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Feuilleton de l'été

Feuilleton de l'été

exclusif Série d’été - ces jeunes leaders qui construisent la France de demain / Anne-Sophie Alsif, cheffe économiste de BDO France

EXCLUSIF. Docteure en économie passée par le Quai d’Orsay, Anne-Sophie Alsif a fait des questions de prospective, de planification et d’industrie le cœur de son expertise et le fil conducteur d’un parcours mêlant recherche, action publique et réflexion stratégique.
Anne-Sophie Alsif - DR
Anne-Sophie Alsif - DR

"Le rapport Gallois est ma bible". Le droit, la politique, la sociologie, l’histoire, les relations internationales… autant de disciplines qui suscitent l’attrait d’Anne-Sophie Alsif durant son adolescence. Il allait presque de soi qu’elle tente d’intégrer Sciences Po Paris. Reçue au concours, la jeune femme trouvera au 27 rue Saint-Guillaume une source d’épanouissement intellectuel.

Les cours de Bertrand Badie sur les grands espaces mondiaux et ceux d’Olivier Dabène à propos des économies d’Amérique latine la passionneront. C’est à cette période que naît son intérêt pour les pays émergents de cette partie de la planète. "Les États latino-américains ont connu une succession de crises économiques et financières, toutes singulières dans leur nature. Or, en France, peu de travaux économiques leur étaient consacrés", explique-t-elle dans un entretien accordé à WanSquare. "Mes origines martiniquaises, du côté paternel, ont également nourri cette inclination", estime Anne-Sophie Alsif.

 

Boîte noire brésilienne

 

Afin de consolider ses compétences en analyse quantitative, elle poursuit un cursus à l’Université Paris Dauphine, où elle bénéficie de l’enseignement de Jean-Marc Siroën, expert du Brésil. Parallèlement, elle amorce un doctorat à l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS).

Réalisée sous la direction du professeur Michel Schiray, sa thèse portera sur les retombées économiques de la politique de coopération Sud-Sud engagée par le président Lula au Brésil. Elle s’appuie notamment pour cela sur un modèle de croissance endogène, élaboré dans les années 1950 par les chercheurs Raúl Prebisch et Hans Singer. "Il s’agissait d’analyser comment une économie fondée sur l’exportation de matières premières agricoles peut recycler ses excédents commerciaux afin de s’industrialiser et d’attirer les investissements directs étrangers", résume-t-elle. "Le Brésil connaissait une forte croissance, sans que cela ne se traduise par une hausse significative du PIB par habitant. La manière dont le pays réinvestissait ses recettes issues du commerce international pouvait donc être questionnée", ajoute-t-elle. Elle aura l’opportunité de présenter l’avancée de ses recherches à l’Université Columbia, en qualité de chercheure invitée.

En marge de ses travaux académiques, Anne-Sophie Alsif évoluera au sein du fonds d’investissement Convictions AM, où elle collabore avec le gérant obligataire en pleine crise des dettes souveraines en zone euro. "Les difficultés rencontrées par les pays du Sud de l’Europe me rappelaient étrangement celles observées dans les économies émergentes que j’avais étudiées", confie-t-elle. Puis, vers la fin de son doctorat, elle rejoint le département des politiques économiques de la Chambre de commerce de Paris, où elle est mobilisée sur les plans de relance post-crise.

 

Une économiste chez les diplomates

 

Son parcours la conduit ensuite au ministère des Affaires étrangères, au sein de la sous-direction des affaires économiques internationales. "Nous couvrions la zone euro, les États-Unis et les pays émergents. Il s’agissait de rédiger des notes à destination des diplomates en mission ", relate-t-elle. Elle se souvient notamment de l’impulsion donnée par Laurent Fabius, alors ministre des Affaires étrangères, qui souhaitait faire de la diplomatie économique une priorité. En 2014, dans le contexte de la crise ukrainienne liée à l’annexion de la Crimée par la Russie, elle est chargée de rédiger plusieurs notes à l’attention de l’Élysée, concernant l’impact économique sur la France - l’agriculture étant alors particulièrement exposée. Ses analyses retiennent l’attention en haut lieu, si bien qu’elle est appelée à rejoindre le cabinet du secrétaire d’État aux Affaires européennes, Harlem Désir.

