Feuilleton de l'été
Feuilleton de l'été
Série d’été - ces jeunes leaders qui construisent la France de demain /
Paul-Armand Veillon, directeur adjoint de cabinet de la ministre des Comptes publics
"Depuis tout petit, j’ai la vocation de servir l’intérêt général". Couplé à son inclination pour les sciences, le penchant de Paul-Armand Veillon le conduira naturellement vers les bancs de l’École Polytechnique. "Ce qui m’a toujours attiré, c’est de travailler au sein de l’Etat, réfléchir à l’organisation du pays, l’aménagement du territoire", raconte-t-il dans un entretien accordé à WanSquare. Celui qui chapeautait les maraudes de l’X verra son intérêt latent pour l’économie se confirmer lors de ses années à Palaiseau. Sans surprise, il décidera d’intégrer le corps des administrateurs de l’Insee.
En parallèle de son cursus au sein de son école d’application, l’ENSAE, il mettra ses compétences en science des données au service du mouvement En Marche en pleine campagne présidentielle de 2017. Il y scrute sondages quantitatifs et études qualitatives, affine des modèles prédictifs à partir de variables sociologiques pour orienter le porte-à-porte et anticiper les résultats électoraux. Paul-Armand Veillon travaillera notamment aux côtés de l’ancien patron de TNS-Sofres Denis Delmas, conseiller politique, Pierre Person, conseiller opinion, qui deviendra délégué général adjoint du parti ou encore David Amiel, conseiller "idées", qui fera partie du cabinet d’Emmanuel Macron à l’Élysée et est aujourd’hui député.
Microcrédit, maxi impact
S’offrira à lui le choix de poursuivre en politique. "Ma passion était l’économie et j’éprouvais l’envie de renforcer mes savoirs dans ce domaine", souligne-t-il. C’est alors qu’il sera pris sous l’aile de deux pontes de la discipline durant un an : Esther Duflo et son mari, Abhijit Banerjee.
Assistant de recherche des deux économistes qui recevront le Prix Nobel deux ans plus tard pour leurs travaux sur la lutte contre la pauvreté, Paul-Armand Veillon sera aux prises avec les problématiques de vaccination dans l’Haryana en Inde, microcrédit au Maroc, chômage des jeunes en France ou encore d’accès des femmes à la vie politique. "C’était extraordinaire, il y avait une énergie folle tant dans les travaux de recherche académique que dans le déploiement, sur le terrain, des résultats de la recherche pour transformer concrètement la vie des plus pauvres ", se souvient-il.
Publie ou péris
Cela le convaincra de se lancer dans un doctorat. Pas n’importe où, à Berkeley, l’université californienne renommée pour les travaux de ses chercheurs en finances publiques. Il en ressortira déçu et abandonnera au bout d’un an.
"C’était très scolaire, il y avait une concurrence très intense entre les élèves", décrit-il. "Je me suis rendu compte que peu de place était laissée à la transformation publique et à l’intérêt général, le débouché aurait été de publier un maximum d’articles dans de prestigieuses revues, articles qui n’auraient pas eu un apport directement visible ", estime-t-il.
Pourtant, une des stars de Berkeley, Gabriel Zucman, vient de voir une proposition de loi portant son nom être débattue au Parlement français… "Il a très bien réussi c’est vrai, cela vient récompenser une décennie de travaux", rétorque-t-il. Haut fonctionnaire, Paul-Armand Veillon se dit qu’il pourra être amené à peser plus rapidement sur les politiques publiques en intégrant le ministère de l’Économie et des Finances.
Cure de jouvence digitale pour vieux corps
C’est à ce titre qu’il rejoindra la direction générale du Trésor (DG Trésor) comme adjoint au chef de bureau "études fiscales et dépense publique" où il travaillera sur le prélèvement forfaitaire unique (PFU), les droits de succession ou encore la mise en place du prélèvement à la source de l’impôt sur le revenu.
Par la suite, son amie Alice Schoenauer-Sebag, lui parlera d’une autre institution phare de Bercy : l’Inspection générale des finances (IGF). Cette polytechnicienne avait mis sur pied son pôle "sciences des données" en 2019, un département visant à élargir la palette d’analyse du service interministériel en s’appuyant entre autres sur l’économétrie et l’intelligence artificielle. Elle lui conseillera de candidater au poste d’adjoint.
