Feuilleton de l'été
Feuilleton de l'été
Série d’été - ces jeunes leaders qui construisent la France de demain /
Aurélien de Meaux, CEO et co-fondateur d'Electra
En ce mois de juin 2025, sur un parking logé près de la gare Montparnasse, une rangée de bornes Electra patiente, prêtes à être inaugurées. La pépite française de la recharge électrique ultra-rapide est ici pour annoncer l’ouverture de cette station installée au cœur de la capitale, pensée pour accélérer la mobilité électrique intermodale, ainsi que des partenariats stratégiques avec Bolt et Sixt. Le but : faire profiter les conducteurs du premier et les locataires du second d’un accès privilégié et bonifié à son réseau. L’occasion, pour son co-fondateur et CEO, Aurélien de Meaux, de faire passer quelques messages.
Sans tomber dans un discours moralisateur, conscient qu’il n’est pas utile d’en user pour convaincre les réfractaires aux mobilités électriques d’opérer ce passage, il rappelle qu’elles sont bien moins onéreuses à l’usage et qu’elles incarnent des enjeux environnementaux et de souveraineté. Puis, place à la démonstration : application mobile maison en main, Aurélien de Meaux illustre la facilité d’usage de cette dernière, celle du processus d’utilisation des bornes, ou encore la rapidité avec laquelle la recharge s’opère. "Si ce n’est pas simple, nous ne pourrons pas embarquer les gens", résume-t-il à l’occasion d’un entretien accordé à WanSquare.
C’est d’ailleurs ce constat, mêlé à l’envie de porter un nouveau projet à impact, qui l’a conduit à fonder Electra en 2021. Passionné de géographie et attiré de ce fait par le secteur des mobilités, Aurélien de Meaux vient alors de quitter Cheerz, la première entreprise qu’il a créée et ayant été rachetée par un groupe allemand, Cewe. Si l’intégration se déroulait aisément, après plus de dix années passées à opérer dans le secteur de la photographie et appelé par l’envie d’explorer de nouveaux horizons, ce "serial entrepreneur" observe, au travers de son entourage, que la recharge et les difficultés qui l’entourent restent l’un des freins majeurs à l’adoption des véhicules électriques.
Une trajectoire à vitesse éclair
Sa rencontre avec ses futurs associés, Julien Belliato et Augustin Derville (qui a depuis quitté l’entreprise), lui permettra ainsi de se lancer dans cette aventure. L’ascension et le développement de l’entreprise ont été pour le moins rapides, elle qui est appuyée par le soutien de sérieux investisseurs, à l’instar du gestionnaire de fonds de pension néerlandais PGGM, d’Eurazeo, de Bpifrance, du groupe SNCF, de RIVE Private Investment ou encore de Serena Capital, qui lui ont permis de signer une levée de fonds record en France dans son secteur, de 300 millions d’euros, en janvier 2024. À la fin du mois de juillet, la scale-up a aussi décroché un nouveau prêt vert de 433 millions d’euros. Depuis sa création, l’entreprise a ainsi dépassé le cap du milliard d’euros de financements.
Une trajectoire nourrie par une stratégie lisible. "Elle est restée la même depuis le début : rendre la recharge ultra-rapide simple, accessible et évidente, et porter ce projet à l’échelle", remarque Aurélien de Meaux. "Nous avons recruté une équipe d’experts de haut niveau et avons aussi su offrir des éléments de réassurance auprès de nos investisseurs, puisque nous nous sommes par exemple internationalisés dès 2022. Aujourd’hui, Electra est présent dans 10 pays européens. Une plateforme diversifiée à l’international offre un gage de sûreté. D’autant que nous nous sommes aussi concentrés sur les zones urbaines, ce qui nous a par exemple permis de cibler les clientèles de flottes professionnelles, qui ont un taux de roulement élevé et opérant bien plus rapidement leur passage à l’électrique. Cela crée une forme de demande récurrente", ajoute-t-il.
