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Eurazeo / William Kadouch-Chassaing / Christophe Bavière

exclusif L’année 2025 vue par... Christophe Bavière et William Kadouch-Chassaing / Co-CEOs d'Eurazeo

EXCLUSIF. WanSquare a demandé à des économistes et dirigeants de grandes entreprises de livrer leur vision pour 2025 après une année 2024 marquée notamment par des tensions géostratégiques toujours aussi prégnantes, le début de la normalisation monétaire, de fortes incertitudes politiques en France ou encore la prise de conscience collective du décrochage de l’Europe. Chaque jour, nous publions leurs réponses aux questions que vous vous posez et leurs attentes pour l’année qui vient. Une série à lire, partager et conserver précieusement.
Christophe Bavière et William Kadouch-Chassaing, les co-présidents d’Eurazeo - Nicolas Gouhier
Christophe Bavière et William Kadouch-Chassaing, les co-présidents d’Eurazeo - Nicolas Gouhier

Quel est votre scénario de croissance en Europe et en France pour 2025 ? De quelle manière les risques géopolitiques (Ukraine, Moyen-Orient, nouvelle administration Trump, élections fédérales allemandes) sont-ils susceptibles d’affecter vos prévisions ? Comment anticipez-vous leurs impacts sur vos activités ?

 

Après une année 2024 marquée par une stabilisation, les indicateurs pointent vers une reprise progressive, quoique fragile, dans les principales économies. Les gains de pouvoir d’achat, notamment, devraient soutenir la consommation. La désinflation est amorcée en Europe, mais la tendance est plus indécise aux États-Unis, avec des conséquences sur les taux long termes dans ce pays. À l’inverse, en Europe, la croissance devrait rester moins dynamique, avec des défis structurels désormais bien identifiés. Quant à la France, la situation des finances publiques va conditionner l’année 2025, particulièrement si elle se traduit par une incertitude sur les politiques fiscales. La baisse des taux de la BCE d’un quart de point à 3 % est positive mais il est nécessaire qu’elle se poursuive. Enfin, le contexte géopolitique reste porteur d’incertitudes marquées. Mais tout cela peut-être aussi l’occasion d’une prise de conscience en Europe sur la nécessité de renforcer la compétitivité du continent et d’en réduire les dépendances.

A l’échelle de notre groupe et compte-tenu de notre positionnement centré sur le financement et l’accompagnement des petites et moyennes entreprises européennes dans des secteurs à forte croissance, nous observons que le potentiel de développement reste attractif. La profondeur de marché – avec le tissu de PME le plus dense au monde – est également une opportunité pour les investisseurs. Et notre rôle à nous, acteur européen de la gestion d’actifs dans les marchés privés, est d’attirer ces investisseurs internationaux et de donner à ces pépites entrepreneuriales, les moyens – financiers bien sûr, mais aussi dans l’accompagnement stratégique et opérationnel – de devenir des champions mondiaux.

 

L’année 2024 a été celle des rapports Draghi, Noyer, Letta et du constat du décrochage de l’Europe. Quelles sont les mesures d’urgence à prendre au niveau européen pour renverser la vapeur et sortir l’Europe de la tenaille USA-Chine ?

 

L’ensemble de ces rapports identifient trois sujets majeurs : un écart de productivité marqué avec les États Unis, lié principalement à un déficit d’investissement dans les nouvelles technologies ; un prix de l’énergie significativement plus élevé qu’en Chine et aux États Unis, qui pèse sur la compétitivité-prix de l’industrie et des dépendances externes trop importantes, qu’il s’agisse de ressources rares ou de capacités de défense. À cela s’ajoutent des défis démographiques, écologiques et démocratiques majeurs, qui sont communs à l’ensemble des économies développées. 

Chez Eurazeo, nous sommes convaincus, dans la lignée de ces rapports, que l’Europe doit adopter une démarche offensive pour résoudre ces déséquilibres : cela passe par des investissements massifs (le rapport Draghi les chiffre à 800 milliards d’euros) ; un approfondissement du marché intérieur sur tous les plans, à commencer par l’union bancaire et l’union des marchés de capitaux ; et, une revue en profondeur du niveau de régulation qui soit compatible avec la croissance et une approche moins naïve des relations commerciales.

Tout cela prendra du temps. Mais n’oublions pas les atouts incroyables du continent, qu’on a tendance à sous-estimer. L’Europe – incluant le Royaume Uni – représente encore près du quart du PIB mondial et une part significative des flux de commerce. Le niveau d’éducation des populations, la qualité des infrastructures et un système généralement plus égalitaire de répartition des richesses sont des atouts. L’Europe a les moyens de financer ses investissements, grâce à une épargne abondante dont le principal enjeu est de mieux l’orienter. Enfin, l’Europe reste un territoire d’innovation, qui dispose d’avantages dans plusieurs domaines importants tels que les solutions climatiques, les solutions Saas, la cryptologie, la robotique, la santé numérique, la fusion nucléaire ou encore les applicatifs de l’intelligence artificielle. 

 

Comment prenez-vous en compte dans vos réflexions stratégiques la mise en place de barrières douanières et ses conséquences possibles en termes de démondialisation ?

 

Nous investissons dans des secteurs B2B qui ne sont pas directement concernés par des chaînes d’approvisionnement mondiales et des flux de marchandises que la mise en place de barrières douanières pourrait gripper. Cependant, nous ne pouvons que regretter la remise en cause des accords de commerce car ce genre d’initiative va généralement de pair avec une remise en cause des cycles économiques. Dans de telles circonstances, l’Europe ne peut pas se permettre, redisons-le, de rester naïve et être finalement la seule à respecter les accords de l’OMC. Nous avons l’avantage d’être l’un des marchés les plus importants pour les acteurs internationaux. A nous, Européens, de nous entendre pour faire valoir notre voix sur la scène internationale. 

