Evenements / souveraineté européenne / Rencontres économiques d'Aix-en-Provence / François Villeroy de Galhau / Nicolas Dufourcq / Stéphane Pallez / Jean-Louis Girodolle / Enrico Letta
Evenements
souveraineté européenne / Rencontres économiques d'Aix-en-Provence / François Villeroy de Galhau / Nicolas Dufourcq / Stéphane Pallez / Jean-Louis Girodolle / Enrico Letta
Ces conditions complexes, mais sine qua non, de la souveraineté européenne / François Villeroy de Galhau et Enrico Letta ont pris date aux Rencontres économiques d’Aix-en-Provence
Qu’importe le terme, pourvu que le but reste le même : mettre l’Europe en tête. Lors d’une table ronde organisée aux Rencontres économiques d’Aix-en-Provence sur le thème de la souveraineté européenne, François Villeroy de Galhau, le gouverneur de la Banque de France, l’a expliqué : "On pourrait parler aussi parler de puissance ou d’émancipation. Avec Christine Lagarde, nous aimons celui d’indépendance. C’est un mot de banquiers centraux. À la suite du mal nommé ‘Liberation Day’ de Donald Trump, elle avait d’ailleurs déclaré qu’il s’agissait du premier jour de l’indépendance européenne". Une indépendance pourtant bien perdue à plusieurs égards et notamment sur les terrains numérique et industriel. "Sur la question du digital, nous avons été totalement colonisés par les grands groupes américains, et par notre faute. Les défaites stratégiques ont commencé dans les années 2005, quand nous n’avons pas saisi l’opportunité de créer un grand champion du cloud européen", a expliqué le directeur général de Bpifrance, Nicolas Dufourcq.
D’un autre côté, la puissance industrielle de la Chine, engagée sur sa voie de progression exponentielle, marche toujours plus sur les plates-bandes de l’Europe. "Elle commence à s’exprimer comme les autres puissants à notre égard : avec condescendance. Nous sommes doublement colonisés, par un colon digital et par un colon industriel", a regretté le patron de la banque publique d’investissement.
Lâcher du lest
De toute évidence, la réponse devra être collective. Et pour retrouver une indépendance dans des domaines stratégiques, la création de vrais champions européens s’impose comme un prérequis. Stéphane Pallez, la présidente-directrice générale de FDJ United, ayant justement récemment franchi un cap dans son passage à l’échelle européenne en s’offrant le groupe suédois Kindred, l’a souligné : "Nous aurons beau faire des déclarations politiques, sur lesquelles nous sommes tous d’accord, cela restera vain tant que nous n’aurons pas d’acteurs européens capables de les porter, et qui permettront par exemple de faire des choix européens en matière de numérique. Tout cela demande de la force, de la taille. La souveraineté européenne sans entreprises européennes ? Il n’y en aura pas. […] Et il n’y aura pas de champions européens sans actionnaires européens, notre épargne n’est pas assez investie dans nos entreprises".
Pour autant, si le terme de souveraineté est sur toutes les lèvres, sa mise en marche n’en demeure pas moins complexe. Car mener ce projet à l’échelle européenne impliquera nécessairement, pour les États, de devoir céder du terrain sur une partie de la leur. Et le passage à l’action n’est aussi pas évident. "L’Europe prend enfin conscience qu’il est urgent de sortir du refus de la puissance. Sous l’empire des crises et des chocs que nous subissons - l’assaut de la Chine, le retrait des États-Unis, la guerre lancée par la Russie - nous avons progressivement été marginalisés dans le monde, sur tous les agrégats. La démographie, notre part dans le PIB, le fait que nous n’ayons que quatre entreprises dans les cinquante plus grandes capitalisations boursières technologiques, ou que nos banques soient une fraction des banques américaines. L’Europe avait fondé son rapport au monde sur la contractualisation et doit maintenant le faire comme les autres, au travers d’un rapport de force", a indiqué le directeur général de Lazard, Jean-Louis Girodolle. Un univers nouveau, qui impliquera aussi que les États acceptent de dépendre les uns des autres, a souligné le patron de la banque d’affaires.
