Feuilleton de l'été
Feuilleton de l'été
Série d’été - ces jeunes leaders qui construisent la France de demain /
Blanche Leridon, directrice des études « France » de l’Institut Montaigne
« J’avais une véritable confiance en l’avenir ». Nombre de lycéens auraient sans doute souhaité aborder la fin de leur adolescence avec la même sérénité que Blanche Leridon. Elle grandit à Toulouse dans un environnement où la culture occupe une place prépondérante. Sa mère enseigne le théâtre, tandis que son père exerce la profession d’avocat. Tous deux sont de grands lecteurs et veillent à transmettre à leurs enfants le goût des arts et des lettres. Le foyer est également imprégné de pratiques artistiques. « Nous apprenions des textes, nous montions des spectacles avec mes sœurs », confie-t-elle dans un entretien accordé à WanSquare.
Penchant pour les humanités
Cet héritage, conjugué à une curiosité naturelle, la conduit en classe préparatoire littéraire au lycée Janson-de-Sailly, où elle suit successivement une hypokhâgne puis une khâgne, avec une spécialisation en histoire de l’art. Ne se projetant pas dans une carrière d’enseignement, elle choisit de poursuivre ses études à l’University College London (UCL), où elle approfondit notamment l’étude de l’histoire de l’art. Blanche Leridon souligne alors le contraste entre les modèles pédagogiques français et britannique, ce dernier accordant une place plus importante à l’échange et à la discussion. « En classe préparatoire, la toute-puissance de l’enseignant, la verticalité des cours, vous dotent d’un bagage intellectuel extrêmement robuste, mais n’incitent pas vraiment à développer votre pensée propre, à l’exprimer. À Londres, c’était tout le contraire », observe-t-elle.
C’est également au cours de cette période qu’elle prépare le concours de Sciences Po, qu’elle intègre finalement au sein du programme d’affaires publiques, spécialité culture. Ce choix répond à un double intérêt : celui qu’elle porte aux sciences sociales et sa volonté d’acquérir une compréhension approfondie des institutions politiques et administratives. De ces années de formation, elle retient autant les amitiés nouées que l’enseignement dispensé par Bernard Stirn, Yann Aguila, ou encore Françoise Benhamou. À cela s’ajoutent plusieurs expériences professionnelles stimulantes, notamment des stages effectués au Centre Pompidou puis à la Cour des comptes. Elle évoque avec enthousiasme cette dernière immersion, réalisée au sein de la troisième chambre, chargée notamment du contrôle des établissements publics culturels, où elle participe à des missions d’audit portant sur l’Opéra de Paris et le Musée Picasso.
Penser l’action publique
À l’issue d’un ultime stage à l’Institut Montaigne, elle rejoint le think tank au terme de ses études, attirée par cet univers situé au croisement de la recherche académique, de l’action publique et du secteur privé. Elle participe alors à plusieurs travaux consacrés aux politiques publiques, notamment dans les domaines de la culture et de l’éducation et contribue également à une réflexion approfondie sur la réinsertion des personnes détenues, aux côtés notamment de Jean-Marie Delarue, ancien contrôleur général des lieux de privation de liberté. Elle souligne à ce titre l’implication de Nicolas de Tavernost, par l’intermédiaire de la Fondation M6, et évoque les visites effectuées dans plusieurs établissements pénitentiaires, notamment à Bois-d’Arcy.
Ces expériences la marquent durablement et nourrissent une approche plutôt empirique des politiques publiques, centrée sur les conditions concrètes de réinsertion et les dispositifs d’accompagnement. Blanche Leridon prend également part aux travaux conduits dans la perspective de l’élection présidentielle de 2017, à une période où la pratique du chiffrage des programmes politiques connaît une structuration croissante. « L’exercice consiste à confronter les promesses politiques à leur faisabilité budgétaire et administrative. Il y a eu une montée progressive et bienvenue de cette exigence dans le débat public », observe-t-elle.
Palais Bourbon
Elle est ensuite appelée à rejoindre le cabinet du président de l’Assemblée nationale, Richard Ferrand, en qualité de conseillère chargée des questions d’éducation et de culture. La jeune femme y suit l’examen de plusieurs textes majeurs, parmi lesquels la loi pour une École de la confiance portée par le ministre Jean-Michel Blanquer, ainsi que les premiers travaux relatifs à la réforme de l’audiovisuel public. Cette expérience lui permet de découvrir le fonctionnement méconnu du Palais Bourbon.
