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Feuilleton de l'été

Feuilleton de l'été

exclusif Série d’été - ces jeunes leaders qui construisent la France de demain / Sarah Finkelstein, directrice de cabinet de la directrice générale d’Amundi

EXCLUSIF. Epaulant Valérie Baudson, l’énarque se démultiplie pour apporter son écot à la croissance du colosse européen de la gestion d’actifs. Passée par Bercy et le Quai d’Orsay, la femme de 39 ans voit dans cette industrie le prolongement naturel de son itinéraire où les enjeux de souveraineté financière s’imposent comme un fil rouge.
Sarah Finkelstein - DR
Sarah Finkelstein - DR

Tout commença avec Jean Monnet. "J’adore l’histoire économique, l’étude de ses faits d’armes a participé à l’émergence de mon attrait pour l’action publique", confie Sarah Finkelstein, dans un entretien accordé à WanSquare. Il se renforcera lors de ses études à l’ESSEC où les cours sur les contrats de partenariat public-privé la captiveront. Admise à Sciences Po Paris dans la foulée, la jeune femme aura l’occasion d’être rapidement lancée dans le grand bain en devenant, à 23 ans, conseillère technique de la ministre de l’Outre-mer, Marie-Luce Penchard, dans le gouvernement de François Fillon. Elle y a vu un mini-Matignon. "C’est un ministère où l’on est aux prises avec toutes les politiques publiques : les politiques sociales et les politiques économiques", explique-t-elle.

 

Apprendre les ficelles

 

Convaincue que "transformer l’action publique est d’abord une science, avant d’être un art", elle tente l’École nationale d’administration (ENA). Échec initial, qu’elle transforme en rebond : elle sera reçue à l’École des hautes études en santé publique, trouvant à l’hôpital une résonance profonde avec sa vision de l’État - à la fois opérateur, stratège et gestionnaire - et s’inscrivant d’ailleurs dans la tradition familiale (mère directrice d’hôpital et père médecin). Les retombées de la réforme de la tarification à l’activité, qui permet aux établissements de santé de maîtriser leurs recettes et investissements, changent la donne : voilà une structure publique pilotée comme une entreprise, avec un fort levier d’action et de différenciation. Elle se confrontera au réel à la Pitié-Salpêtrière, dans un quotidien de décisions urgentes.

Mais l’ENA demeure un objectif. Elle transforme l’essai et intègre la promotion "Jean de La Fontaine". Sarah Finkelstein y croisera Carole Vachet, directrice générale adjointe de Crédit Agricole Transitions & Énergies, Benjamin Lancar, business unit general manager Yves Saint Laurent Beauty et Armani Beauty en Thaïlande chez L’Oréal, Alexandre Pointier, directeur de cabinet du ministre délégué au Commerce extérieur Laurent Saint-Martin, ou encore Lucie Ruat, directrice d’établissement TGV chez SNCF Voyageurs.

Elle sera profondément marquée par son stage auprès du préfet de la Martinique. Il faut dire qu’il l’a confrontée à la gestion de crise. Sarah Finkelstein relate un épisode bouleversant : la disparition d’un randonneur dans les massifs escarpés et densément boisés de l’île. "Durant l’intérim que j’ai dû assurer en l’absence du directeur de cabinet, j’ai eu la lourde responsabilité d’annoncer à l’épouse du randonneur la suspension officielle des recherches", se remémore-t-elle.

 

L’opportunité du Brexit

 

Au sortir de l’ENA, Bercy s’impose comme un choix naturel. "Ce que j’ai pu observer au sein de ma promotion, c’est la relative rareté de profils disposant, dès l’origine, d’un solide bagage en économie ou d’une compréhension fine du fonctionnement de l’entreprise ", souligne-t-elle. Elle y rejoint la direction générale du Trésor, au bureau "épargne et marchés financiers". Sarah Finkelstein s’implique immédiatement dans les réflexions de fond sur l’impact du Brexit, contribuant à la stratégie française d’attractivité financière. Dans l’ombre, un plan est minutieusement préparé, en dépit du dogme officiel de l’absence de plan B. En 2016, ce scénario devient réalité : en appui de Christian Noyer, gouverneur honoraire de la Banque de France, elle sillonnera le monde pour convaincre les grandes institutions financières de relocaliser à Paris.

