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Feuilleton de l'été

Feuilleton de l'été

exclusif Série d’été - ces jeunes leaders qui construisent la France de demain / Pierre-Damien Vaujour, co-fondateur et CEO de Loft Orbital

EXCLUSIF. De la Silicon Valley au berceau de l’aérospatial français, à Toulouse, Pierre-Damien Vaujour a façonné ces neuf dernières années la trajectoire d’une scale-up devenue aujourd’hui l’une des pépites technologiques du spatial français. Un parcours nourri d’une connaissance fine du secteur, acquise notamment dans de grandes institutions, et d’intuitions entrepreneuriales.
Pierre-Damien Vaujour. Droits réservés
Pierre-Damien Vaujour. Droits réservés

Une image satellite d’un feu de forêt déjà étendu est désolante, et arrive trop tard pour pouvoir empêcher la catastrophe. Ne serait-il pas plus utile qu’un satellite puisse détecter le premier départ de ce feu, et déclenche une alerte immédiatement pour pouvoir le prévenir, le localiser et l’éteindre ? C’est un exemple parmi d’autres, qui illustre la particularité de la proposition de Loft Orbital, pépite française du « space cloud » : « Nous développons une infrastructure spatiale pour que, de la même manière dont on interroge un moteur de recherche sur un évènement passé, l’on puisse demander à Loft Orbital quelque chose en temps réel. Cela se fait en déployant des applications d’intelligence artificielle à bord de nos satellites, pour avoir une solution de détection complète de ce qu’il se passe sur Terre et pouvoir réagir rapidement », explique Pierre-Damien Vaujour, co-fondateur et dirigeant de l’entreprise, à l’occasion d’un entretien accordé à WanSquare.

Une proposition qui n’a pas manqué de trouver son écho. Loft Orbital s’appuie désormais sur un carnet de commandes de 500 millions d’euros et a franchi la barre des 100 millions d’euros de revenus l’année dernière. Comptant quelque 400 employés elle a aussi levé, depuis sa fondation en 2017, plus de 300 millions d’euros. Si elle ne communique pas sur sa valorisation, le statut de « licorne » peut en revanche lui être attribué.

Aux commandes depuis ses premiers pas, Pierre-Damien Vaujour a accompagné l’entreprise à chaque étape de son changement d’échelle. Cette trajectoire ne trouve pourtant pas racine dans un rêve de conquête spatiale d’enfant. L’entrepreneur décrit plutôt un intérêt pour le secteur comme « opportuniste », bien qu’ayant toujours eu un goût certain pour l’exploration. « Avant de fonder Loft Orbital, j’ai mené des expéditions, en montagne ou dans le désert, dans des zones recluses à travers le monde. Je pense, malgré tout, que c’est un trait de personnalité qui m’a aussi conduit vers le spatial », raconte-t-il.

Il a, aussi, été à bonne école. Pierre-Damien Vaujour a démarré ses études d’ingénieur aérospatial à Supaéro à Toulouse, avant de s’envoler rapidement vers les Etats-Unis. Il y fera un passage à l’Université du Michigan, avant de se former à l’International Space University, une école internationale consacrée à l’espace. Il commencera sa carrière à l’Agence spatiale européenne, aux Pays-Bas, avant de plier bagage pour Washington DC, à la XPrize Foundation, une organisation mettant sur pied des compétitions de recherche, où il travaillera au développement du tourisme spatial. « C’était un peu unique, il y a une quinzaine d’années », remarque-t-il. Il intégrera par la suite la NASA, au sein du NASA Ames Center, son centre de recherche.


Un environnement propice

 

La localisation de son enceinte, à Mountain View, en face du siège historique de Google dans la Silicon Valley, le place au contact quotidien d’un écosystème de start-ups en pleine effervescence. Une proximité qui ne sera pas sans incidence sur la suite de son parcours. « Tous mes amis étaient dans des start-ups qui sortaient des produits tous les six mois. Moi, je planchais sur un projet d’aller récupérer un échantillon sur Mars. J’avais donc envie d’accélérer un peu le tempo », raconte-t-il. C’est ainsi qu’il rejoindra Spire par la suite, une jeune entreprise spécialisée dans les données spatiales, qui réalisera son introduction en Bourse en 2021. Cette année-là, Pierre-Damien Vaujour était déjà affairé à développer Loft Orbital, mais il comptait lors de son passage au sein de l’entreprise parmi ses cinq premiers employés. De quoi apprendre comment lever des fonds, sécuriser de premiers clients, recruter de premières personnes. Mais, aussi, rencontrer ses futurs associés… qu’il avait lui-même embauchés dans la start-up.