 

Comment anticipez-vous l’instabilité politique française avec ses conséquences éventuelles notamment en matière fiscale et sociale sur vos activités ?

 

L’instabilité politique est le sujet de crédibilité et de confiance auquel tous les acteurs économiques sont confrontés. L’incertitude des politiques, qu’elles soient fiscales ou sociales, sont des sujets majeurs en matière d'investissement. Nous ne pouvons que souhaiter vivement le rétablissement d’une plus grande stabilité et la mise en œuvre de politiques favorables. L'Europe et la France, en particulier, ont bénéficié d’une constance saluée par les investisseurs étrangers ces dernières années. Nous le constatons tous les jours dans les échanges que nous avons à l’étranger, notamment au Moyen-Orient et en Asie ; l’Europe jouit d’une image jusqu’ici favorable aux entreprises et qui génère de la confiance. L'instabilité politique et les enjeux budgétaires que connaissent en ce moment l’Allemagne et la France sont forcément défavorables pour le climat des affaires. En France, la situation des finances publiques doit être inévitablement ajustée. Ce n'est pas soutenable de continuer à accroître la dette par rapport au PIB, tout cela pour financer des dépenses courantes – et cela lorsque nous avons les taux de prélèvement les plus élevés du monde – en ayant des investissements massifs à opérer pour accompagner tout à la fois le vieillissement de la population, la transition environnementale et celle du numérique.

 

Depuis dix ans, on parle de simplification sans jamais la faire, au niveau français comme européen (discussion sur l’abandon partiel des obligations de déclaration de la directive CSRD). Néanmoins, tous les groupes font face à une complexification accrue. Quelles seraient vos propositions dans votre secteur d’activité en matière de simplification (administrative, fiscale, territoriale, …) ?

 

L’Europe est allée trop loin dans la régulation de son économie, avec, de surcroît, un problème de sur-transposition des règles européennes au niveau des Etats membres et des règles antitrust inadaptées au contexte global. Cela crée un foisonnement de normes, combiné à de la complexité et de la fragmentation, qui empêche les investissements, le déploiement d’innovations et le rehaussement de la croissance.

Avant toute mesure particulière, il faut que l’ensemble des acteurs changent d’approche. L’Europe doit se préoccuper plus de compétitivité, d’investissement dans l’innovation et de passage à l’échelle. La grande force des États-Unis est de ne réguler qu’après avoir testé les modèles innovants et d’accepter l’émergence de champions de grande taille. L’Europe peut s’en inspirer. 

Un domaine particulièrement important est celui de la bonne répartition de l’épargne. L’épargne européenne est l’une des plus importantes au monde, avec un taux d’épargne des ménages de l’ordre de 13 %. C’est considérable, et cela représente aujourd’hui plus de 35 000 milliards d’euros. Or, une grande partie de cette épargne finance aujourd’hui des assets non-Européens. Les rapports Draghi, Noyer et Letta soulignent tous les volumes d’investissement requis pour renforcer la compétitivité et la crédibilité européenne. Une partie de la réponse réside résolument dans notre capacité à mobiliser ce stock d’épargne, aujourd’hui figé. Nous plaidons pour la simplification des barrières qui entravent l’Union pour l’épargne et l’investissement vers des produits qui permettent à la fois de collecter l’épargne des Européens et de la déployer partout en Europe. Le règlement ELTIF et la loi Industrie verte en France permettent d’ouvrir l’accès du non coté européen aux particuliers. C’est une première intention de démocratisation qu’il faut intensifier.

 

Quel sera, selon vous, le principal défi à relever et où se situent les plus grandes opportunités à saisir pour le private equity en 2025 ?

 

Nous croyons plus que jamais en la thèse de l’investissement européen. Le défi de perception auquel l’Europe doit faire face n’est, bien sûr, pas sans fondement, mais nous avons de profondes convictions doublées d’un esprit non conformiste qui nous font penser que l’Europe demeure un terrain d’investissement performant pour peu que l’on sache identifier les bonnes pépites. Nous sommes conscients de ses multiples atouts : sa capacité à protéger les investisseurs, la robustesse de son économie, la diversité des secteurs et des géographiques, sa capacité d’innovation et de soutien à son écosystème de start-up, ses infrastructures mais également et peut être surtout ses talents. Il y a évidemment des domaines où nous ne pourrons pas rattraper notre retard, mais, heureusement, nous possédons de véritables savoir-faire dans des secteurs hautement stratégiques.

Dans ce contexte, nous considérons que l’Europe doit continuer de faire croitre ses grands acteurs de la gestion d’actifs sur les marchés privés pour accompagner ces entreprises de l’économie réelle dont l’alpha et l’oméga n’est pas nécessairement de se faire financer par les marchés cotés. Notre secteur de la gestion d’actifs vit de profondes transformations et s’industrialise rapidement. Il va y avoir des segmentations nouvelles et tout le monde ne jouera pas dans la même catégorie, entre des fonds globaux, des fonds pan-européens et des petits fonds très spécialisés. Eurazeo a de solides atouts à faire valoir parce que notre positionnement est ambitieux et notre savoir-faire unique, avec des équipes positionnées sur des secteurs à forte croissance, assurant un maillage resserré du continent. Alors nous allons jouer notre façon de faire européenne, et c’est une fierté !

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