Une mission de cinq ans, structurée, acharnée, faite de rencontres de haut niveau, de persuasion stratégique, de discrétion absolue. "Nous avons réussi à créer plus de 2 800 emplois dans le secteur financier. Par ailleurs cela a permis de récupérer 500 millions d’euros environ, rien que sur les recettes fiscales d’impôts sur les sociétés des cinq banques américaines les plus importantes relocalisées. Et ce que je verrai par la suite, c’est que cela a généré une augmentation de 2 milliards d’euros supplémentaires d’excédent de la balance des services financiers ", explique-t-elle. La relocalisation de JP Morgan fera l’objet d’une étude de cas de l’université Harvard qui recueillera les témoignages de l’ex-secrétaire général de l’Elysée Alexis Kohler, aujourd’hui directeur général adjoint de Société Générale, Christian Noyer et Sarah Finkelstein.

En parallèle de cette mission commandée par le Premier ministre Manuel Valls, prolongée par le Président de la République Emmanuel Macron et le Premier ministre Edouard Philippe, la jeune femme continuera son parcours au Trésor en intégrant, en qualité de rapporteure, le Ciri, l’organe de Bercy chargé de la restructuration d’entreprises en difficulté. "J’ai l’occasion à ce moment-là de travailler sur la restructuration de sous-traitants automobiles, de travailler sur le dossier de la restructuration de la presse avec Prestalis", décrit-elle, ce qui l’amènera à rencontrer la papesse des administrateurs judiciaires Hélène Bourbouloux.

 

Réformes corsées

 

Elle se verra, quelque temps plus tard, offrir l’opportunité de marquer son retour au sein d’un cabinet ministériel. Emmanuel Moulin, directeur de cabinet de Bruno Le Maire, alors ministre de l’Économie et des Finances, lui propose d’intégrer l’équipe qu’il dirige, en partage avec le cabinet de Delphine Gény-Stephann, secrétaire d’Etat auprès du ministre de l’Economie, puis d’Agnès Pannier-Runacher, qui lui succède. "D’une part, il s’agit d’internaliser l’expertise en matière d’attractivité financière et industrielle, afin d’en faire un axe stratégique pleinement porté par le Ministre. D’autre part, les ministres recherchent une personnalité capable de piloter le portefeuille social, dans un contexte particulièrement chargé en réformes : formation professionnelle, assurance chômage, retraites, dispositif de bonus-malus…", rapporte-t-elle.

À cela s’ajoute une dimension budgétaire, marquée par la volonté affirmée du gouvernement de rationaliser les aides aux entreprises. Elle aura également la charge, dans la lignée de ses précédentes fonctions à l’Outre-mer, du suivi du dossier corse pour le compte de Bruno Le Maire, à un moment délicat où l’exécutif s’efforce de renouer un dialogue constructif avec les élus insulaires.

Elle demeurera à ce poste durant un an et demi, avant de choisir de mettre un terme à cette mission exigeante, animée par le souhait de consacrer davantage de temps à la construction de sa vie personnelle.

 

1944

 

Puis, survient le printemps 2020 et la crise sanitaire. Revenue prématurément de congé maternité quelques semaines auparavant, elle prend la tête du bureau "stabilité financière, gouvernance et comptabilité des entreprises" au Trésor. L’enjeu : permettre la tenue des assemblées générales (AG) à huis clos pour assurer la continuité de la vie économique. "Tu te rends compte que ça ressemble à peu près aux ordonnances de 1944, ce qu’on est en train de faire en termes de légalité et de complexité", lancera-t-elle à son patron, Sébastien Raspiller, à l’époque chef du service "financement de l’économie" au Trésor.

Derrière cette mission en apparence simple figure un défi juridique. "L’un des problèmes est qu’il faut inclure les AG de toutes les structures juridiques dans l’ordonnance : ça va d’une société anonyme à une SARL, une SAS, mais aussi la copropriété du coin, ou encore les mutuelles. Il y a des centaines d’entités juridiques différentes impossibles à recenser en quelques jours", se souvient-elle. La jeune femme fera appel à une astuce qu’elle avait précédemment mobilisée à Bercy. "Quand on ne sait pas transposer un concept du droit européen en droit français, on utilise le terme "entité", c’est ce que j’avais fait pour désigner les trusts néerlandais dans un ancien dossier sur les services financiers ", témoigne-t-elle.