Entre la parole et les actes
Par exemple dans le secteur de la défense : des ressources ont été promises, des initiatives ont été mises en place. Mais pourquoi ne pas définir un ou deux programmes par grande fonction de défense, qui seraient massifiés, confiés à un consortium d’industriels européens, avec des engagements d’achat européens à la clé, a interrogé Jean-Louis Girodolle ? Un sujet semblant ainsi illustrer la difficulté (ou la réticence) des États de l’Union européenne à savoir faire émerger des géants. "Aucun État ne pourra avoir tous les champions. Il faut donner l’avantage à ceux qui sont le mieux placés. Il faut être capable de se dépouiller d’un instrument de puissance à une échelle qui n’est plus la bonne", a résumé Jean-Louis Girodolle. L’actualité en témoigne, a de son côté souligné Enrico Letta. "Il est intéressant d’observer l’écart entre ce que l’on dit et ce que l’on fait. Car tout le monde dit qu’il faut passer à l’échelle, consolider et être plus grands", a souligné l’ancien premier ministre italien. Mais de fait, les trois grandes concentrations bancaires en cours de manœuvre sur le continent s’embourbent dans des processus sinueux.
Des opérations faisant sens, selon Enrico Letta, mais qui se heurtent pour l’instant aux réticences des gouvernements nationaux. "Non pas parce qu’ils ne soutiennent pas l’idée générale, mais parce que les raisons domestiques restent toujours les plus importantes. […] Rien ne sert que toutes les entreprises soient des géants à l’américaine, il faut que les champions nationaux deviennent des champions européens, garder les petits et les moyens comme ils sont, les rendre plus innovants et capables de travailler avec ces champions". En invoquant les conclusions de son rapport, le président de l’institut Jacques Delors a ajouté : "Si le marché intérieur n’est pas intégré, il n’y a pas de compétitivité. Mais nous sommes tout sauf intégrés dans les deux domaines fondamentaux que sont les services et les capitaux. Nous sommes une colonie des États-Unis dans le domaine financier. Il faut prendre, à bras-le-corps, notre besoin de souveraineté".
Rester dans la conquête dynamique
Optimiste, François Villeroy de Galhau a néanmoins profité de cette intervention aixoise porter quelques messages d’espoir prudents : "Celui qui n’a pas le goût de l’absolu se contente d’une médiocrité tranquille. Nous savons ce que nous avons à faire, il faut transposer ce que nous avons réussi en termes de souveraineté monétaire vers la souveraineté économique et financière". Selon le gouverneur de la Banque de France, le succès politique de l’euro s’est notamment appuyé sur une date mobilisatrice, à partir de laquelle plus aucun retour en arrière n’était possible. "Nous avons aligné toutes les volontés là-dessus, les politiques, l’État profond et le business, qui y croyait. Je propose le 1er janvier 2028. Il nous faudra une réponse économique et financière face à Donald Trump et aux Chinois. L’euro s’incarnait avec des billets dans la poche. Il faut donc incarner l’union de l’épargne et de l’investissement dans des conquêtes et des promesses concrètes", a-t-il poursuivi. Trois domaines clés pour ce faire : la défense, l’intelligence artificielle et les énergies décarbonées.
Enfin, a ajouté François Villeroy de Galhau, la souveraineté n’est pas un confort statique, elle devra toujours prendre la forme d’une conquête dynamique. "Nous avons partagé cette souveraineté monétaire pour mieux la prouver", a-t-il indiqué, citant par exemple l’euro numérique, une stratégie européenne de paiement, ou encore la possibilité d’accroître le rôle monétaire international de la monnaie unique comme champs des possibles. Cette idée d’une date mobilisatrice a en tout cas résolument eu de l’écho auprès d’Enrico Letta, ayant de son côté proposé de l’avancer au 1er juillet 2027, date à laquelle la Grèce prendra la présidence de l’Union européenne. Un symbole politique, près de quinze ans après la crise financière traversée par le pays et les divergences que son traitement a provoqué dans l’Union européenne. Une date tout aussi opportune pour François Villeroy de Galhau, tant que cela se déroulera pendant les années Trump, tenant à ajouter : "C’est le réveil pour nous. […] Dans les réunions internationales, depuis quelques mois, il existe une attente européenne comme je n’en ai jamais senti à l’extérieur. Mais en général, une deuxième phrase s’ajoute : 'ne tardez pas trop'".
Reproduction et diffusion interdites sans autorisation écrite