Des arguments pour convaincre
La partie, comme toujours, n’était pourtant pas gagnée d’avance. Lorsqu’Electra se lance, un certain nombre de fonds de capital-risque sont méfiants : le projet revêt une forte dimension industrielle. "Ils étaient davantage intéressés par la Tech. Mais notre projet est bicéphale. Quand les utilisateurs rechargent leur voiture, peu importe que ce soit l’application ou la borne qui ne fonctionne pas. Il faut être bon en technologie et en infrastructures", précise Aurélien de Meaux. "C’est pour cela que nous avons choisi de développer toute notre technologie en interne. Nous avons aussi mis l’accent sur la marque, il ne faut pas que le passage à l’électrique soit vécu comme une décision technocratique de l’Europe européenne. Avec Electra, nous voulons enthousiasmer sur le sujet à l’aide d’une identité novatrice et une technologie de pointe, un peu comme ce qu’a pu faire Tesla dans les véhicules électriques", détaille le dirigeant.
C’est Serena Capital qui mènera le premier tour de table d’Electra, au travers d’une levée de fonds seed de 15 millions d’euros. Xavier Lorphelin, managing partner du fonds de capital-risque, connaissait déjà Aurélien de Meaux, puisqu’il avait notamment participé au financement de la précédente entreprise du dirigeant, le spécialiste de l’impression de photographies Cheerz. Forcément, cet historique donne aussi du crédit au projet, alors même que l’envie d’entreprendre a toujours été inscrite dans l’ADN d’Aurélien de Meaux. "La liberté est une valeur qui m’est chère", pointe-t-il.
De ses études d’économie réalisées en Angleterre, de son passage à l’EM Lyon et de son stage (par ailleurs le seul et unique) en fusions-acquisitions chez HSBC, il retiendra d’ailleurs avoir toujours été attiré par l’envie de prendre des risques et de porter des initiatives. Alors que la plupart de ses camarades de promotion choisissent d’entrer dans des banques ou dans des cabinets de conseil, lui, rêve d’autre chose. "L’histoire est un peu banale", plaisante-t-il, pour retracer la création de sa première entreprise. "Avec un camarade d’école qui deviendra mon associé, nous nous demandons : qu’allons-nous faire ? Il se passait quelque chose de fabuleux, en 2010 : l’amplification d’internet dans la vie de tout le monde, celle du e-commerce et du téléphone mobile. Le réseau opérait aussi sa bascule vers la 4G, ce qui permettait de faire transiter des volumes de données importants. Nous voulions faire partie de cette vague digitale, d’une manière ou d’une autre", ajoute-t-il.
Épreuves des débuts
La suite sera aussi ponctuée de plusieurs hasards. À l’occasion d’un pot de départ d’un collègue, les deux futurs associés réalisent qu’une solution qui permettrait de se passer des clés USB pour se partager les photos pourrait être utile. La première idée était née : celle de créer une application pour récupérer des images sur Facebook et les imprimer chez soi. Mais nous sommes alors au début des années 2010. L’écosystème de la French Tech n’est pas aussi structuré, tout comme celui des fonds d’investissement français. "Pendant deux ans, nous n’avons pas été bons. Nous avons sorti notre site, qui était mal ficelé, avant notre application. Nous avions très peu de commandes, pas d’équipe, ou de fonds pour le marketing. Nous sous-traitions notre production à un imprimeur. Eu égard aux volumes que nous lui envoyions, nous étions le cadet de ses soucis", se souvient Aurélien de Meaux. Mais en remarquant un client, à l’imprimerie, récupérer une boite de photographies Polaroid, une nouvelle idée germe : celle de sortir la "Pola Box", une boite remplie de ces photos imprimées en petit format, mais issues de la mémoire de son mobile.
