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exclusif L'année 2026 vue par... Maya Noël / Directrice générale de France Digitale

EXCLUSIF. Quelle forme affichera l’économie française en 2026 ? Le manque de confiance envers les institutions politiques se traduira-t-il par un nouveau recul de l’investissement des entreprises dans notre pays ? L’Europe trouvera-t-elle les moyens de donner un coup d’arrêt à la déferlante manufacturière chinoise ? Quelles conséquences aurait une possible mise sous tutelle de la Fed par Donald Trump ? L’adoption de l’intelligence artificielle par les entreprises se transformera-t-elle enfin en levier de croissance ?   Autant de questions que vous vous posez et auxquelles WanSquare tente de répondre chaque jour grâce aux éclairages de chefs d’entreprise, investisseurs et économistes.
Maya Noël, directrice générale de France Digitale, l'association représentant les acteurs du capital-risque en France. Crédits : France Digitale
Maya Noël, directrice générale de France Digitale, l'association représentant les acteurs du capital-risque en France. Crédits : France Digitale

Après une année 2025 ayant été marquée par des levées de fonds toujours en recul, un environnement macroéconomique et géopolitique délicat, ainsi qu’un coup de rabot sur certaines aides publiques accordées à l’innovation, comment les start-ups françaises abordent-elles 2026 ?

 

2025 a été une année paradoxale : un écosystème qui continue d’avancer, mais avec le frein à main partiellement serré. Les start-ups françaises ont encore créé plus de 50 000 emplois, dépassant leurs prévisions, et représentent désormais 1,45 million d’emplois au total partout sur le territoire.

Et pourtant, l’ambiance générale n’était pas à l’euphorie : le climat géopolitique mondial, l’instabilité politique en France et l’incertitude autour du budget ont pesé lourd.

Mais malgré tout, l’énergie est toujours là. Les start-ups françaises ont continué à se développer à l’international, à prouver qu’elles ne sont plus une “branche annexe” de l’économie française : elles en sont devenues un pilier stratégique. Aujourd’hui, elles entrent dans 2026 mieux structurées, plus résilientes, avec des modèles plus robustes. Notre capacité et envie d’innovation restent intactes. Le vrai sujet aujourd’hui, c’est la capacité à croître dans un environnement où l’Europe reste encore trop fragmentée par rapport à ses concurrents américains ou asiatiques.

Et c’est là que se joue la souveraineté européenne : notre capacité, collectivement, à créer les conditions de notre propre puissance économique et de soutenir véritablement nos champions d’aujourd’hui et de demain.

 

De quelle manière la French Tech appréhende-t-elle l’instabilité politique française et ses conséquences, notamment en matière fiscale et sociale, sur leurs activités et leurs perspectives ?

 

L’instabilité politique est devenue une inquiétude majeure pour notre écosystème. Pas parce que les entrepreneurs se mêlent de politique, mais parce que leurs entreprises, elles, vivent dans le temps long. Elles recrutent, elles investissent en R&D, elles prennent des risques, elles s’exportent et tout cela demande un cap clair et lisible qui ne change pas au gré des secousses politiques.

Les débats successifs sur le soutien aux dispositifs d’innovation - Jeune Docteur, statut JEI, Crédit d'Impôt Innovation - créent un sentiment d’imprévisibilité qui freine mécaniquement l’embauche, la prise de risque et l’investissement. Cette incertitude fiscale et réglementaire arrive au mauvais moment, alors que la compétition mondiale s’intensifie et que les États-Unis, comme la Chine, accélèrent et investissent massivement.

Or les start-ups sont un pilier essentiel pour la souveraineté du pays et de notre continent, en particulier en matière technologique et pour ne pas dépendre de solutions différentes de nos valeurs et que nous ne contrôlons pas. D’autant que la dépendance technologique se double toujours d’une vassalité économique. Rien que dans le domaine du cloud et du logiciel, la dépendance européenne aux acteurs américains représente un coût colossal de 264 milliards d'euros par an.

 

Certaines caractéristiques de la baisse des levées de fonds françaises vous semblent-elles plus inquiétantes que d’autres, par exemple sur le recul désormais acté des phases d’amorçage ou de la place prépondérante accordée aux entreprises de l’IA, au détriment d’autres secteurs d’activité d’importance ?

