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Capgemini tranche une controverse ingérable / La cession éclair de sa filiale américaine CGS

Capgemini a su arbitrer rapidement. En annonçant la mise en vente de Capgemini Government Solutions, une filiale américaine marginale en termes de chiffre d’affaires mais devenue hautement sensible sur le plan social et politique, le groupe a transformé une impasse réputationnelle en décision stratégique assumée. Un cas d’école où la faible taille de l’actif a rendu possible une réponse radicale.
Capgemini a lancé la cession de sa filiale américaine CGS (Photo by Serge Tenani / Hans Lucas / Hans Lucas via AFP)
Capgemini a lancé la cession de sa filiale américaine CGS (Photo by Serge Tenani / Hans Lucas / Hans Lucas via AFP)

Le « capitalisme des parties prenantes » n’est plus un concept théorique : Capgemini vient d’en donner une nouvelle illustration. En annonçant ce dimanche avoir engagé le processus de cession de sa filiale américaine Capgemini Government Solutions (CGS), spécialisée dans les contrats fédéraux sensibles, le groupe a tranché dans le vif une controverse devenue encombrante, à l'ampleur inversement proportionnelle à la taille de l’entité concernée.

CGS ne représente en effet que 0,4 % du chiffre d’affaires estimé du groupe pour 2025, soit environ 90 millions d’euros sur un total de 22,5 milliards. Moins de 2 % des revenus américains de Capgemini. Une goutte d’eau, en somme, mais qui a suffi à déclencher une mobilisation interne et externe d’une rare intensité.

 

Onze jours pour trancher

 

La chronologie des événements éclaire la vitesse à laquelle l’affaire a basculé. Le 21 janvier, l’Observatoire des multinationales révèle qu’un contrat de 4,8 millions de dollars, potentiellement extensible jusqu’à 365,8 millions sur deux ans, a été signé le 18 décembre 2025 entre CGS et l’Immigration and Customs Enforcement (ICE), l’agence fédérale américaine chargée de l’application des lois sur l’immigration et les douanes, pour des services de « skip tracing » (localisation de migrants en vue d’expulsions). Trois jours plus tard, le 24 janvier, la mort à Minneapolis d’Alex Pretti, infirmier abattu lors d’une opération fédérale impliquant l’ICE, ravive brutalement l’indignation publique et politique aux États-Unis, quelques semaines après un premier décès survenu début janvier dans des circonstances similaires. Le directeur général de Capgemini, Aiman Ezzat, réagit alors publiquement sur LinkedIn, rappelant l’autonomie de CGS du fait des contraintes réglementaires américaines. S’ensuivent des pressions politiques, avec l’intervention du ministre Roland Lescure, des réactions syndicales de la CFDT et de la CGT, ainsi qu’une pétition interne des salariés. Onze jours plus tard, le conseil décide la cession.

Une rapidité de réaction dans ce type de crise notamment documentée par Karthik Ramanna, spécialiste d’économie politique, dans un ouvrage de référence, « Managing in the Age of Outrage » (Harvard Business Review, 2023). L’universitaire y décrivait comment les crises d’indignation virales contraignent les entreprises à réagir dans l’urgence face à des parties prenantes mobilisées, bouleversant les temps de décision traditionnels.

 

Le marché valide l’arbitrage

 

Un choix que semble valider le marché : l’action Capgemini gagnait 1,5 % à 133,2 euros lundi après-midi. De fait, « cette décision nous semble être la moins mauvaise des solutions car Capgemini n’aurait contractuellement pas pu simplement arrêter certains contrats problématiques gérés par cette entité sans faire face à des risques de pénalités », commentent lundi dans une note les analystes d’Oddo BHF. « Le maintien de cet actif et de ses contrats dans le portefeuille du groupe aurait été contreproductif tant la controverse prenait une ampleur démesurée par rapport aux montants en jeu. » soulignent-ils également. À l’inverse, la cession apparaît comme un moyen de transformer une impasse réputationnelle en opération économiquement rationnelle, en valorisant un actif dont les perspectives de développement restent intactes.

 

Les angles morts du contrôle

 

La décision de Capgemini soulève néanmoins plusieurs questions de fond. D’abord, celle du contrôle effectif sur les filiales opérant dans des contextes réglementaires contraignants. Le régime FOCI (Foreign Ownership, Control, or Influence), qui encadre l’accès des entreprises à capitaux étrangers aux contrats fédéraux classifiés américains, limite strictement l’influence de la maison mère sur les opérations sensibles. Conçu pour protéger les intérêts de sécurité nationale américains, il crée de fait un « firewall » entre le groupe et sa filiale, limitant la capacité de la maison mère à peser sur les décisions commerciales.

Dans son communiqué, Capgemini invoque l’impossibilité d’exercer « un contrôle approprié sur certains aspects des opérations » de CGS en raison des contraintes réglementaires américaines applicables aux activités classifiées. Cette autonomie, acceptée depuis 2007 date à laquelle CGS a commencé à travailler avec l’ICE, devient subitement problématique lorsque le contexte politique change. L’arrivée de Donald Trump à la présidence, avec un budget de l’ICE porté à 75 milliards de dollars sur quatre ans, a transformé un contrat administratif routinier en symbole d’une complicité avec des politiques migratoires contestées.

Ensuite, la question du périmètre de la responsabilité sociale des entreprises. La controverse illustre un risque ESG classique relevant du pilier « S » (Social), doublé d’un enjeu de gouvernance lié précisément à l’opacité créée par les contraintes FOCI. Or, avec l’entrée en vigueur en 2025 de la directive européenne CSRD (Corporate Sustainability Reporting Directive), applicable aux grands groupes comme Capgemini, l’exigence de transparence sur les controverses sociales et les impacts en matière de droits humains s’est renforcée. La cession permet ainsi d’éviter d’avoir à divulguer et expliquer publiquement ce risque ESG dans les futurs rapports de durabilité, protégeant ainsi le score ESG global et, par ricochet, la valorisation boursière. La taille modeste de CGS aura, de fait, facilité la décision.

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