Elle insiste notamment sur la nécessité d’un apprentissage progressif des usages, des procédures et des équilibres politiques qui structurent la vie parlementaire. « On peut parfaitement connaître la théorie du fonctionnement parlementaire sans comprendre ce qu’est réellement l’Assemblée », résume-t-elle. « C’est une ville dans la ville, foisonnante, avec son fonctionnement propre, ses lieux, ses communautés - administrateurs, collaborateurs, élus - que seule la pratique peut vous permettre de maîtriser pleinement», indique-t-elle. « Cette expérience, comme plus tard celle du cabinet ministériel, ont développé chez moi une forme d’indulgence à l’égard de celles et ceux qui exercent des responsabilités publiques : des métiers durs, souvent ingrats, des horaires impossibles, et malgré tout - pour l’essentiel d’entre eux - la volonté farouche de faire progresser le pays », déclare Blanche Leridon, tout en récusant l’idée d’une quelconque complaisance. « Peut-être que mon jugement serait aujourd’hui différent. L’Assemblée que j’ai connue en 2019 n’est plus tout à fait celle d’aujourd’hui », estime-t-elle.
L’épreuve du ministère
Après cette immersion au sein de la chambre basse, elle rejoint l’exécutif en tant que conseillère parlementaire de Frédérique Vidal, ministre de l’Enseignement supérieur, de la Recherche et de l’Innovation dans le gouvernement de Jean Castex. Également chargée des questions d’égalité entre les femmes et les hommes, elle se souvient d’une période marquée par de nombreuses révélations relatives aux violences sexistes et sexuelles dans les universités, notamment à l’occasion des week-ends d’intégration.
« Nous avons travaillé main dans la main avec l’administration pour endiguer ce phénomène à un moment où la prise de conscience publique commençait seulement à émerger », explique-t-elle, considérant qu’il s’agit là de l’une des missions au cours desquelles elle s’est sentie la plus utile. Parallèlement, le principal chantier porté par la ministre demeure la loi de programmation de la recherche. « Cela représentait des heures de préparation d’amendements, de réponses aux amendements, de négociations et de suivi parlementaire. L’intensité était considérable », se remémore-t-elle.
Retour aux idées
C’est alors que Laurent Bigorgne, alors directeur général de l’Institut Montaigne, lui propose de réintégrer le cercle de réflexion, ce qu’elle accepte, invoquant la nécessité de retrouver un rythme de travail davantage propice à la réflexion et à l’écriture, ainsi qu’une temporalité distincte de celle des cabinets ministériels.
Cette période coïncidera avec la publication de son premier ouvrage, « Odyssées ordinaires - Le matin mode d’emploi », publié chez Bouquins, dans lequel elle développe une réflexion sur les représentations du quotidien, et plus particulièrement du matin, envisagé à travers des sources littéraires, historiques et artistiques. Au sein de cette « déambulation à la fois poétique, sociologique, artistique et culturelle », elle mobilise notamment les travaux issus de l’histoire des sensibilités, dans le sillage de chercheurs tels qu’Alain Corbin ou Georges Vigarello, dont elle fait la découverte en classe préparatoire. « Il existe une production abondante autour de la nuit : la nuit fascine, elle effraie - criminelle, interlope, romantique ou fantasmée -, tandis que le matin, lui, était largement négligé par les sciences sociales. Or il constitue lui aussi un formidable réservoir d’imaginaires et de symboles, que nous vivons quotidiennement sans toujours le questionner », explique-t-elle.
Ascension
Du côté de l’Institut Montaigne, elle gravit progressivement les échelons et façonne un périmètre d’action en adéquation avec ses compétences et les besoins de la structure, jusqu’à en devenir directrice éditoriale. À ce titre, elle supervise la plateforme de débats et d’analyses de l’institution, ainsi que l’animation d’un vaste réseau d’experts associés, couvrant aussi bien les enjeux internationaux que les politiques publiques nationales. Parallèlement à ses responsabilités, elle consolide une expertise personnelle centrée sur les questions institutionnelles, la crise démocratique et la montée des populismes. « Le séisme politique des élections législatives de 2022, marqué par l’absence de majorité absolue, a constitué un point d’inflexion majeur », relève-t-elle.