Une fois recruté, Paul-Armand Veillon réfléchira au mode de financement des hôpitaux frappés par les difficultés en période post-covid, et se penchera, dans un contexte de bond des prix des matières premières et de l’énergie, sur les déterminants de l’accélération de l’inflation alimentaire, ce en examinant les marges de l’ensemble de la chaîne de valeur du secteur.
L’inspecteur mène l’enquête
Rapidement nommé inspecteur des finances, il se trouvera bientôt confronté à un sujet hautement explosif, à tel point qu’il lui vaudra d’être convoqué par une commission d’enquête à l’Assemblée nationale. Nous sommes en mars 2024 quand le gouvernement de Gabriel Attal s’aperçoit que le déficit public de 2023 est près de 20 milliards d’euros plus élevé que ce qui était escompté. Bruno Le Maire, ministre de l’Économie et des Finances, et Thomas Cazenave, ministre délégué aux Comptes publics, missionnent l’IGF pour comprendre les raisons de cet écart lié à des recettes ayant fortement déçu. Dans les faits, le gouvernement a surestimé leur sensibilité à l’activité (élasticité).
Sous la supervision du chef économiste de l’IGF, Hippolyte d’Albis, Paul-Armand Veillon œuvrera de concert avec sa collègue Émilie Maysonnave afin de lever le voile sur cet épisode.
D’après leur rapport, 20 % de l’erreur de prévision était évitable du fait des modèles utilisés, des hypothèses formulées (biais d’optimisme) ou encore du manque d’exploitation de données pertinentes (pour prévoir le médiocre rendement de l’IS notamment). "Le rapport de la mission d’information du Sénat et celui de la commission d’enquête de l’Assemblée nationale arrivent aux mêmes conclusions techniques que nous", explique-t-il. Huit propositions à destination de l’administration découleront de leurs travaux dévoilés en juillet 2024 dont certaines ont d’ores et déjà été mises en application.
Paul-Armand Veillon conservera également en mémoire, parmi les enseignements majeurs de son passage à l’Inspection générale des finances, sa collaboration avec l’ancien ministre du Budget, Éric Woerth, dont il fut le rapporteur général pour son rapport consacré à la décentralisation, remis au Président de la République Emmanuel Macron. "Cette expérience a profondément modifié ma perception des collectivités territoriales et de la valeur ajoutée qu’elles confèrent à la nation. J’ai ainsi eu l’opportunité de rencontrer plusieurs centaines d’élus, ce qui a enrichi ma compréhension des enjeux locaux ", confie-t-il.
Le budget ne dort jamais
Vers la fin de l’été 2024, l’ingénieur va voir se concrétiser son désir d’être aux premières loges pour piloter les politiques publiques. Tout juste nommée directrice de cabinet du nouveau ministre du Budget et des Comptes Publics Laurent Saint-Martin, Claire Durrieu, également issue de l’IGF, lui propose d’être son adjoint. "On était en mode commando", insiste Paul-Armand Veillon. Cet élan ne suffira pas : l’Assemblée nationale prononcera la censure, scellant le destin du gouvernement mené par Michel Barnier. "Il n’y a aucun regret à avoir, on a le sentiment d’avoir bien fait les choses et porté le projet de loi de finances et le projet de loi de financement de la Sécurité sociale jusqu’au bout ", témoigne-t-il.
À la suite de la nomination d’Amélie de Montchalin dans le gouvernement de François Bayrou, le bras droit de la ministre des Comptes publics, Paul Bérard, demandera à Paul-Armand Veillon de demeurer directeur adjoint de cabinet. "C’est le ministère de l’endurance, on ne s’arrête jamais, il faut anticiper les risques liés aux aléas macroéconomiques, à un point de fuite dans un ministère… il faut toujours injecter de la contrainte dans le système pour sécuriser la trajectoire budgétaire", décrypte-t-il.
À côté de ce marathon, Paul-Armand Veillon participe à la conception du projet de loi de finances pour 2026 qui sera dévoilé au début de l’automne. Il pressent que cet exercice s’avérera plus ardu que celui de 2025.
Un diagnostic qui peut apparaître paradoxal alors que l’effort prévu, à 43,8 milliards d’euros, est inférieur à celui qui fut proposé par Michel Barnier (60 milliards d’euros) et finalement adopté sous François Bayrou (50 milliards d’euros). "Tailler dans le gras est toujours moins désagréable que de s’attaquer au muscle", illustre-t-il. "Les coupes doivent céder la place à des réformes structurelles tandis que faire appel à des mesures nouvelles en recettes, sur lesquelles, il est vrai, reposait une partie de l’effort de 2025, n’est pas une solution soutenable pour notre économie", ajoute-t-il.
