Feuilleton de l'été
Feuilleton de l'été
Série d’été - ces jeunes leaders qui construisent la France de demain /
Roxane Mestrius, cheffe du pôle "comptes publics et transformation publique" au cabinet du Premier ministre
"Le projet de loi de finances pour 2026 nous obligera à rentrer dans le dur, faire des choix difficiles". Un grand-père militaire, des parents fonctionnaires à l’Éducation nationale, Roxane Mestrius a été bercée dans un environnement marqué par la chose publique. "Cela m’a sans doute structurée", raconte-t-elle, dans un entretien accordé à WanSquare. Dès les années de lycée, son attention se porte vers des problématiques liées aux transports, à l’énergie, au logement, autant de piliers de l’aménagement du territoire, auxquels elle pressent confusément qu’elle consacrera ses forces.
Droit au cœur
Pourtant, à l’aube de sa vie adulte, son projet professionnel demeure encore diffus. C’est dans cette zone d’incertitude qu’elle tente, avec succès, le concours d’entrée à Sciences Po Paris. Elle y découvre ce qui deviendra l’épine dorsale de sa façon de réfléchir : le droit public. "J’avais un tropisme pour le droit, qui s’est confirmé avec des enseignements marquants qui m’ont aussi inculqué une certaine rigueur de raisonnement", se souvient-elle. Les conférences de méthode, quant à elles, lui offrent un regard transversal sur les politiques publiques, mêlant précision technique et vision systémique.
Un temps, elle envisage de devenir avocate en droit public et s’inscrit au Barreau. Mais le désir d’intégrer l’École nationale d’administration (ENA), longtemps contenu par la crainte de l’échec, finit par l’emporter. "Je ne voulais pas vivre avec des regrets ", confesse-t-elle.
Électrisée
Bien lui en a pris. Roxane Mestrius sera reçue et appartiendra à la promotion "Georges Clémenceau" où elle a pu compter parmi ses condisciples l’ancien ministre de l’Économie et des Finances Antoine Armand, aujourd’hui député Ensemble pour la République (EPR), Cyprien Canivenc, directeur de la stratégie et du développement international chez Thales ou encore Philippe Brun, député socialiste et vice-président de la commission des finances. "Il y avait de forts tempéraments ", sourit-elle. "J’ai sursauté quand j’ai appris la nomination d’Antoine Armand, mais je suis mal placée pour dire que l’on arrive parfois jeunes à certaines fonctions", estime Roxane Mestrius.
Au cours de sa scolarité, elle effectuera plusieurs stages, notamment à l’Ambassade de France au Canada et auprès du préfet de la Vendée. Toutefois, c’est l’expérience vécue chez Enedis qui laissera en elle l’empreinte la plus durable.
Ses appréhensions initiales de ne pas saisir les subtilités techniques qu’elle pourrait rencontrer chez l’opérateur peuplé d’ingénieurs s’estompent vite. "J’ai travaillé sur l’acceptabilité du compteur Linky. Ces entreprises ont besoin d’expertises juridiques, financières et stratégiques. C’est un monde où la vision d’ensemble est indispensable pour éclairer la décision publique. Cela a été un stage fondateur", témoigne-t-elle.
Les voies du budget
Au sortir de l’ENA, son choix se porte sur Bercy, plus précisément la direction du Budget. Elle y discerne une opportunité d’approfondir sa connaissance des arcanes budgétaires et sait qu’elle pourra être en prise directe avec la diversité du tissu économique national. D’abord affectée au bureau de la politique budgétaire, elle y apprend à donner une portée pédagogique et politique aux chiffres, bien loin, précise-t-elle, d’un simple maniement du logiciel comptable Chorus.
Elle rejoindra ensuite le bureau en charge des transports de la "DB", prenant en charge la tutelle financière de SNCF Réseau, puis de SNCF Gares & Connexions. Le financement et le suivi des grands projets d’infrastructures ferroviaires, tels que le tunnel Lyon-Turin — dont elle exercera aussi la tutelle financière —, le CDG Express ainsi que les nouvelles lignes à grande vitesse, jalonneront également son quotidien. "Les présentations Powerpoint méticuleusement agencées avaient cédé la place à des enjeux plus pratiques, en prise avec la réalité brute de grands chantiers de travaux. Passer du coq à l’âne entre les deux postes m’a plu", se remémore-t-elle.
Décarbone-moi si tu peux
Alors qu’elle s’apprêtait à prendre du galon au bureau de l’énergie à la direction du Budget, sa trajectoire est bouleversée par l’arrivée d’Agnès Pannier-Runacher au ministère de la Transition énergétique dans le gouvernement d’Elisabeth Borne.