Vivant dans la Silicon Valley, le Français est donc résolument imprégné d’une culture entrepreneuriale. Là-bas, tout le monde fréquente de près ou de loin l’univers des start-ups, en en ayant créé une, en y travaillant ou en investissant dans certaines d’entre elles. « Ce qui est sûr, c’est que nous étions très exposés au sujet », assure-t-il. C’est en 2017 qu’il décidera de créer Loft Orbital, en raison d’une fenêtre de tir à saisir : pouvoir tirer parti de la montée en puissance du Starlink d’Elon Musk, qui sera suivi par la suite par OneWeb. « Pour la première fois dans l’histoire, des satellites allaient être fabriqués à la chaîne, comme des voitures. Toute l’idée était de pouvoir créer un effet de levier, d’en tirer parti, afin de changer la manière dont on déploie des choses dans l’espace », explique-t-il.

 

Les étapes des débuts

 

Connaissance technique et fine du spatial, expérience opérationnelle dans une start-up, projet en vue… Pierre-Damien Vaujour était fin prêt, convainc ses futurs associés de quitter l’entreprise, et ils commencent à en tracer la trajectoire. Pour débuter, ils réfléchissent à des choses simples, explique-t-il : quel sera le modèle d’affaires, quels seront les produits. Le spatial, au regard des coûts technologiques élevés, des délais industriels, de la nécessité de recruter de profils qualifiés, ou de développer de premiers prototypes, ne permettait pas de se lancer sur des financements internes. « J’avais moins de 30 ans, 1 000 euros sur mon compte en banque, nous étions six en colocation à San Francisco. L’un de mes co-fondateurs était chauffeur VTC le soir pour pouvoir payer son quotidien. Disons que nous n’étions pas dans une situation financière où nous allions pouvoir apporter du capital », sourit-il.

Première nécessité, donc : trouver des fonds pour démarrer. Les entrepreneurs toquent à toutes les portes, « pitchent » leur projet à droite à gauche. Beaucoup de refus leur reviennent. « Quelques investisseurs nous ont dit oui, nous sommes partis avec eux », se rappelle Pierre-Damien Vaujour. Parmi les premiers d’entre eux, Jeff Clavier, un Français établi dans la Silicon Valley, toujours présent au capital et qui a réinvesti à chaque tour de table. Une première levée de fonds de 3 millions d’euros à San Francisco permettra d’y fonder l’entreprise, d’embaucher, puis d’attirer un premier client, Eutelsat. Sa série A de 10 millions d’euros lui permettra de lancer un premier satellite, avant de décrocher un contrat d’envergure au Canada, de 100 millions d’euros, avec la société EarthDaily. Puis, une série B de 125 millions d’euros en 2021 viendra installer l’entreprise dans une nouvelle catégorie, avant qu’elle ne réitère avec une opération à 170 millions d’euros en janvier 2025. Parmi ses investisseurs : Tikehau Capital, BlackRock, Bpifrance, le fonds souverain singapourien Temasek, ou Supernova Invest, entre autres.

Mais avant tout cela, lorsque la scale-up n’était encore qu’un projet, Pierre-Damien Vaujour et ses associés, Alex Greenberg et Antoine de Chassy, respectivement désormais directeur des opérations et membre du conseil d’administration de Loft Orbital, ont voulu poser plusieurs principes. D’abord, la culture de l’entreprise, qu’ils veulent collaborative et que Pierre-Damien Vaujour résume ainsi : assurer les arrières des uns et des autres. « Nous sommes exigeants, mais nos employés ont tout autant le droit de l’être. L’entreprise sera toujours là pour eux et s’attachera à les accompagner au mieux. Nous construisons une communauté et tenons profondément à toutes celles et ceux qui la composent. Comme dans toute communauté, nous attendons de chacun qu’il donne le meilleur de lui-même, et nous nous engageons à lui donner le meilleur en retour », explique-t-il, précisant qu’il ne s’agit pas là d’une demande de présentéisme effréné, mais d’une culture de l’engagement. Des principes créés à trois, mais qu’ils entendent aussi faire fonctionner avec plusieurs centaines de salariés. Autre principe fondateur : penser à l’international, en grand, directement. D’où l’intérêt d’avoir, dès le départ, eu des investisseurs répartis aux quatre coins du monde, indique Pierre-Damien Vaujour.

 

Le trajet à Toulouse

 

S’il est parfois dit qu’il est plus simple de créer une entreprise en France puis de la développer aux États-Unis, Loft Orbital a de son côté choisi le chemin inverse. Il est vrai que le terrain de jeu américain offre certains avantages. Pour l’entrepreneur, au-delà de la taille des fonds d’investissement outre-Atlantique, la grande différence réside aussi dans la capacité à avoir accès plus facilement à de grands comptes aux États-Unis, où la culture de l’innovation est plus présente. Un point de taille pour une entreprise du secteur spatial. Autrement, il était aussi important pour Loft Orbital d’avoir un siège américain, essentiellement pour bénéficier des commandes et du budget de la défense américaine. « Pour une société qui veut être un vrai champion mondial, il faut avoir accès à ce marché. Sinon, on ne peut pas être de cette catégorie », observe-t-il.

