ESG
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Entre nécessité et difficulté de faire une place à la biodiversité dans les modèles d’affaires / Ceux qui se prêtent à l'exercice en tirent pourtant des bénéfices
La biodiversité commence à faire son chemin dans les politiques écologiques, tant dans les secteurs public que privé. Son importance a pourtant longtemps été mésestimée. Et pour cause, entre autres : son lien avec la production n’est pas encore assez mis en avant et lui attacher une "valeur" économique n’est pas aussi évident que dans le cas d’une tonne de CO2, restant la même peu importe la région du globe d’où elle est émise. Plus difficile, donc, de l’intégrer dans des modèles d’affaires ou de saisir les retours découlant des investissements en la matière. Outre son caractère irremplaçable, l’impact de sa dégradation sur l’activité productive est pourtant factuel. Le Forum économique mondial estime par exemple que plus de la moitié du PIB mondial, dépend modérément ou fortement de la nature et de ses services. Et qu’il est donc largement exposé à sa perte grandissante.
A l’heure où les entreprises sont déjà engagées dans des investissements de décarbonation et que les budgets publics sont plus que contraints, la question du financement de la préservation et de la restauration de la biodiversité n’a que davantage d’écho. C’est en ce sens que la Coalition Territoires & Transitions, think tank de décideurs créé sous l’impulsion du président du Crédit Mutuel Arkéa Julien Carmona et portant des solutions locales éprouvées en réponse aux transitions écologiques, énergétiques et économiques, a consacré une partie des travaux de sa dernière note sur le financement de ces dernières au sujet de la biodiversité.
Un rapport dont les conclusions ont été remises la semaine dernière au Secrétariat général à la planification écologique, à Matignon. Elles devraient ainsi être diffusées auprès d’associations d’élus. "Nous n’appelons pas à un 'grand soir' réglementaire et nous proposons des réformes qui ne coûteront rien aux pouvoirs publics. Nous avons deux objectifs : créer un état d’esprit de coopération entre les secteurs public et privé, qui devront travailler ensemble avec une conviction sociale et écologique forte et mettre en avant celles et ceux qui font déjà des choses qui fonctionnent", a expliqué Julien Carmona, en présentant la note.
Une prise de conscience à deux vitesses
Sur le plan de l’énergie par exemple, favoriser les investissements en commun des entreprises sur des zones d’activité, encourager le développement des "Power Purchase Agreement" en simplifiant les dispositifs contractuels, lever les freins à l’accélération des marchés globaux de performance à paiement différé, ou privilégier une approche locale de la décarbonation, sont autant de réponses utiles à cette problématique. "Les solutions qui permettent de répondre aux enjeux actuels existent, mais ne sont pas assez déployées. Il faut analyser les freins à leur mise en œuvre, qu’ils soient techniques, financiers ou politiques", a ajouté Olivier Brousse, ex-président de la Saur puis d’Idverde, membre du think tank. Le raisonnement reste le même à propos de la biodiversité. Mais le fait est qu’en la matière, la conviction demeure bien un élément clé. Car si le besoin d’apporter une réponse au changement climatique ne fait plus débat, rappelle la coalition, la prise de conscience de la sphère économique à ce sujet n’a pas la même ampleur.
Peut-être pas immédiats, les gains provenant de sa préservation sont pourtant bien supérieurs à ceux de sa destruction. S’attaquer à la question relève aussi de l’anticipation stratégique, nous fait observer Christophe Courtin, fondateur et président-directeur général du groupe immobilier Groupe Courtin, également membre de la coalition. Son entreprise est une société à mission, ayant pris l’engagement de "reconstruire la ville sur la ville tout en préservant la faune et la flore". Mais il faut également souligner que la demande en immobilier durable est par exemple en forte croissance. Et que ses actions en faveur de la biodiversité lui permettent donc aussi de se différencier sur le marché.
Outre la réhabilitation d’actifs immobiliers tertiaires anciens, ou l’obtention de certaines certifications environnementales qui augmentent l’attractivité des projets pour les locataires et acheteurs, le groupe s’appuie sur un panel d’actions concrètes : la valorisation et le recyclage de 90 % des matériaux lors de démolitions, l’utilisation de matériaux écolabellisés, la réduction de la surface imperméabilisée des terrains, le recours à une mission d’écologue sur toute la durée d’un projet (faisabilité, études, travaux, exploitation) pour viser au respect intégral de la faune et de la flore, la priorité donnée aux sous-traitants locaux… Ce qui n’empêche pas le Groupe Courtin d’afficher un taux de croissance annuel élevé. De fait, une offre s’articulant aux nouvelles attentes du marché ne peut représenter qu’un argument commercial sérieux pour remporter des contrats. Certains grands groupes, comme Thales ou NXP, ont d’ailleurs été attirés par sa proposition de bâtiments alignés avec leurs propres engagements environnementaux, remarque Christophe Courtin.
Emporter les banques
La logique s’applique aussi à l’attraction et la rétention des collaborateurs : mettre en avant l’écoresponsabilité de son entreprise permet d’en attirer de nouveaux. En clair, faire une vraie place à la biodiversité au sein de son modèle d’affaires se révèle être un levier de compétitivité, qui, au-delà d’un engagement environnemental, s’intègre finalement dans une vision stratégique de croissance durable, estime Christophe Courtin. Mais la démarche ne va pas sans se heurter à certains obstacles. Il faut convaincre les parties prenantes (clients, investisseurs, collectivités) de la valeur ajoutée de ces projets à long terme. Et leur coût initialement plus élevé peut freiner des investisseurs à la recherche de retours rapides, observe le fondateur du Groupe Courtin.