Je vous ai compris
En marge de ces engagements, Paul-Armand Veillon a pu voir aboutir au début du printemps un projet qu’il avait amorcé en décembre 2023 : la publication d’un essai écrit à quatre mains. La genèse de cette démarche remonte à des conversations avec un compère de l’IGF, Louis de Crevoisier. Tous deux originaires de province, ils partageaient le sentiment d’une déconnexion des élites parisiennes vis-à-vis du reste de la population.
Pour donner corps à leur ressenti, les deux hommes se plongeront dans les cahiers de doléances issus du Grand débat national, conséquence de la révolte des Gilets jaunes, ainsi que dans les comptes-rendus des débats qui s’étaient tenus au sein des mairies. "On a essayé de voir comment on pouvait concilier les témoignages des classes moyennes avec la science économique et formuler des propositions en vue de répondre à leurs aspirations", explique celui qui a passé son enfance dans la Loire. Dans "Repartir du réel", publié aux Éditions de l’Observatoire, ils en développeront 25 en adoptant un prisme ascendant.
Définissant son essai comme d’essence "macroniste", il concède que ce courant a échoué à accomplir sa promesse fondatrice de doper la mobilité sociale dont les classes moyennes sont demandeuses. "Le taux d’accès à l’enseignement supérieur dans la Creuse et la Nièvre est bien inférieur à celui de la Seine-Saint-Denis, il faut repenser les dispositifs REP et REP + [réseau d’éducation prioritaire et réseau d’éducation prioritaire renforcé, ndlr] pour qu’ils bénéficient aussi aux territoires", juge Paul-Armand Veillon.
À la recherche du net perdu
À la lecture des cahiers de doléances, une inquiétude s’impose, récurrente et lancinante : celle du pouvoir d’achat. "Les classes moyennes sont préoccupées par l’ascension sociale, leur mode de vie (logement, transports) et évidemment la sécurité économique", relève Paul-Armand Veillon. C’est pourquoi, il plaide pour l’instauration d’un "bouclier salarial".
L’idée est de garantir qu’une augmentation de 100 euros du salaire brut se traduise par un accroissement d’au moins 50 euros du salaire net après impôt, contre parfois seulement 25 euros à ce jour du fait de l’extinction de certaines prestations sociales comme la prime d’activité. "C’est un dispositif qui fait des gagnants et des perdants si l’on raisonne de façon statique, ce n’est plus le cas en dynamique. Par exemple, si vous décalez la bonification maximale de la prime d’activité à 1,3 SMIC au lieu de 1 SMIC, vous gagnerez moins au niveau du SMIC. Vous êtes en revanche incité à travailler plus, car vous tirerez davantage de fruits de cet effort marginal ", souligne-t-il.
Hasard du calendrier ou non, quelques jours après la parution du livre, sa patronne, Amélie de Montchalin, déclarera, lors d’un entretien à TF1, être favorable à la création d’un… bouclier salarial. "Ce n’est pas une coïncidence", glisse, avec un sourire entendu, Paul-Armand Veillon.
En plus de cela, l’homme de 31 ans milite pour une TVA sociale à la sauce salariale. La diminution des cotisations sociales, imaginée à hauteur de 25 milliards d’euros, pourrait être compensée par la disparition du taux réduit de TVA sur les biens et services consommés en majorité par les plus aisés et, à l’image de ce que propose l’économiste Antoine Foucher dans son livre ayant fait grand bruit l’été dernier, par un alourdissement de la fiscalité du capital et de la taxation des successions.
On en vient à se demander si le polytechnicien ne nourrirait pas quelques velléités politiques… Il les écarte sans équivoque. Paul-Armand Veillon signera son retour dans l’administration lorsque son épopée en cabinet prendra fin. "Elle regorge de personnalités exceptionnelles aux côtés desquelles vous travaillez sur des sujets extrêmement structurants pour le pays, je n’ai jamais été déçu. Dans cet environnement, vous n’avez qu’une envie : poursuivre l’aventure ", justifie-t-il.
Reproduction et diffusion interdites sans autorisation écrite