Elle multiplie alors les travaux écrits, engage des recherches comparatives et observe les expériences étrangères, dans une démarche pleinement inspirée de la culture des think tanks. « La dissolution de 2024 est venue renforcer encore cette orientation : la question démocratique constitue désormais le socle de toute politique publique », soutient-elle. Dans cette perspective, l’Institut Montaigne intègre progressivement ces enjeux à ses travaux, longtemps relativement éloignés de ces problématiques. À partir de 2022, et plus encore après 2024, elle contribue à les placer au cœur de la réflexion collective, notamment à travers des travaux consacrés aux corps intermédiaires, à l’année électorale 2024, ainsi qu’à plusieurs notes sur les nationaux-populismes européens, menées en collaboration avec Marc Lazar et Christophe Jaffrelot.
2027
Tout en assumant ses fonctions de management, elle préserve un temps dédié à l’écriture et à la recherche, condition qu’elle juge indispensable dans un think tank généraliste où les champs d’étude demeurent incroyablement vastes. Cela donnera naissance à la publication d’un second ouvrage, « Le Château de mes sœurs », paru aux Éditions Les Pérégrines, né d’une interrogation intime sur la singularité d’une fratrie exclusivement féminine, dont elle est elle-même issue. Blanche Leridon y explore les représentations des fratries de sœurs dans la littérature, le cinéma, l’histoire et les sciences sociales, interrogeant les formes de valorisation, de stigmatisation ou de méconnaissance dont elles ont pu faire l’objet.
Celle qui a récemment été nommée directrice des études « France » de l’Institut Montaigne consacre aujourd’hui une part importante de son activité à la préparation de l’élection présidentielle de 2027. L’institution dirigée par Marie-Pierre de Bailliencourt entend publier une série d’une vingtaine de notes thématiques portant sur les principaux enjeux de politiques publiques (éducation, santé, travail, immigration, sécurité, Europe, agriculture) articulant un volet pédagogique et un ensemble de recommandations opérationnelles. Le chiffrage des programmes des candidats n’interviendra, quant à lui, qu’au début de l’année 2027, lorsque ceux-ci auront été stabilisés.
L’appel des possibles
Interrogée sur son avenir, Blanche Leridon n’exclut pas un retour en politique, sans toutefois en exprimer à ce jour la volonté. « Ce choix ne peut être dissocié d’une forme d’élan personnel et de conviction, dans un contexte où le climat politique rend cet engagement moins attractif », indique-t-elle. Elle affirme néanmoins que l’action publique demeure le lieu où les idées prennent corps, les think tanks ne pouvant qu’en éclairer les conditions et nourrir la réflexion.
Son parcours lui paraît encore incomplet sur un point : la dimension européenne. Depuis l’enfance, les périples en voiture à travers le Vieux continent, "de Toulouse à Edimbourg", ont contribué à façonner très tôt son rapport à cet espace. Blanche Leridon a également été influencée par des parents épris de culture anglaise et allemande. "Je ne suis pas une eurobéate : le projet européen me paraît imparfait, mais fondamental", juge-t-elle, citant le miracle économique polonais, qu’elle a constaté de près, comme illustration de ce que l’Europe peut apporter.
Pour l’heure, elle insiste toutefois sur son attachement à l’Institut Montaigne, qu’elle décrit comme un environnement intellectuellement stimulant, porté par une équipe très jeune. « Les think tanks jouent un rôle crucial dans la vie démocratique, en contribuant à éclairer le débat public par une analyse distanciée des politiques publiques, complémentaire de celle des partis et des gouvernements, sans pour autant pouvoir prétendre à une neutralité absolue », affirme-t-elle.
Évidemment, lorsque l’on évoque son futur, l’écriture n’est jamais loin. Blanche Leridon nous confie avoir terminé un livre consacré à l’inachèvement, à paraître aux éditions du Seuil mi-septembre, dans lequel elle mène une exploration des représentations culturelles à travers la littérature, l’histoire et le cinéma de cette notion. « J’y interroge notre rapport aux projets interrompus, aux trajectoires incomplètes et aux formes de non-accomplissement qui traversent les vies individuelles comme les œuvres », explique-t-elle.
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