décisions dures à prendre, il est donc important d’avoir un alignement fort entre les différents actionnaires financiers minoritaires pour envoyer un même message cohérent. Et cela se passe souvent en dehors des boards, au travers de discussions », remarque Charlotte Corbaz. « Nous avons, à mon sens, un rôle important de stabilisation et de coordination sur le sujet. Et l’accompagnement des entrepreneurs fait fondamentalement partie de l’ADN de Bpifrance », souligne-t-elle.

 

La prise de recul

 

Chapeautant désormais une quinzaine d’investisseurs et avec une vision à 360 degrés sur l’ensemble des lignes du portefeuille, les nouvelles responsabilités de Charlotte Corbaz lui permettent également de participer à un certain nombre de comités internes. « Celui de la direction de l’innovation prend les décisions sur nos tickets, mais aussi sur d’autres investissements des fonds d’innovation de Bpifrance. Ces nouvelles responsabilités me sortent de ma zone de confort, de la seule analyse des dossiers et du suivi des entreprises, pour m’amener vers une dimension plus large », remarque-t-elle, soulignant le mentorat et l’accompagnement de sa prédécesseuse tout au long de sa trajectoire.

Les enjeux d’aujourd’hui sont aussi différents. L’écosystème deeptech français s’est par exemple fortement étoffé au fil de ces dernières années, à commencer par les entreprises opérant sur le front de l’intelligence artificielle ou de la robotique. « Ce sont 60 % des deals que l’on reçoit », remarque la dirigeante. Des dossiers plus risqués, qu’il faut donc aussi chercher à équilibrer avec des entreprises à des phases de développement plus avancées, plus proches de la rentabilité, avec des modèles économiques un peu plus éprouvés. « Ces dossiers, leur prochaine étape sera celle du LBO. Nous arrivons donc à la phase d’avant, afin de les structurer et de les préparer. Ce sont deux thèmes qui cohabitent, aux côtés également de nos deals historiques, dans le growth digital, mais qui sont désormais un peu moins récurrents », précise Charlotte Corbaz.

Si les enjeux de financement sont différents, la prise en maturité de la French Tech, et les différentes phases qui ont marqué son évolution, changent aussi les perspectives. Car le sujet majeur à date pour l’ensemble de l’écosystème de la Tech européenne reste celui des sorties, remarque Charlotte Corbaz. C’est en ce sens que le fonds qu’elle dirige entend pouvoir se positionner comme une passerelle vers les introductions en Bourse, en soutenant les entreprises qui y tentent leur chance, ou bien comme un passage de relais avec des fonds de private equity. « Quand on investit de grands tickets, cela s’accompagne de valorisations importantes. Il est plus dur de les sortir que lorsqu’une entreprise vient tout juste de lever 3 millions d’euros en seed », explique Charlotte Corbaz. Si en 2013, il fallait donner aux pépites françaises les moyens de grandir sans traverser l’Atlantique pour se financer, treize ans plus tard, leur montée en puissance pose une équation différente. De nouvelles fonctions qui permettront à Charlotte Corbaz de continuer à les accompagner d’un âge, à un autre.

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