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AION, l’offensive française dans les infrastructures IA / Ardian, Artefact, Bull, Capgemini, EDF, iliad, Orange et Scaleway s’allient pour une Gigafactory européenne

Après avoir laissé les hyperscalers américains dominer le cloud, l’Europe tente de reprendre pied dans l’infrastructure de l’intelligence artificielle. Le consortium AION, dévoilé mardi par plusieurs grands groupes français, veut positionner la France parmi les futurs sites européens capables d’héberger les AI Gigafactories soutenues par Bruxelles.
Damien Lucas, Directeur général de Scaleway, lors de la présentation du consortium AION
Damien Lucas, Directeur général de Scaleway, lors de la présentation du consortium AION

Quatre-vingts pour cent de la puissance de calcul mondiale dédiée à l’intelligence artificielle est aujourd’hui concentrée aux États-Unis. Ce chiffre, mis en avant mardi par Damien Lucas, directeur général de Scaleway, la filiale cloud du Groupe iliad, résume l’arrière-plan géopolitique et industriel de la candidature française aux futures AI Gigafactories européennes. Ardian, Artefact, Bull, Capgemini, EDF, le Groupe iliad, Orange et Scaleway ont officialisé la création du consortium AION pour répondre à l’appel à candidatures lancé l’été dernier par la Commission européenne, avec l’ambition de faire émerger sur le continent des infrastructures massives de calcul capables d’entraîner, d’héberger et d’exploiter les futurs modèles européens d’intelligence artificielle.

L’objectif est aussi d’éviter que l’Europe ne reproduise avec l’IA le décrochage déjà subi dans le cloud, aujourd’hui largement dominé par les hyperscalers américains. « Cette dépendance, on ne peut pas la reproduire », avertit Damien Lucas.

 

Le token, nouvelle matière première stratégique

 

Car derrière les futures AI Gigafactories européennes se profile en réalité une bataille industrielle autour d’une nouvelle matière première : le token. Le token correspond à l’unité de calcul consommée à chaque requête adressée à un modèle d’IA générative. Plus les usages progressent, plus les besoins en calcul explosent. Les infrastructures capables de produire ces tokens à grande échelle deviennent donc des actifs stratégiques. Ce sont de véritables « usines à tokens », comme les décrit Damien Lucas.

Le calcul devient alors un enjeu de compétitivité industrielle autant qu’un sujet technologique. Celui qui maîtrise les infrastructures maîtrisera demain une partie significative de la valeur créée par l’intelligence artificielle.

Cette accélération est déjà visible chez les utilisateurs. Vincent Luciani, président exécutif d’Artefact, observe ainsi « une explosion du token », précisant que « le volume de tokens consommés par personne depuis ces trois derniers mois a fait x10 » dans son groupe. Même constat chez Capgemini. Etienne Grass, Chief Ai Officer du groupe, s’appuie sur une étude récente de la Federal Reserve d’Atlanta évaluant à « 3 200 dollars par an » la dépense moyenne en tokens par salarié dans les grandes entreprises américaines. « C’est 2 % de la masse salariale. Et on est au début », insiste-t-il, voyant dans le coût du token « un facteur de compétitivité majeur ».

 

Le calcul IA, nouvel enjeu de souveraineté économique

 

Le sujet dépasse ainsi largement la seule question de souveraineté numérique. « La valeur de l’entreprise va dépendre dans le futur de plus en plus de leur capacité à intégrer et développer des applications basées sur l’IA », a souligné Benoît Gaillochet, responsable de l’équipe Infrastructure Europe d’Ardian. Or cette capacité « se mesure avant tout par l’accès à la puissance de calcul ». Un retard européen d’autant plus sensible que le continent ne représente aujourd’hui qu’« à peu près 5 % de la capacité mondiale », alors que son PIB pèse environ 20 % du total mondial.

L’enjeu devient donc autant économique qu’industriel. Derrière chaque requête adressée à un modèle d’IA se trouvent des infrastructures lourdes, énergivores et coûteuses, principalement opérées aujourd’hui par les géants américains du cloud. Soit précisément ce que les promoteurs d’AION cherchent à éviter, y compris pour des raisons écologiques.

Sur ce dernier point, Capgemini avait publié au moment du Sommet de Paris une étude sur l'empreinte carbone des modèles d'IA : l'IA agentique, qui enchaîne plusieurs modèles en séquence, consomme selon cette étude 1 500 fois plus d'énergie qu'un modèle sollicité une seule fois. Si ces usages se généralisent aux rythmes actuels, ils pourraient représenter 7% de la consommation énergétique mondiale. C'est précisément ce risque qui justifie, selon les membres du consortium, d'ancrer la gigafactory en France, dont le mix électrique nucléaire et hydraulique offre une électricité décarbonée à des coûts compétitifs. EDF, membre fondateur du consortium, apporte à ce titre une dimension clé au projet.

 

AION veut couvrir toute l’infrastructure IA

 

La répartition des rôles au sein d'AION reflète l'ambition d'une couverture complète de la chaîne de valeur. Ardian apporte les capacités de financement d’un projet qui pourrait représenter « plus de 10 milliards d’euros », selon Benoît Gaillochet, ainsi qu’un actif stratégique avec Verne, sa plateforme européenne de data centers spécialisés IA. EDF fournit donc la brique énergétique, essentielle dans un secteur où l’électricité devient un facteur clé de compétitivité. Scaleway assurera la couche plateforme souveraine, ouverte et interopérable.

Orange apporte ses capacités de datacenter, de cloud, de connectivité et surtout de cybersécurité, une dimension jugée cruciale à mesure que les agents IA opèrent sur des systèmes sensibles et se parlent entre eux. Artefact, premier pure player européen de la data et de l'IA avec 2 000 collaborateurs, se positionne du côté de l'adoption : son rôle est de déployer les cas d'usage IA chez les clients finaux, en garantissant ce que Luciani appelle « une triple souveraineté : technologique, opérationnelle et sur les données ». Capgemini, en tant que premier intégrateur européen, intervient sur la couche d’industrialisation et d’adoption des solutions, en reliant l’infrastructure souveraine aux besoins métiers des entreprises. 

Reste que le projet européen arrive dans un environnement extrêmement concurrentiel. « Nos concurrents américains construisent des plateformes le plus vite qu’ils peuvent », observe Vincent Luciani, président exécutif d’Artefact. « Ils prennent finalement la totalité de l’électricité disponible, tous les moyens possibles, et construisent dans une logique de “as much as we can”.»

 

Atteindre la taille critique

 

Face à cette accélération, les acteurs français cherchent surtout à atteindre une taille critique suffisante pour exister dans la future économie du calcul. « On n’a pas aujourd’hui d’acteurs en Europe de l’IA qui soient à l’échelle », reconnaît Jérôme Berger, directeur de la stratégie d’Orange. D’où l’idée de fédérer des acteurs complémentaires pour bâtir une infrastructure susceptible de rivaliser avec les géants américains et chinois. « Regroupons-nous, créons tous ensemble un projet qui lui-même soit à l’échelle », a-t-il plaidé.

Le programme européen prévoit de sélectionner un nombre limité de sites disposant d’une masse critique industrielle, énergétique et financière. Et la France ne pourra espérer accueillir l’une de ces infrastructures qu’en présentant un projet à même de rivaliser d’emblée avec les candidatures qui se structurent déjà ailleurs en Europe. La candidature formelle doit désormais être déposée dans les prochaines semaines.

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