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Passage à l’échelle des deeptechs européennes : faut-il voir le verre à moitié vide, ou à moitié plein ? / Financements, sorties, proximité avec des industriels installés... entre particularités et montée en maturité

Qu’il s’agisse des initiatives publiques ou de la montée en puissance d’investisseurs privés rompus aux spécificités de la deeptech, l’Europe accélère pour combler ses faiblesses dans le passage à l’échelle de ses entreprises les plus stratégiques. Si le financement à des stades plus avancés de leur croissance, les exits ou leur proximité avec des industriels installés restent des défis, le secteur montre aussi de vrais signes de maturité.
BRUXELLES -EU INFORMAL LEADERS MEETING 27 June 2024
BRUXELLES -EU INFORMAL LEADERS MEETING 27 June 2024

C’est un serpent de mer à propos du financement de l’innovation européenne. Le Vieux continent est devenu une terre propice à la création d’entreprises, qui parviennent à s’y lancer et à commencer à se développer. Mais leur passage à l’échelle et son financement par des acteurs locaux peuvent se révéler être des étapes plus délicates, lorsque des start-ups ont besoin de procéder à des levées de fonds d’envergure pour s’industrialiser, monter plus sérieusement en puissance ou se doter de la force de frappe nécessaire pour devenir de vraies championnes compétitives. Si le sujet n’est pas nouveau, il semble se révéler d’autant plus critique à l’ère de l’intelligence artificielle (IA), détaillait un récent rapport parlementaire ayant de nouveau mis en lumière ce "late stage gap européen". Une innovation de rupture stratégique, dont les entreprises qui s’y spécialisent sur certaines verticales ont d’importants besoins en capitaux, comme l’ensemble de leurs consœurs peuplant l’écosystème des deeptechs.

Les initiatives pour faire prospérer et muscler ce tissu de jeunes pousses ne manquent pas. Il y a par exemple en France notamment le "Plan Deeptech" de Bpifrance opéré par la banque publique d'investissement dans le cadre de France 2030, tandis qu’à l’échelle européenne, la Commission européenne est en train de mettre en place un fonds "Scale-up Europe", reposant sur un partenariat public-privé et qui visera à financer la croissance d’entreprises stratégiques européennes, avec un accent mis sur plusieurs secteurs de la deeptech. De même, dans l’Hexagone, un certain nombre de fonds d’investissement sont désormais installés sur la thématique, comme Jolt Capital ou Supernova Invest entre autres, qui vient de lancer Supernova Tech Scale II, son second fonds "late stage" dédié au financement des scale-ups deeptechs européennes d’une taille cible de 300 millions d’euros. Spécialiste du sujet, la société de gestion compte, pour mémoire, plusieurs deeptechs phares de paysage français parmi ses participations, comme Loft Orbital et Unseenlabs dans le new space, Alice & Bob dans le quantique, ou Expliseat, dont la technologie vise à décarboner le transport aérien.

Il faut dire la deeptech tricolore est en effervescence et offre de la matière aux investisseurs. Selon les dernières données de Bpifrance, le nombre de start-ups du secteur créées en France par année a été multiplié par 2,3 entre 2018 et 2024, tandis que l’Hexagone représente 20 % des levées de fonds deeptech en Europe. À l’échelle du continent, également, l’écosystème reste prolifique. "Le postulat fondamental est qu’il n’y a pas de manque d’innovation en Europe, grâce à la richesse de notre réseau scientifique et aux dispositifs d’accompagnement qui leur sont proposés. Ce savoir-faire offre désormais une grande profondeur de marché et de nombreuses opportunités de financement. Depuis 2021, ce sont presque 200 start-ups deeptech qui parviennent, tous les ans, à lever des tours de croissance. Un chiffre qui se maintient dans un environnement pourtant peu évident", relève Étienne Moreau, partner chez Supernova Invest, à l’occasion d’un entretien accordé à WanSquare.

 

Un terrain particulier

 

Si l’investissement dans les deeptechs nécessite d’en connaître les règles du jeu, au regard de la haute technicité de leurs activités – les technologies commercialisées sont souvent issues de laboratoire de recherche et leurs modèles peuvent être industriels -, leurs atouts restent aussi établis. Leur propriété intellectuelle, par exemple, impose des barrières à l’entrée sur leurs marchés, permettant de ne pas répandre du capital pour aller acquérir des clients et espérer par la suite générer du chiffre d’affaires. Au-delà des fonds d’investissement, ce pari peut s’avérer intéressant pour les industriels installés également, comme en a d’ailleurs témoigné le chèque de 1,3 milliard d’euros signé par ASML lors de la dernière levée de fonds de Mistral AI, assortie d’un partenariat stratégique. "C’est une opération louable en termes d’exemple de contribution à la croissance des deeptechs européennes, car ce qui manque est la proximité avec les très grands acteurs industriels, à la fois sur l’investissement et les sorties. Avant la grande vague de l’intelligence artificielle, dans ce secteur, les GAFAM étaient déjà particulièrement actifs sur les transactions de M & A, tandis que la seule véritablement notable qui avait été réalisée en France était l’acquisition de Preligens par Safran en 2024", indique Étienne Moreau.