Avec le recul, elle mesure la chance qu’elle a eue de pouvoir travailler avec des personnalités comme Sébastien Raspiller, Bertrand Dumont et Emmanuel Moulin, respectivement aujourd’hui secrétaire général de l’AMF, directeur général du Trésor et secrétaire général de l’Elysée, durant cette période trouble. "Ils avaient vécu la crise de 2008 de l’intérieur, ils connaissaient donc par cœur les mécanismes à activer au plus vite pour éviter la contagion à l’ensemble des canaux de financement de l’économie", indique-t-elle.

A la suite de cela, elle devient cheffe du bureau "financement et développement des entreprises" et cheffe du pôle "affaires internationales, européennes et enjeux tech du secteur financier". "Je pilote le déploiement de certaines des mesures financières issues du plan de relance, conçu pour répondre à l’urgence économique provoquée par la crise sanitaire. Nous engageons alors plus d’un milliard d’euros pour renforcer les financements des PME et des ETI, via des instruments hybrides comme les prêts exceptionnels pour les petites entreprises", explique-t-elle. Parallèlement, elle travaille à la conception d’un "prêt vert", une initiative visant à transformer l’épreuve de la pandémie en levier d’accélération de la transition écologique pour les PME et ETI.

 

Vigie de l’Etat actionnaire

 

La jeune femme poursuivra son parcours au sein d’une autre institution éminente de Bercy : l’Agence des participations de l’État (APE), où elle sera nommée secrétaire générale. À ce poste stratégique, sa mission consiste avant tout à piloter la gestion d’un budget de vingt milliards d’euros, au service de la politique industrielle et économique de l’État actionnaire. Un autre enjeu majeur s’impose rapidement à elle : le recrutement de talents. Car dans un contexte où les profils sont très recherchés, ceux qui sont formés avec soin tendent à s’échapper aussitôt.

Elle accompagne également le commissaire aux participations de l’Etat, Martin Vial, lors de l’ensemble de ses auditions parlementaires, multipliées à la faveur des nombreux rapports et enquêtes menés par la Cour des comptes. Il s’agit, pour l’APE, de justifier l’utilisation précise et efficiente de chaque euro public, de démontrer que les vingt milliards gérés sont non seulement bien dépensés, mais stratégiquement orientés.

Et c’est sans compter des fonctions de représentation au sein de plusieurs conseils d’administration, notamment ceux de la RATP et de l’aéroport de Montpellier. Elle y perçoit les effets concrets des grandes transitions à l’œuvre : la décarbonation, bien sûr, mais aussi les séquelles encore vives de la crise sanitaire. "À la RATP comme à l’aéroport de Montpellier, cela signifie une perte de trafic voyageurs de l’ordre de 20 %, des modèles économiques fragilisés, et la nécessité impérieuse d’adapter la stratégie publique aux nouveaux équilibres du monde d’après ", signale-t-elle.

 

Volontarisme diplomatique

 

En 2022, à la faveur d’un coup de fil de Franck Riester, ministre délégué au Commerce extérieur et à l’Attractivité, Sarah Finkelstein rejoindra pour la troisième fois un cabinet ministériel. Elle sera la numéro deux de sa garde rapprochée, en charge de l’attractivité. " Ce que j’ai énormément apprécié là-bas, c’est tout ce qu’on a pu faire sur les sujets résilience, souveraineté, stratégique. Parce qu’en fait, vous avez des canaux différents d’action ", estime-t-elle. L’ex-directrice adjointe de cabinet explique que, si Bercy agit via des outils classiques comme les financements export, la BPI ou Business France, les ambassades offrent un levier complémentaire précieux. "A travers les ambassades et les nombreux évènements qu’elles organisent remontent une information et une intelligence économique inestimable", soutient-elle. Ces relais diplomatiques lui permettent également de pousser des projets très concrets à l’occasion de visites ministérielles.