Tandis que la France doit affronter les retombées économiques de la guerre russo-ukrainienne, elle est appelée à rejoindre sa garde rapprochée comme conseillère budgétaire. "À l’époque, je ne me voyais pas dans un cabinet ministériel à mon âge. Mais les sujets du ministère, en pleine crise de l’énergie, m’ont prise par les sentiments", dit-elle.
Au fil du temps, la ministre lui confiera de plus en plus de responsabilités, son portefeuille étant d’abord élargi aux aides publiques à la rénovation énergétique, puis à la décarbonation du bâtiment. " J’ai beaucoup travaillé sur la mise en œuvre du bouclier tarifaire, l’évolution des aides aux véhicules propres avec le lancement du leasing social, la réforme du parcours de rénovation énergétique des ménages ou encore les certificats d’économie d’énergie (CEE) ", détaille-t-elle.
Ça secoue rue de Varenne
Puis, à la faveur de l’accession de Gabriel Attal au poste de Premier ministre, la suite du parcours de Roxane Mestrius s’écrira à Matignon. Rayan Nezzar, qui chapeaute les sujets de finances publiques auprès du nouveau chef du gouvernement, se rappellera au bon souvenir de la jeune femme qu’il avait croisée à la "DB". Au sein de l’équipe pilotée par Emmanuel Moulin, elle sera conseillère budgétaire, ce dans un contexte explosif.
Quelques semaines après son entrée en fonction, l’exécutif anticipe qu’il devra déplorer un déficit public nettement plus creusé que ce qui était escompté en 2023. Cela le conduira à annuler pour 10 milliards d’euros de crédits dès le mois de février 2024.
Roxane Mestrius y voit un mal pour un bien. "Cela aura eu le mérite de remettre le sujet des finances publiques au centre de toutes les attentions", pointe-t-elle. Viendront ensuite la dégradation de la note de la France par S&P Global Ratings, la dissolution de l’Assemblée nationale déclenchée par le président de la République Emmanuel Macron et une exécution budgétaire 2024 apparaissant comme loin de tenir ses promesses.
Une ceinture noire au tapis
Au moment de flottement de l’été 2024 lié au caractère démissionnaire du gouvernement succédera une période "super rock’n’roll" après la nomination de Michel Barnier comme nouveau locataire de Matignon. Roxane Mestrius demeurera rue de Varenne comme conseillère budgétaire alors que le projet de loi de finances et le projet de loi de financement de la Sécurité sociale se devront d’être ficelés à vitesse grand V.
"Nous avons pu compter sur les talents d’une ceinture noire de budget : Jérôme Fournel", glisse-t-elle. Pour partir à la bataille, Michel Barnier s’était choisi un bras droit au CV faisant pâlir bon nombre de hauts fonctionnaires, Jérôme Fournel ayant été directeur de cabinet du ministre de l’Économie et des Finances, Bruno Le Maire, patron de la direction générale des finances publiques (DGFiP), directeur de cabinet de Gérald Darmanin au ministère des Comptes publics mais aussi conseiller budgétaire des Premiers ministres Jean-Pierre Raffarin et Dominique de Villepin. Et c’est sans compter son passage au Fonds monétaire international (FMI).
Reste que, le savoir-faire du vétéran ne suffira pas face à une Assemblée nationale fragmentée qui se refusera à avaliser l’effort de 60 milliards d’euros concocté par l’exécutif. Pour la première fois depuis 1962, la chambre basse fera tomber le gouvernement, empêchant la France de se doter d’un budget. "Le régime des services votés de la loi spéciale nous faisait entrer dans un nouveau monde", indique celle qui se demande parfois si elle a bien vécu cette période exceptionnelle.
Fonds de tiroirs
Peu après que François Bayrou est devenu Premier ministre, Roxane Mestrius sera propulsée cheffe du pôle "comptes publics et transformation publique". Sans surprise, la préparation du projet de loi de finances pour 2026 accapare son énergie alors que la France se doit de réaliser un effort de 43,8 milliards d’euros pour respecter sa trajectoire de redressement.
"Nous avons cueilli les fruits les plus mûrs en termes d’économies, cela sera de moins en moins aisé d’en réaliser", prévient-elle. "Ces dernières années, nous avons pu annuler des crédits liés à de gros dispositifs d’intervention en raison parfois de sous-exécutions. Désormais, nous sommes contraints d’aller plus loin, en interrogeant le niveau des aides, revoir leur périmètre…", juge Roxane Mestrius. En outre, "la configuration du Parlement représente un défi supplémentaire pour que nous puissions dégager les bonnes lignes de crête ", analyse-t-elle.
Interrogée sur ses ambitions professionnelles, la femme de 32 ans rétorque que ce ne sont pas tant les structures qui lui importent que les missions auxquelles elle pourra donner corps. "Le transport, l’énergie, le logement, la gestion des déchets… Ce sont des domaines dont l’importance ne fera que croître. J’aspire à rester au contact de ces problématiques", déclare-t-elle.
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