 

Les levées de fonds ont chuté de 35 % au premier semestre. Ce qui inquiète, c’est moins la baisse en elle-même car elle est mondiale, que la fragilisation du tout début de chaîne : l’amorçage et les séries A. Les investisseurs rapportent une dégradation de la qualité du deal flow early-stage.

Si l’IA continue d’attirer massivement les capitaux, elle ne doit pas devenir une monoculture du financement. Climat, santé, industrie, biotech, mobilité, technologies de rupture comme le quantique… sont autant de secteurs cruciaux pour la souveraineté et la compétitivité française. Une économie innovante a besoin de diversité pour rester solide.

Le récent rapport State of European Tech d’Atomico apporte néanmoins un espoir puisque grâce à l’IA et au no code, le nombre de start-upers repart à la hausse avec +55% entre 2023 et 2025 en Europe.

L’enjeu réside alors surtout à pouvoir accompagner ces entrepreneurs tout au long de leur aventure en finançant leurs projets de l’amorçage jusqu’à l’exit grâce à des capitaux majoritairement européens et des conditions de sortie, qu’elles soient en Bourse ou lors de rachats, renforcées et claires sur notre continent.

 

 

En dépit de l’attention générale accordée aux levées de fonds et alors que l’écosystème de la French Tech a désormais atteint un certain degré de maturité, sont-elles toujours pertinentes pour évaluer sa bonne santé ? D’autres tendances et indicateurs vous apparaissent plus importants ?

 

Les levées donnent une photo du marché, mais elles ne racontent plus l’histoire complète. L’écosystème a mûri : les start-ups françaises ne dépendent plus uniquement du capital-risque pour exister.  Et en 2025, l’écosystème a prouvé une chose : il sait créer de la valeur même quand les financements se rétractent.

Les start-ups génèrent davantage de revenus, le chiffre d’affaires a progressé de 16 % en 2025, elles recrutent au-dessus des prévisions, et elles s’internationalisent massivement, notamment en Europe.

Pour mesurer la santé de la French Tech, il faut désormais regarder la traction commerciale, l’emploi, l’export et la capacité à atteindre la rentabilité, autant d’indicateurs qui, eux, restent très solides.

Ainsi, la valeur se crée de plus en plus dans l’économie réelle et comme on ne cesse de le répéter chez France Digitale : “Pour une start-up, le meilleur argent est celui du client”. C’est pourquoi il est crucial de soutenir nos start-ups en achetant ici en Europe leurs innovations. Les grands groupes et le secteur public ont un rôle crucial à jouer pour cela.

 

Les rapports Draghi, Noyer, Letta, bien que montrés en exemple, ne se sont traduits à ce jour que par peu de réformes concrètes en Europe. Quels seraient les chantiers prioritaires à mener pour que de véritables champions européens puissent émerger sur le continent ? Les propositions du plan start-ups de Bruxelles vous semblent-elles par exemple utiles en ce sens ?

 

Ces rapports ont un mérite : le diagnostic est posé. Là où nous avons pris du retard, c’est sur la traduction politique de ce diagnostic. Pour moi, il y a trois chantiers prioritaires, et ils sont très concrets.

Le premier, c’est d’en finir avec l’Europe “marché de 27 marchés”. Les start-ups n’ont pas besoin de moins de règles, elles ont besoin de règles simples et harmonisées. Si l’on instaure des règles pour les détricoter derrière, cela ne nous aide pas. Ce qu’il faut, c’est du “un marché, une réglementation”, un 28ème régime européen lisible, avec un statut simplifié pour les entreprises innovantes, une preuve unique, des procédures administratives convergentes.

Le deuxième chantier, c’est d’assumer une vraie politique industrielle de l’innovation. On ne fera pas émerger de champions européens uniquement avec des textes sur la concurrence ou la régulation numérique. Il faut massifier les investissements dans les secteurs stratégiques, comme l’IA, le climat, la santé, la défense. Il faut miser sur les projets les plus prometteurs, plutôt que suivre une logique de redistribution, et organiser des chaînes de valeur européennes complètes, du labo à l’industrialisation. Ça veut aussi dire mobiliser davantage l’épargne et les investisseurs institutionnels vers l’innovation, comme nous le défendons depuis plusieurs années.