L’année dernière, 24 exits ont été enregistrés sur le segment deeptech en France, à l’instar de Preligens (220 millions d’euros) donc, de la biotech Amolyt Pharma par Astra Zeneca, pour 960 millions d’euros, ou de l’entreprise grenobloise Unity SC (semi-conducteurs) à l’Allemand Merck, une ancienne participation de Supernova Invest. Trois sociétés installées dans le portefeuille de la première génération de son fonds "growth" sont également actuellement sous mandat pour une cession, tandis qu’aux côtés de Unity SC, la sortie de Sonivie (santé, acquise par Boston Scientific) s'est soldée par une transaction à 600 millions de dollars.

Le signe que ces entreprises sont bien capables de générer des rendements et de représenter des opportunités intéressantes. Toujours selon Bpifrance, le montant moyen des exits sur la période 2020-2024 a d’ailleurs été multiplié par 3 par rapport aux quatre années précédentes, à 118 millions d’euros. Reste effectivement la question de la performance pour les investisseurs, avec des acteurs américains qui sont généralement prêts à payer des valorisations plus ambitieuses qu’en Europe – un cas qui s’illustre notamment souvent dans le secteur de la santé. Serait-ce nécessairement toujours une mauvaise nouvelle ? Car pour permettre à un écosystème deeptech de se développer et de monter en puissance, les sorties réalisées à l’étranger peuvent aussi être interprétées comme des signaux positifs.

 

Comparer le comparable

 

Étienne Moreau cite l’exemple de l’écosystème israélien, notamment dans la cybersécurité, qui s’est développé et étoffé sur un modèle clair : des entreprises qui naissent et qui s’y développent sur leurs premières étapes, dont les fondateurs partent rapidement aux États-Unis pour vendre leur entreprise et qui reviennent par la suite pour renforcer leur propre écosystème. Réinvestissement des capitaux dans des fonds locaux, développement de synergies avec des sociétés nationales, de centres de recherche et développement… Les avantages restent nombreux, côté entreprises comme investisseurs. "Que des entrepreneurs français ou européens réalisent un exit aux Etats-Unis ne doit pas nécessairement être vécu comme un constat d’échec, c’est absolument vital d’avoir accès à un écosystème mondial pour permettre aux liquidités d’être réinjectées et à un écosystème de ‘repeat entrepreneurs' d’émerger", observe-t-il.

En attendant, la course à la création de champions technologiques dans les secteurs les plus stratégiques de l’économie reste loin d’être gagnée. L’écart entre l’Europe et les États-Unis reste en effet marqué : entre 2016 et 2024, seuls douze fonds de capital-risque européens avaient levé plus d’un milliard de dollars, contre 157 aux États-Unis, tandis qu’en dix années d’existence, une jeune entreprise européenne a typiquement levé 50 % de capital de moins qu’une entreprise comparable de San Francisco, relevait le rapport réalisé par les députés au mois de septembre. Sur d’autres terrains, le Vieux continent a en revanche nettement rattrapé son retard, notamment sur la création d’entreprises ou le financement de leurs premières étapes de développement. Et puis, les comparaisons restent aussi à mettre en perspective, notamment en fonction des secteurs étudiés. "On compare deux écosystèmes différents, l’un est complètement mature et développé, nous n’évoluons pas dans la même temporalité. Le marché mature en Europe, c’est le segment late stage du tour B au tour D, généralement compris entre 20 et 100 millions d’euros en deeptech. Un fonds comme le mien participe à quatre ou cinq opérations chaque année. Ces startups vont, d’ici deux ou trois ans, faire croitre massivement le nombre de startups dites de "growth" qui lèveront un tour de plus, supérieurs à 100 millions d’euros. Aujourd’hui, c’est une petite vingtaine. Demain, peut-être 50 ou 80 ?", espère Étienne Moreau.

Une tendance prometteuse, qui ne masque pas d’autres questions plus structurelles qui modèrent le financement des pépites technologiques européennes, relatives à la structure de l’épargne européenne, de la fragmentation du marché des capitaux ou à une culture du risque moins développée. "Sur ce terrain du late stage, l’Europe s’équipe doucement. Évidemment, en tant que fonds d’investissement, on aimerait qu’il existe davantage d’acteurs installés qui souhaitent nous financer, que nos levées de fonds et celles de nos pairs soient plus simples. Les investisseurs en fonds de fonds restent aussi souvent frileux quant à l’importance d’une allocation en capital-risque dans une logique de diversification. Mais en quelque sorte, ces difficultés correspondent simplement au stade de développement de notre écosystème", indique Etienne Moreau, ajoutant : "C’est aujourd’hui qu’il faut se mobiliser autour des fonds qui livrent de la performance. On ne décrète pas la souveraineté, on la finance. Il faut renforcer les capacités des acteurs de la tech qui repoussent sans cesse le plafond de verre de l’innovation en Europe pour qu’émergent des champions continentaux". La marche à gravir en termes de financements reste en tout cas identifiée, du moins pour la France. Selon la Direction générale des Entreprises, il s’agira de répondre à un besoin de 30 milliards d’euros, d’ici 2030, pour accompagner les start-ups deeptech tout au long de leur cycle de développement et relever ainsi le défi de leur passage à l’échelle.

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