D’où l’importance d’accompagner les entreprises qui prennent des initiatives sur le sujet et œuvrent à transformer leurs modèles, en encourageant par exemple le système bancaire à développer des prêts à impact avec une certification externe, insiste la note de la Coalition Territoires & Transitions. Elle prend l’exemple du financement "PACT", développé par le Crédit Mutuel Arkéa, qui avait lancé dès 2020 un premier prêt à impact. "Arkéa PACT" est accessible dès 2 millions d’euros, pour une durée s’étalant de 5 à 20 ans et prévoit une bonification pouvant atteindre jusqu’à 20 % d’économies sur les frais financiers si l’emprunteur améliore ses performances ESG, selon des critères déterminés. Pour éviter les fausses allégations vertes, le dispositif s’appuie donc sur une évaluation externe, mesurant les progrès annuels, remis et commenté au client par la banque. Une manière d’illustrer que le financement des transitions peut être rentable, bien qu’il appelle à appréhender les performances d’une entreprise dans leur entièreté. Soit sans dissocier le financier et l’extra-financier.
Le Groupe Courtin y a par exemple eu recours pour développer près de 40 000 mètres carrés de bureaux, commerces et services à Sophia Antipolis. "En améliorant sa performance ESG, l’entreprise peut bénéficier d’une bonification atteignant 0,4 % par an du taux, ce qui représente un montant significatif sur un investissement à plusieurs millions d’euros", observe la note. Au-delà de la question du financement, le balbutiement de l’intérêt pour le sujet se reflète aussi dans le manque d’uniformité des labels et des certifications. Ce qui nécessite des efforts supplémentaires pour adapter les projets aux exigences réglementaires, en constante évolution et parfois contradictoires, regrette Christophe Courtin. Alors pour inciter les entreprises à se saisir de la question, pas de secret : la "valeur" économique de la biodiversité aura besoin d’être définie en bonne et due forme. Certes, la loi "industrie verte" de 2023 a représenté une avancée en ce sens, rappelle la coalition. Concrètement, le texte a créé un instrument de crédits de biodiversité, s’appuyant sur les sites naturels de compensation, de restauration et de renaturation (SNCRR), ayant pris le relais d’un dispositif préexistant. Les gains écologiques attendus sur ces derniers pourront être convertis en unités, qui compenseraient les atteintes à l’environnement causées par un projet industriel. Elles pourront être mises en vente dès l’octroi de l’agrément.
Exemple britannique
Mais pour l’instant, plusieurs écueils subsistent, remarque le rapport. D’abord, la méthode de calcul du gain écologique n’a pas été précisée et les critères de pérennité des sites naturels ne sont pas connus. L’investissement à réaliser par le porteur du projet pour en prouver sa pertinence devrait également être significatif. L’exemple du "biodiversity net gain" (BNG), dont la mise en œuvre débute au Royaume-Uni, pourrait être un exemple intéressant à étudier, illustre la Coalition Territoires et Transitions. Cette législation exige que les promoteurs s’engagent à restaurer 10 % de biodiversité en plus, par rapport à celle qu’ils auront détruite sur un projet. Trois leviers sont exploitables pour atteindre ce BNG, avec un ordre à respecter. La création de biodiversité sur place, tout d’abord, puis la combinaison d’une mesure sur le site ou en dehors (au travers de la réalisation de gain de biodiversité sur d’autres de leurs propres terres, ou de l’achat d’unités de biodiversité sur le marché) et, enfin, l’achat de crédits de biodiversité statutaires au gouvernement. Les bénéfices seront utilisés pour investir dans la création d’habitats.
Taille, distinctivité, diversité ou rareté de l’habitat et des espèces trouvées, importance locale… au travers de nombreux critères, de la réalisation d’une première étude de l’habitat avant le développement, tout en utilisant une métrique de biodiversité statutaire pour explorer les différentes options, un outil industriel de mesure de la qualité de l’habitat se dessine. Et donc aussi de la biodiversité. D’autant que la métrique pénalise les propositions lorsque les habitats favorisés sont éloignés du site concerné. Un coefficient de proximité d’importance pour tenir compte des particularités ultra-locales de la biodiversité. L’État n’intervient donc pas en tant que financeur, mais simplement comme régulateur d’un système qui semble déjà produire des retombées positives sur le plan économique. Si le texte a forcément fait débat au Royaume-Uni, après six mois d’expérimentation, l’introduction du BNG a permis de créer un nouveau marché et autres activités, comme des banques d’habitats, des courtiers en BNG ou encore des places de marché en ligne. Près de 500 sites sont par exemple annoncés sur ces dernières, avec une majorité d’entre eux indiqués comme candidats à l’inscription sur le registre des sites à gains à biodiversité.
Difficile d’imaginer en France une retranscription exacte du dispositif britannique relève la note, eu égard aux complexités administratives qui en découleraient bien sûrement. D’autant que l’exécutif s’est donc déjà emparé de la question. Au mois de février, certains projets de demande d’agréments de SNCRR ont aussi été annoncés. En revanche, l’attention portée au sujet de la biodiversité, le développement de nouveaux modèles d’affaires, le travail sur le long terme, ou le mariage du développement économique et de la transition environnementale, qui est plus est à l’échelle locale, ne peuvent que servir d’exemples. La présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, semble aussi incline à se saisir du sujet, puisqu’elle avait appelé, l’année dernière, à la mise en place de crédits nature. Ils pourraient permettre à des acteurs publics ou privés de rétribuer des "services" rendus à la nature par des agriculteurs et communautés locales. Un axe de travail intéressant, estime la Coalition Territoires & Transitions, qui nécessitera toutefois forcément de définir finement les critères retenus pour attacher une "valeur" à la biodiversité, en tenant compte de la singularité des écosystèmes.
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