Mais après avoir commencé à marcher dans la Silicon Valley, Loft Orbital mettra rapidement, dès 2019, le cap sur la France, avec l’ouverture d’un siège dans le berceau de l’aérospatial français, à Toulouse, afin de pouvoir également s’insérer dans les budgets européens du spatial. « C’est devenu notre centre de gravité, notre plus grand bureau, où nous grandissons le plus vite et où nous faisons le plus de choses », relève Pierre-Damien Vaujour.

Le dirigeant raconte d’ailleurs avec enthousiasme la présence de trente nationalités au sein du bureau toulousain, avec des talents venus de tous les horizons. « Nous avons quelqu’un qui était chez SpaceX avant, par exemple, à Los Angeles. Elle est venue chez nous car l’IA spatiale, aujourd’hui, se fait à Toulouse et les gens arrivent du monde entier pour cela. Nous essayons aussi de contribuer à l’écosystème local et français de cette manière. Il n’est pas toujours évident de travailler dans un environnement international quand on sort de Paris », assure le dirigeant.

 

Un positionnement stratégique

 

Le domaine spatial étant éminemment déterminant à bien des égards, Loft Orbital s’est rapidement fait une place dans l’Hexagone, en contact avec les autorités françaises. « Nous travaillons beaucoup avec le gouvernement français, afin de pouvoir contribuer, en tant que société française, à porter des sujets de souveraineté pour le pays ». Le sujet n’est pas seulement tricolore, tous les pays souhaitant aujourd’hui pouvoir s’appuyer sur leurs propres systèmes satellitaires souverains. « Comme les produits que nous avons développés permettent de le faire, c’est un positionnement forcément stratégique », indique Pierre-Damien Vaujour.

Aujourd’hui, Loft Orbital concentre son développement sur l’axe « franco-émirati », explique l’entrepreneur, la France entretenant des relations stratégiques avec les Émirats arabes unis et les récents évènements géopolitiques ayant aussi bouleversé les grands ordres stratégiques mondiaux. Et nourrit aussi de fortes ambitions de développement en Asie du Sud-Est parmi ses priorités, aux côtés du Moyen-Orient. Régulièrement en déplacement, l’entrepreneur entend donc pour la suite poursuivre le développement international de son entreprise, et pousser encore les feux dans l’IA. Elle travaille pour ce faire avec beaucoup d’entreprises du secteur, françaises et américaines, « afin de réussir à passer à l’échelle notre modèle d’Amazon Web Services spatial, ou d’App Store de l’espace, où l’on peut utiliser le potentiel du spatial aussi simplement que son iPhone », résume-t-il par analogie.

 

Aller chercher des contrats de taille

 

Loft Orbital a aujourd’hui deux marchés principaux : d’abord, tout ce qui relève de l’environnement (climat, météo, réponse et prévention des catastrophes climatiques, etc.), qui fut longtemps le premier d’entre eux. « Depuis quelques années, la défense a repris le dessus », indique Pierre-Damien Vaujour. L’entreprise génère ainsi ses revenus de différentes manières. Soit au travers d’un modèle public, qui permet aux clients d’acquérir des capacités sur les satellites clés en main de Loft Orbital, équipés selon les besoins, au travers d’un abonnement sur plusieurs années. « Nous avons aussi un modèle souverain pour les clients qui souhaitent avoir leurs propres satellites : ils achètent donc l’infrastructure pour qu’elle leur appartienne. Nous développons la constellation, touchons ainsi des revenus, et une fois qu’elle en orbite, un modèle de souscription pluri-annuelle se met aussi en place », ajoute-t-il.

Parmi les grands contrats à pouvoir être cités, l’on retrouve un appel d’offres récemment remporté avec le Centre national d’études spatiales, ou encore le déploiement de modèles d’IA de la NASA au sein des satellites de Loft Orbital. « Il y a un côté asymétrique entre la taille de notre entreprise et les projets sur lesquels nous pouvons nous positionner, parfois à un milliard de dollars et qui ont un impact majeur », relève Pierre-Damien Vaujour. En dépit de sa croissance, le dirigeant a d’ailleurs à cœur de parvenir à garder cette agilité de start-up.

L’écosystème dans lequel l’entreprise évolue a changé, remarque le dirigeant, à la fois du fait d’un ensemble de sociétés qui se sont mises à acheter des services satellites, et qui ne le faisaient pas auparavant, mais aussi du fait de gouvernements désormais prêts à miser sur des solutions innovantes, ou encore du nombre d'entreprises qui se sont créées dans son secteur. Selon lui, ce qui fait la différence, est de s’être concentré sur l’optimisation de l’utilisation réelle des satellites pour ses clients. « Nous sommes une société d’infrastructures et rendons simple le fait de pouvoir développer, tester ou déployer du code sur notre hardware. C’est la nuance principale, qui fait de nous une vraie entreprise de cloud spatial », assure-t-il.

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