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Dassault Aviation
Dassault Aviation entre le SCAF et la préparation de l’après Rafale / Le spatial, l’Inde et l’intelligence artificielle montent aussi en puissance
Mardi 13 mai 2026, Châteauformes. Dassault Aviation tenait son assemblée générale annuelle dans un lieu inédit, rendu nécessaire par l’afflux croissant d’actionnaires au nominatif. Quorum à 92,2 %, dividende reconduit à 4,78 euros par action, prises de commandes à 10,9 milliards d’euros, chiffre d’affaires porté à 7,4 milliards et trésorerie culminant à 9,4 milliards : le groupe est logiquement revenu sur une année 2025 marquée par la poursuite de la montée en cadence du Rafale et la bonne tenue des Falcon. Mais cette assemblée générale a surtout offert aux actionnaires un échange privilégié avec Éric Trappier sur les grands sujets stratégiques qui traversent aujourd’hui Dassault Aviation, du SCAF à l’Inde, du spatial au drone de combat, jusqu’aux enjeux de souveraineté numérique et d’intelligence artificielle.
L’impossible leadership minoritaire
Interrogé sur l’avenir du programme d’avion de combat européen, Éric Trappier a explicité, une fois de plus, sa lecture de la situation. Le blocage ne vient pas de Berlin ou de Madrid, mais d’Airbus Defence & Space, la filiale de défense du groupe basée à Munich. « Nous n’arrivons pas à nous entendre, non pas avec les autorités allemandes, mais avec Airbus », a-t-il insisté. Dassault Aviation, désigné dès l’origine comme leader du pilier NGF, le futur avion de combat et l’un des sept piliers du programme SCAF, devait théoriquement assurer le rôle d’architecte industriel du programme. Pour Éric Trappier, le développement d’un avion de combat performant appelé à équiper les forces aériennes des trois pays partenaires ne peut fonctionner sans véritable maître d’œuvre capable d’imposer des arbitrages techniques cohérents et de concevoir un appareil performant.
Le raisonnement est aussi industriel et commercial : si le Rafale continue à se faire une place à l’export face au F-35 américain, malgré la puissance diplomatique, militaire et commerciale de Washington, c’est parce que l’appareil parvient régulièrement à s’imposer dans les évaluations opérationnelles menées par les forces aériennes. Cela ne suffit d’ailleurs pas toujours à emporter les compétitions, comme l’ont montré certains dossiers européens ces dernières années. Mais sans avion jugé suffisamment performant, Dassault Aviation n’aurait tout simplement aucune chance d’exister sur ce marché dominé par les États-Unis. Éric Trappier a rappelé durant l’assemblée que 533 Rafale avaient été commandés depuis le lancement du programme, dont 323 à l’exportation par huit pays clients, avec encore 220 appareils à livrer. À l’inverse, l’Eurofighter d’Airbus Defence & Space peine désormais à trouver de nouveaux débouchés internationaux, si l’on excepte le contrat conclu fin 2025 avec la Turquie. Un succès commercial à relativiser : Ankara a été écartée du programme F-35 par les États-Unis et l’état des relations franco-turques rendait de toute façon très improbable une vente de Rafale à la Turquie.
Derrière ces contrats export se joue aussi l’équilibre de tout un écosystème industriel. Éric Trappier a d’ailleurs rappelé durant l’assemblée que plus de 400 entreprises réparties sur l’ensemble du territoire participent à la fabrication du Rafale.
