Feuilleton de l'été
Feuilleton de l'été
Série d’été - ces jeunes leaders qui construisent la France de demain /
Thibaud Frossard, directeur de cabinet du CEO de Capgemini
L’industrie et le service public comme guides de vie. Thibaud Frossard a grandi en Seine-et-Marne, avec un père ouvrier dans l’automobile et une mère infirmière et semble alors loin de l’univers de la politique, de Polytechnique ou même des grandes études. Cependant, il excelle en mathématiques au lycée et, sur les conseils de son professeur, il rejoint une classe préparatoire pour les concours d’écoles d’ingénieurs, à Nancy. À son arrivée, le décalage avec les autres élèves se fait sentir : "Quand je suis arrivé, la première question qui m’a été posée était : tu veux faire Centrale ou les Mines ?", déclare-t-il dans un entretien accordé à WanSquare. Le gap était immense, notamment dans les matières littéraires, mais à force de travail, le jeune homme parvient à le faire disparaître et à entrer dans la meilleure école d’ingénieurs du pays, l’École Polytechnique. À son arrivée à l’X, il découvre peu à peu l’existence des concours de la haute fonction publique, comme le corps des Mines, de l’INSEE ou même les concours externes : "Je me suis alors rendu compte que je voulais servir l’intérêt général et m’engager dans le secteur public." Là où la beaucoup d’étudiants, après deux ou trois ans de classes préparatoires effrénées, se reposent sur leurs lauriers, lui ne laisse pas la machine rouiller et travaille ardemment afin de finir troisième de sa promotion, ce qui lui permet de rentrer au corps des Mines. En parallèle, il effectue un master en économie et politiques publiques à Sciences Po pour sa dernière année à l’X, lui permettant de combiner "le meilleur des deux mondes", entre les sciences dures et les humanités, une grande source de culture pour lui.
Ingénieur au service de la nation
Le corps des Mines va surtout lui ouvrir les portes des entreprises dans lesquelles l’État joue un rôle prépondérant. Que ce soit chez la SNCF, où il apprend la gestion d’un chantier, ou chez l’assureur Axa avec des projets centrés sur l’innovation dans la donnée et la télématique, le jeune polytechnicien bascule de façon abrupte du monde théorique des grandes écoles d’ingénieurs au monde des entreprises.
Après ces deux années d’apprentissage, il rejoint la direction du Budget du ministère de l’Économie et des Finances, plus précisément au bureau où il a la charge de l’innovation et de la politique industrielle, avec une mission s’articulant autour de deux volets principaux. D’abord, l’aspect budgétaire, où il est nécessaire se coordonner avec les autres ministères pour construire le projet de loi de finances (PLF), un moment phare de la vie politique française : "Les PLF se votent beaucoup la nuit […] J’ai eu beaucoup de missions votées en pleine nuit, où on se retrouve à 4 h du matin à écouter différents amendements à l’Assemblée nationale […] C’est passionnant parce que vous êtes au cœur de la vie publique." L’ingénieur des Mines contribue aussi à la tutelle de plusieurs organismes industriels publics, comme le Bureau de recherches géologiques et minières (BRGM) ou le Laboratoire national de métrologie et d’essais (LNE) où il siège à l’administration, et les accompagne pour s’assurer de leur stabilité financière ainsi que du bon maintien de leurs missions.
L’industrie, encore et toujours
Peu avant la pandémie mondiale de Covid-19, le jeune homme est transféré à l’Agence des participations de l’État (APE), qui exerce la mission d’État actionnaire au sein des entreprises que celui-ci contrôle. S’occupant à nouveau des participations de l’État dans des entreprises de l’industrie, comme Safran, Ariane ou Boeing, il doit les soutenir dans un moment difficile pour le secteur : "C’est une période compliquée pour la filière aéronautique, notamment les sous-traitants, avec la suspension de vol des Boeing 737.", explique-t-il. La pandémie aggravant la situation, il contribue à constituer le fonds ACE, pour financer la filière aéronautique, réalisé avec une grande partie des leaders des secteurs industriels et de la défense (Airbus, Thales, Safran). Il se voit aussi confronté à la nationalisation des Chantiers de l’Atlantique, un moment marquant pour le haut fonctionnaire.
Toute cette expérience accumulée dans l’industrie et le service public ne laisse pas indifférente la ministre déléguée à l’Industrie de l’époque, Agnès Pannier-Runacher, et son cabinet, où il est recruté en tant que conseiller, toujours dans un contexte compliqué pour la filière industrielle : "Je suis arrivé à un moment où les chaînes d’approvisionnement commençaient à se tendre et les sujets de souveraineté industrielle sont remis sur le devant de la scène." C’est un chantier colossal qui l’attend puisque c’est le début du plan de relance, avec en son sein notamment le sujet des approvisionnements stratégiques des métaux, sur lequel il s’engage beaucoup aux côtés de Philippe Varin, qui préside alors France industrie et qui publie son rapport du même nom. Ce dernier débouche sur différents plans de relance, des projets de relocalisation et d’ouverture de mines, ainsi que la réforme du Code minier, que Thibaud Frossard a l’occasion de mener.
Éduquer pour réindustrialiser
Plus encore que toutes ces réformes industrielles, c’est un autre sujet qui lui tient particulièrement à cœur : celui de l’éducation. Il s’attelle notamment à remettre sur pied les écoles de production, délaissées par l’État : "Ce qui est bien avec ce modèle, c’est que ce sont des jeunes qui étaient proches de la déscolarisation à 15 ans, et qui, après trois ans d’école de production, ont presque 100 % d’insertion derrière […] Soit ils obtiennent un travail, soit ils vont en bac professionnel et peuvent donc reprendre une carrière." Cependant, élection présidentielle de 2022 oblige, son mandat de conseiller se termine en même temps que l’arrivée du nouveau gouvernement et il part alors rejoindre Capgemini, en tant que directeur de cabinet de son CEO, Aiman Ezzat. L’ingénieur des Mines est alors très attiré par le géant français des services numériques : "J’adore l’histoire de ce groupe […] C’est quand même une entreprise qui est née en 1967 à Grenoble, des mains d’un entrepreneur, et qui devient une boîte avec plus de 350 000 employés dans 50 pays. C’est une belle success story de l’entrepreneuriat français." Si son rôle est traditionnellement vu comme celui d’un couteau suisse, le jeune homme a une vision très précise de sa façon de l’envisager : "Je donne toujours quatre critères à ce rôle : l’aspect chef d’orchestre, celui de conseiller stratégique, d’aspect facilitateur et aussi, peut-être que je le nomme mal, mais d’être tiers de confiance […] Ce sont ces quatre aspects qui font ce qu’un job comme celui-ci peut apporter à une structure aussi grosse que Capgemini."
En parallèle, il prodigue des cours à Sciences Po, où il partage avec ses élèves son expérience et sa connaissance des politiques industrielles : "Donner des cours sur l’industrie, c’est la mise en application de ce pourquoi on s’est battu […] Il y a des préjugés sur l’industrie, elle n’est pas assez connue, et donc il faut aller au contact des jeunes pour leur donner envie d’aller dans des métiers industriels ou proches du secteur." Désormais chez Capgemini depuis près de trois ans, Thibaud Frossard tient à garder le cap qui le guide depuis le début de sa carrière : "Dans 5 à 10 ans, je me vois toujours engagé pour le développement économique de notre pays, engagé pour faire de l’industrie un sujet fort […] C’est ma ligne directrice et je pense qu’il faut la tenir."
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