Private Equity / Sophie Paturle
Private Equity
Sophie Paturle
Sophie Paturle fixe le cap de France Invest dans un moment charnière / Un mandat tourné vers l’Europe, la compétitivité et l’innovation
Depuis son élection à la présidence de France Invest le 19 juin dernier, Sophie Paturle a commencé à s’atteler aux premiers chantiers de son mandat. Naturellement présente à l’IPEM de Paris, grand rendez-vous du private equity, elle confie mesurer les enjeux qui traversent la profession. "Je pense qu’il y a intérêt à être en forme, en ce moment", sourit-elle, consciente de la densité des défis. Le capital-investissement français, arrivé à un stade de maturité inédit après quarante ans d’essor, se retrouve confronté à des bouleversements économiques, politiques et générationnels.
Son état des lieux de la profession s’ouvre sur un constat : "Le private equity est une classe d’actifs qui évolue vite, et qui est innovante. Je mesure ô combien des évolutions importantes ont été opérées, et ô combien, dans la période actuelle, les transformations sont majeures." Pour la dirigeante, forte de trente années de métier, le rôle de l’association professionnelle ne se réduit pas à défendre une industrie : il consiste aussi à projeter une vision européenne de la finance et de l’investissement. Une ambition qui prend d’autant plus de relief que son mandat s’ouvre alors que le protectionnisme américain, ravivé par l’administration Trump, et la montée en puissance de la Chine rebattent les cartes du commerce mondial.
Bâtir un marché européen du capital
"Il est crucial que nous soyons en mesure de bâtir notre autonomie stratégique", insiste-t-elle. Une autonomie qui passe nécessairement par le dynamisme du tissu entrepreneurial : "Nous la construirons grâce aux entreprises européennes. Et l’industrie française du capital-investissement est la première d’Europe continentale."
La présidente de France Invest plaide ainsi pour une véritable consolidation financière du continent. Elle raconte avoir réuni la veille ses homologues italiens à l’ambassade d’Italie : "Il faut développer les collaborations entre nous pour constituer un vrai marché européen." Dans son esprit, la souveraineté financière de l’Europe dépend de cette capacité à mutualiser les ressources, à relier l’épargne abondante des ménages aux besoins de fonds propres des entreprises, et à renforcer la compétitivité par l’investissement de long terme.
Du laboratoire à l’entreprise : un lien à renforcer
La recherche et l’innovation apparaissent elles aussi indissociables des grands défis de compétitivité. "Depuis 25 ans, la France investit 2,3 % de son PIB en R & D. C’était bien à l’époque, mais aujourd’hui nous sommes en retard : les Allemands sont à 3,1 %, les Américains à 3,5 %", constate-t-elle. Elle cite l’invitation d’Antoine Petit, président du CNRS, au premier déjeuner club de son mandat comme un symbole de ce pont à construire entre recherche publique et financement privé.
L’intelligence artificielle, ajoute-t-elle, doit devenir un levier pour accélérer le passage de la recherche à l’industrie : "L’IA va notamment permettre que les résultats des travaux de recherche sortent plus vite des laboratoires pour se transformer en produits pouvant être mis sur le marché, et générer chiffre d’affaires et emplois."
À ses yeux, cette logique d’innovation va de pair avec les enjeux environnementaux et énergétiques, domaines qui jalonnent son parcours professionnel. Une grande partie de sa carrière l’a menée au financement de projets liés à la transition écologique. "C’est un secteur qui m’anime et dans lequel j’ai une conviction depuis longtemps", souligne-t-elle, rappelant que la France dispose d’instituts de recherche de rang mondial et d’un tissu entrepreneurial dynamique notamment dans la décarbonation et les nouvelles énergies.
Préserver la compétitivité malgré l’instabilité
Tout cela suppose que les capitaux français continuent de s’investir dans le pays et que la France reste attractive pour les investisseurs étrangers, afin que le private equity puisse poursuivre et renforcer encore son rôle de financement de la croissance des entreprises et de création de richesse dont le pays a besoin. Or c’est l’incertitude qui prévaut : l’équation se complique à l’heure où le climat politique français fait peser une menace d’instabilité fiscale et réglementaire.
"Les mesures évoquées pourraient ressembler à un véritable épouvantail, alors que l’on a besoin de stabilité, de visibilité pour rester compétitifs et attractifs", avertit-elle. Le private equity, qui investit déjà 56 % de capitaux étrangers, ne peut se permettre d’effrayer des ressources "très faciles à déplacer".
Le contexte de grande incertitude sur le futur exécutif du pays rend encore plus essentiel le rôle de pédagogie que France Invest assume auprès des pouvoirs publics. "Il faut expliquer la réalité de la vie des entreprises", martèle-t-elle. Augmenter le gâteau plutôt que se battre pour en répartir les miettes : la formule résume sa vision d’une création de valeur qui doit irriguer plus largement la société.
Du financement citoyen à l’enjeu d’attractivité
Dans cette logique, la présidente insiste sur le rôle croissant des particuliers, encore limités à 5 % des capitaux levés mais en forte progression : "Depuis 2023, cette part s'est accrue 30 %. Capitalisons sur cette dynamique pour rapprocher l’épargne des ménages - la plus élevée d’Europe - des besoins de nos entreprises." Au-delà du financement, elle y voit un vecteur d’inclusion économique : salariés actionnaires, constitution de patrimoine, réduction des inégalités.
Le private equity, rappelle-t-elle, accompagne aujourd’hui 10 000 entreprises françaises employant 2,5 millions de salariés. La diversité des acteurs - fonds sectoriels, régionaux, plateformes internationales - permet de répondre aux besoins spécifiques de chaque stade de développement, de la start-up à l’ETI. "Il est important que les chefs d’entreprise prennent conscience qu'il est vertueux pour eux d’être accompagnés par le private equity", souligne-t-elle.
Sophie Paturle revendique une continuité assumée avec ses prédécesseurs, tout en inscrivant son mandat dans des réalités en mouvement. "Garder le même cap, ce n’est pas faire la même chose. C’est s’adapter aux transformations." Et dans un monde où les équilibres économiques se redessinent, l’Europe ne peut compter que sur sa propre attractivité. Elle avertit : "Si nous ne sommes pas capables de l’entretenir, personne ne le fera à notre place."
De quoi donner le ton d’un mandat qui s’annonce à la fois combatif et pragmatique.
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