Si Dassault Aviation revendique depuis le départ ce rôle de leader, « ce n’est pas de l’arrogance », a insisté le dirigeant. Éric Trappier a rappelé « l’expérience de Dassault Aviation depuis la Deuxième Guerre mondiale et le redémarrage des activités de Marcel Dassault », ainsi que les générations d’avions de combat développées depuis « l’Ouragan au Rafale, en passant par tous les Mirage ». Or l’entrée de l’Espagne dans le programme en 2019 a profondément modifié les équilibres de gouvernance. « Je me retrouve un leader minoritaire. Dans les votes, j’ai toujours tort, je suis un contre deux. » Dans l’organisation actuelle, estime-t-il, Dassault Aviation ne peut précisément pas exercer pleinement ce rôle d’architecte du NGF. Et il refuse d’endosser la responsabilité de l’impasse : « D’autres ont dit qu’ils ne voulaient pas travailler avec Dassault. »
Le spatial comme nouvel horizon industriel
Ces tensions autour du SCAF n’empêchent pas pour autant Dassault Aviation de nouer d’autres coopérations industrielles avec des partenaires allemands. Éric Trappier a ainsi mis en avant le rapprochement engagé avec l’allemand OHB autour du programme Vortex, y voyant une illustration du fait que le désaccord porte sur la gouvernance du SCAF bien plus que sur l’Allemagne industrielle elle-même. « Cette association démontre qu’il n’y a pas d’ostracisme vis-à-vis des Allemands de la part de Dassault. »
Le programme Vortex, démonstrateur d’avion spatial suborbital soutenu par la DGA et annoncé au Bourget 2025, a été présenté comme bien plus qu’un projet de diversification. Éric Trappier y voit une extension naturelle des compétences de Dassault, de l’aérodynamique aux commandes de vol en passant par la gestion thermique, vers un segment où les besoins pourraient fortement croître dans les prochaines années : ravitaillement de stations orbitales privées, transport de personnels ou de fret expérimental, notamment pour les laboratoires pharmaceutiques attirés par les propriétés de l’apesanteur. « La grande station spatiale, où cohabitent aujourd’hui Chinois, Russes et Américains, ce n’est peut-être pas un modèle pérenne pour l’avenir », a-t-il observé. Une version orbitale, Vortex S, est désormais en préparation, avec une offre en cours de constitution à destination de l’ESA et une recherche active de partenaires européens.
Le pari indien
L’Inde, elle, est revenue comme un fil rouge tout au long de l’assemblée. Le sujet a occupé une place centrale dans l’intervention d’Éric Trappier, tant le pays est devenu stratégique pour Dassault Aviation. La commande de 26 Rafale Marine signée en avril 2025 constitue une première à l’exportation : aucun pays autre que la France n’exploite aujourd’hui le Rafale depuis un porte-avions. Le dirigeant est également revenu sur la perspective d’un contrat beaucoup plus massif portant sur 114 appareils supplémentaires, après l’approbation par le Defence Acquisition Council indien de l’entrée en négociation de gré à gré.
Mais la singularité du dossier indien, dans la stratégie de Dassault Aviation, dépasse largement la seule perspective commerciale. Le groupe s’est engagé à construire une véritable implantation industrielle locale dans le cadre du Make in India, avec à terme une chaîne d’assemblage en Inde. Les premiers éléments de fuselage produits avec Data Advanced Systems Limited sont attendus à partir de 2028 sur le site d’Hyderabad. Pour Dassault Aviation, l’enjeu est majeur : l’Inde ne représente plus seulement un débouché export, mais la possibilité de bâtir durablement une deuxième base industrielle autour de la deuxième armée du monde.
IA, cloud souverain et préparation de l’après Rafale
L’intelligence artificielle et la souveraineté numérique occupent également une place croissante dans la stratégie du groupe. Dassault Aviation travaille désormais activement sur des infrastructures de cloud souverain avec Dassault Systèmes, notamment pour les échanges de données sensibles avec les armées françaises. « Dans le cloud souverain, il y a toute la bataille autour des données, de leur protection et de leur propriété », a insisté Éric Trappier, en soulignant les divergences réglementaires persistantes entre l’Europe et les États-Unis sur ces sujets.
Cette question de souveraineté numérique irrigue aussi les futurs systèmes de combat. Le groupe multiplie les investissements dans l’intelligence artificielle appliquée aux drones, au combat collaboratif et à l’exploitation des données opérationnelles. Dassault Aviation a ainsi pris une participation dans la start-up française Harmattan AI, spécialisée dans les drones autonomes et les algorithmes d’intelligence artificielle associés. Éric Trappier a expliqué y voir une complémentarité entre les savoir-faire historiques de Dassault Aviation dans les systèmes aéronautiques complexes et les nouvelles briques logicielles développées par ces acteurs émergents.
L’assemblée générale a aussi permis d’entrevoir la prochaine grande bataille technologique du groupe. « Ce qui dimensionnera dans le futur » le bureau d’études de Dassault Aviation, a expliqué Éric Trappier, « c’est de développer un nouvel avion de combat, qu’il soit piloté ou non, donc un drone de combat ou un NGF ou les deux ». Les équipes du groupe travaillent déjà sur des études et des pré-études autour des systèmes de combat des années 2030-2040. Derrière les tensions actuelles du SCAF, Dassault Aviation prépare l’après Rafale.
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