Tout d’un coup, Cheerz décolle. Portées par l’essor des partages de recommandations des influenceurs sur les réseaux sociaux, des centaines de commandes se mettent à affluer. Une fois le bon produit trouvé, tout s’enchaine : les levées de fonds, les recrutements, et l’exploration de nouveaux horizons, pour passer à un vrai service d’impression photo – assorti du lancement de plusieurs autres produits qui rencontreront leurs succès. "J’ai tout appris chez Cheerz : à lever des fonds et à quel niveau de valorisation, à créer des statuts pour une société ou à construire un pacte d’actionnaires, à recruter et animer une équipe, fixer des objectifs, s’internationaliser avec des succès ou des échecs, mener une stratégie de M & A… Il y a toute une boîte à outils administrative, juridique et opérationnelle de l’entrepreneur qui ne peut s’apprendre que sur le terrain", remarque Aurélien de Meaux. "Je n’avais pas tout vu, mais il est certain que lorsque j’ai lancé Electra, j’étais beaucoup plus équipé", souligne-t-il.
Si s’associer avec un ingénieur de formation spécialiste du secteur a évidemment aidé, le fait est qu’évoluer dans l’environnement de la recharge électrique lui a aussi permis d’acquérir toutes les compétences techniques qu’il appelle. Et après quelques années, il mesure aussi le parcours réalisé, tant du côté de son entreprise que de l’écosystème dans lequel elle évolue. "En 2021, la voiture électrique était synonyme d’aventure. Cela n’a plus rien à voir aujourd’hui : il reste du chemin à réaliser pour encourager les ventes de véhicules électriques, mais ce qui s’est passé en deux ans et demi, en termes d’infrastructures, doit être souligné. Avec le concours d’Enedis et des autres acteurs de la recharge, nous avons créé en France le meilleur réseau d’Europe", tient à rappeler Aurélien de Meaux.
Un enjeu majeur
La suite, l’entrepreneur l’aborde avec lucidité. "La réalité, que nous partageons avec nos investisseurs, est que la transition électrique est en marche. Elle va advenir, à moyen ou long terme. Est-ce qu’il y aura des fluctuations ? Oui. On ne peut pas prédire quelles seront les parts de marché de ces véhicules en 2030, mais tout faire pour que l’électrique progresse. Car la tendance est là, pour des raisons technologiques, climatiques et de souveraineté. La route est longue, il faut être discipliné", explique-t-il. L’aventure Electra lui aura d’ailleurs aussi permis d’incarner un autre rôle : celui d’être installé sur le terrain des affaires publiques.
En ses qualités de président de Charge France, l’association française qui réunit les acteurs du secteur, il relève l’intérêt de pouvoir être sondé par les différents pouvoirs publics pour la construction des réglementations, tout en ayant l’assise collective nécessaire pour faire valoir les avantages environnementaux, souverains et d’innovation de la recharge électrique. "Nous avons réussi à avoir l’intelligence collective, avec nos concurrents, de mettre l’accent sur l’importance de l’électrification. Il est nécessaire de montrer que nous sommes une filière jeune, mais structurée. Parce que le thermique, face à nous, est une vieille filière, structurée et puissante. On est collectivement conscients du chemin qu’il reste à parcourir : nous investissons des milliards d’euros dans les infrastructures, il est indispensable que nous ayons voix au chapitre", explique le patron d’Electra, dont l’entreprise a par exemple aussi récemment créé une alliance avec Atlante, Ionity et Fastned, afin de proposer à leurs clients un réseau de recharge à l’échelle européenne.
Une vision européenne qui lui tient tout particulièrement à cœur. "Il n’est pas évident de faire du business dans les différents pays d’Europe. L’intégration du marché unique sera indispensable si nous voulons créer des champions européens. Il est aussi essentiel que nous travaillions sur notre culture du risque, que nous investissions davantage dans l’innovation. Je milite pour cela, il suffit de regarder le marché des véhicules électriques et le nombre de challengeurs qui se sont installés sur les marchés américains et chinois. En Europe, nous n’en avons pas un seul", observe-t-il.
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