Elle évoque notamment une mission au Japon avec le ministre Olivier Becht, au cours de laquelle elle soutient activement le projet de la start-up Carester à Lacq (Pyrénées-Atlantiques), spécialisée dans les terres rares, auprès du ministère japonais du Commerce (le Japon y voyait un moyen de sécuriser un approvisionnement pour son industrie). Dans la même veine, elle travaillera à l’implantation de data centers en France, en particulier avec Microsoft. Une action guidée par la conviction que " dans une perspective de souveraineté liée à l’IA, si on ne détient pas les infrastructures critiques, on prend plus de risques sur la capacité à être au cœur des projets des acteurs les plus innovants de la tech demain ".

 

Où épargne et souveraineté s’entrelacent

 

Au Quai d’Orsay, Sarah Finkelstein sera approchée par Amundi, le plus gros gestionnaire d’actifs européen. Une rencontre avec Valérie Baudson, directrice générale de la firme, s’avérera décisive. " C’est le coup de cœur ", déclare-t-elle. Enthousiaste à l’idée de rejoindre " un champion mondial qui est né en Europe avec une vision européenne ", elle y voit une forme de continuité logique dans son parcours, tout en assumant le défi de " changer complètement d’environnement ". A l’automne 2023, elle deviendra directrice de cabinet de la patronne du groupe.

Si la femme de 39 ans a choisi de s’orienter vers la gestion d’actifs, c’est qu’elle y retrouve une combinaison de dimensions qui l’ont toujours intéressée. Tout d’abord, une forme de concrétude : "En gérant l’épargne des Européens, on les aide à réaliser leurs projets de vie", explique-t-elle. Mais au-delà de cette composante personnelle, l’investissement joue aussi un rôle stratégique : il alimente directement le financement des entreprises, de l’innovation et, plus largement, de l’économie européenne. À ses yeux, cela participe pleinement de la souveraineté financière.

Elle apprécie également dans cette industrie sa temporalité propre : celle du temps long. "L’épargne s’inscrit nécessairement dans la durée, sur plusieurs décennies. Et c’est aussi pour cela que je m’y projette", juge-t-elle. Elle y retrouve une approche partenariale forte avec les clients, une logique de confiance et de co-construction, qui fait écho à ce qu’elle a connu à Bercy, dans le travail de fond mené avec les entreprises.

Sa présence constante dans les réunions de premier ordre - qu’il s’agisse de M & A, de construction du plan stratégique ou de pilotage des projets d’investissement - lui offre une vision globale qu’elle avait rarement connue auparavant. "Ce qui est fascinant, c’est la vitesse d’exécution. Rien que l’année dernière, nous avons mené trois acquisitions. C’est probablement l’équivalent de ce que j’aurais pu voir en trois ou cinq ans à l’APE en m’occupant d’une entreprise ", témoigne-t-elle.

Forte de son expérience dans la haute administration, Sarah Finkelstein contribue aussi à opérationnaliser des propositions de réforme identifiées par Valérie Baudson, destinées à orienter davantage l’épargne européenne vers le financement de l’économie du Vieux continent. Elle cite, à titre d’exemple, l’idée de s’inspirer du Plan d’épargne en actions (PEA) pour d’autres enveloppes d’épargne. Une réforme sans coût direct pour l’épargnant, mais qui permettrait de rediriger jusqu’à 80 % de ces encours vers les entreprises européennes - soit potentiellement plusieurs centaines de milliards d’euros si l’on prend le cas du PER. "Quand on a été de l’autre côté, on sait exactement quels éléments seront convaincants, ce qu’il faut démontrer ou déconstruire", pointe-t-elle.

À terme, elle aspire à poursuivre son aventure au sein de la société aux 2247 milliards d’euros d’actifs sous gestion, mais dans un rôle plus opérationnel. "Ce que je souhaite, c’est travailler sur des projets concrets, porter des transformations de bout en bout. Ce qui est formidable dans cette entreprise, c’est sa dynamique de croissance. Nous sommes déjà le leader européen, mais il reste des places à conquérir dans le classement mondial. Participer activement à cette trajectoire, ce serait, pour moi, une suite naturelle et enthousiasmante ", confie-t-elle.

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