Le troisième, c’est de faire enfin de la commande publique un levier d’industrialisation européenne. Si nous voulons des acteurs européens forts, il faut booster la commande publique. C’est probablement l’outil le plus sous-exploité et le plus puissant dont nous disposons pour faire grandir nos start-ups et scale-ups à l’échelle continentale.

Le plan start-ups de Bruxelles peut être une bonne boîte à outils. Mais si on ne change pas l’architecture (marché unique, financement, commande publique) on restera dans le discours.

 

La Commission européenne a entamé une révision des lignes directrices relatives au contrôle des concentrations : quels seraient, selon vous, les facteurs à prendre en compte lors des examens par Bruxelles d’une opération de concentration (gains d’efficience, propositions de remèdes comportementaux, etc.) ? Cette stratégie vous semble-t-elle suffisante pour permettre à la politique de concurrence européenne d’être mieux adaptée aux entreprises innovantes, ou d’autres de ses aspects et caractéristiques vous semblent préjudiciables pour la compétitivité et le passage à l’échelle des start-ups européennes ?

 

Tout d’abord, nous tenons à saluer la révision des lignes directrices par la Commission, ainsi que sa volonté exprimée de soutenir l’innovation en Europe. Ce cadre, pensé il y a plus de 20 ans, n’est plus adapté aux réalités de marché actuelles et peine à appréhender les dynamiques d'innovation, caractérisées par une évolution constante et des cycles technologiques rapides.

Nous soutenons pleinement une approche dynamique d’évaluation des concentrations, qui tienne compte des gains d’efficacité d’une opération dans leur globalité : c’est à dire non seulement sur le prix, mais aussi sur la capacité à innover des acteurs économiques. Dans le contexte géopolitique actuel, l’accès à une innovation européenne de qualité, alignée avec nos valeurs, bénéficie directement au bien-être du consommateur.
A cet égard, le rapport Draghi a proposé un outil intéressant : une défense fondée sur l’innovation, qui permettrait aux parties de démontrer les gains d’efficacité d’une opération lors de son contrôle. Les vertus d’un tel outil sont incontestées pour des géants technologiques, à même de supporter de lourdes procédures contentieuses, mais sont peu adaptées aux start-ups. Pour ces dernières, la simple perspective d’un contrôle par les autorités, induit un effet dissuasif pour leur acquéreur potentiel.  Cette crainte est renforcée par la multiplication des pouvoirs d’évocation en Europe depuis l’arrêt de la CJUE Illumina/Grail : les entreprises doivent désormais faire face à des contrôles fragmentés en Europe et imprévisibles, sans compter le risque de contrôle ex post depuis l’arrêt Towercast. Cette situation crée une insécurité juridique majeure, susceptible d’affaiblir gravement le marché européen du M&A, pourtant essentiel pour les entreprises innovantes.

C’est pourquoi nous pensons que la révision des lignes directrices représente l’occasion idéale d’améliorer la prévisibilité pour les acteurs, notamment à travers l’idée d’un “innovation shield” avancée par la Commissaire Teresa Ribera. Il s’agirait de définir des critères précisant quand des opérations impliquant des petits acteurs innovants ne sont pas susceptibles de nuire à la concurrence, et ne devraient ainsi pas être contrôlées par les autorités. Une telle approche réduirait considérablement l'insécurité juridique qui pèse sur l’écosystème de l’innovation européen actuellement.

Dans un marché européen des capitaux encore très fragmenté, et face à vingt-sept environnements réglementaires distincts, les rachats et opérations de consolidation constituent pour les start-ups le seul moyen de changer d’échelle et de pénétrer de nouveaux marchés nationaux. L’impact du M&A sur l’innovation mériterait d’être davantage compris et analysé pour permettre une politique de concurrence véritablement équilibrée, capable à la fois de préserver une concurrence effective et de favoriser l’émergence d’acteurs européens aptes à rivaliser avec les leaders mondiaux. La politique de concurrence n’est pas un sujet technique secondaire : mal calibrée, elle pourrait remettre en cause l’ensemble des politiques industrielles en faveur de l'innovation européenne et de la réduction de notre dépendance technologique.

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