En qualité de conseillère en charge des questions économiques, financières et commerciales, elle se trouve au cœur des débats sur l’octroi à la Chine du statut d’économie de marché, ainsi que sur les accords commerciaux entre l’Union européenne et ses partenaires (Canada, États-Unis). Elle s’implique également sur les dossiers relatifs au Brexit. "Nous réfléchissions intensément à la manière de raviver l’adhésion au projet européen, dans un contexte où le risque de contagion était réel", confie-t-elle.

 

Passion industrielle

 

L’accession d’Emmanuel Macron à la présidence de la République en 2017 marquera la fin de son expérience en cabinet. Vincent Aussilloux, alors directeur du département Économie de France Stratégie, lui propose d’intégrer l’institution placée auprès du Premier ministre. "La prospective et la planification ont toujours suscité mon intérêt. Lorsque je travaillais sur le Brésil, j’avais constaté que seuls les pays disposant d’un plan d’industrialisation structuré avaient pu se développer durablement", observe-t-elle. "Dans les années 1960, la Corée du Sud et la Côte d’Ivoire affichaient un PIB comparable. Pourtant, malgré ses ressources agricoles, la Côte d’Ivoire a été largement distancée, faute d’une vision planificatrice", souligne-t-elle, non sans admiration pour Jean Monnet, ancien commissaire général au Plan.

Chez France Stratégie, elle est mobilisée sur des sujets d’envergure : la politique agricole commune, la mise en place d’un budget de la zone euro, ou encore les effets du Brexit, notamment à travers le prisme des migrations intra-européennes. "Les Polonais et les Roumains sont les plus nombreux à migrer en Europe, principalement vers le Royaume-Uni et l’Allemagne. Il s’agit d’une main-d’œuvre très qualifiée, héritage des systèmes éducatifs de l’époque soviétique, ce qui a pu nourrir un sentiment de déclassement dans une partie de la population britannique", analyse-t-elle.

Son attrait pour les enjeux industriels l’envoie ensuite à La Fabrique de l’industrie, un think tank co-présidé par Louis Gallois, ancien patron d’Airbus, et Pierre-André de Chalendar, ex-P.-D.G. de Saint-Gobain. "Le rapport Gallois [état des lieux de la compétitivité de l’industrie française ayant conduit le gouvernement de Jean-Marc Ayrault à mettre en place un crédit d’impôt de 20 milliards d’euros par an à destination des entreprises, ndlr] m’avait profondément marquée. J’avais eu la chance de rencontrer son auteur à plusieurs reprises durant mes années en cabinet", confie-t-elle.

Elle se penchera sur l’éclatement des chaînes de valeur à travers le monde et commettra un ouvrage, aux côtés de Vincent Charlet, délégué général du think tank et Clément Lesniak, économiste à la Fabrique, sur le commerce international nommé "La France est-elle exposée au risque protectionniste ?", préfacé par Louis Gallois et publié aux Presses des Mines.

 

Au cœur de la prospective

 

Ses travaux retiendront l’attention du Bipe (Bureau d’informations et de prévisions économiques), institution fondée en 1958 - transformée en société anonyme dans les années 80 - par le résistant François Bloch-Lainé, alors directeur général de la Caisse des dépôts et consignations, à la demande de Charles de Gaulle. Recrutée comme cheffe économiste, elle s’y consacre à la prévision sectorielle de très long terme. "Nous projetons la demande à un horizon de trente ans. Nos analyses orientent les décisions d’investissement des industriels", explique-t-elle.

Peu après son arrivée, le Bipe est racheté à 100 % par BDO, un des plus importants cabinets d’audit au monde, ce qui la propulse cheffe économiste de BDO France. "Le fait que le groupe soit implanté dans une centaine de pays facilite grandement l’accès à des données précieuses", fait-elle remarquer.

Parallèlement, Anne-Sophie Alsif siège au comité directeur de l’Association française de science économique (AFSE), présidée par Anne Perrot, et enseigne à l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne. "Mes étudiants me poussent à la remise en question : ils me font justement remarquer que les modèles de croissance que l’on voit en cours reposent souvent sur l’hypothèse de ressources infinies", sourit-elle.

Interrogée sur ses ambitions, Anne-Sophie Alsif confie vouloir écrire un ouvrage mêlant prospective, industrie et planification. "Je voudrais l’enrichir à la lumière des expériences diverses que j’ai pu accumuler ", projette-t-elle. Curieuse de voir ce que donnera la fusion entre le Haut-Commissariat au Plan et France Stratégie, elle serait heureuse de continuer à travailler à davantage de collaboration entre le monde manufacturier et les sphères administratives afin de réussir la réindustrialisation de la France.

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