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Les fusions bancaires ne sont pas pour demain
Avec les annonces récentes de projets d'acquisitions de Banco Sabadell par BBVA et de Creval par le Crédit Agricole, qui avaient suivi l'offre d'Intesa San Paolo sur UBI Banca en février dernier, il est tentant d'y voir le début d'une vague de concentration dans le secteur bancaire européen. D'autant que d'autres rumeurs vont bon train, comme celles de discussions entre la Société Générale et l'italienne UniCredit, ou entre cette dernière et sa compatriote Monte die Paschi di Siena (MPS). Le tout sous l'oeil bienveillant des autorités européennes, qui appellent, depuis l'été, à relancer les projets de rapprochements transnationaux à l'échelle de la zone euro.
Mais la décision coup-de-théâtre de Sabadell vendredi dernier de mettre fin aux discussions avec BBVA seulement onze jours après les avoir officialisées - en raison d'un désaccord "sur le ratio d'échange des actions des deux groupes", c'est-à-dire sur une question de valorisation - vient rappeler que la concentration bancaire européenne reste un vœux pieux. Pour longtemps.
Même si le contexte semble favorable (les synergies possibles sont nombreuses, d'autant plus que les valorisations boursières sont actuellement abordables), plusieurs limites réduisent la probabilité de voir de grandes fusions.
En premier lieu, la taille des acteurs est un frein quasi-rédhibitoire, que ce soit en termes de bilan ou d'effectifs. La faiblesse persistante des taux d'intérêt depuis la crise financière de 2007-2008 et le formidable développement de la finance de marché ont provoqué une véritable inflation des bilans bancaires. Sans parler du développement très puissant de certains établissements - français en particulier - dans les métiers d'assurances. Pour ne citer que BNP Paribas et la Société Générale (le scénario d'une acquisition de la seconde par la première a refait surface au début de l'été à l'aune des difficultés de l'établissement rouge et noir), un rapprochement créerait un géant d'environ 3 000 milliards d'euros de bilan, difficilement gérable et d'un intérêt assez limité pour BNP Paribas. Et voir les banques se lancer dans la réduction de leur bilan paraît pour le moins hypothétique - même si c'était possible : les actifs de trading dans le bilan de la Société Générale par exemple comptent presque autant que ses encours de prêts (environ 400 milliards d'euros comparés à 450 milliards, pour un bilan de 1 350 milliards d'euros). Enfin, créer des mastodontes est la meilleure manière de se retrouver avec de nouveaux établissements "too big to fail", en contradiction totale avec la volonté des autorités depuis la crise financière.
La citadelle mutualiste
Deuxième obstacle majeur, les enjeux de souveraineté nationale et de partage des risques. Si le système bancaire européen est relativement harmonisé (monnaie unique, règles prudentielles et de supervision commune), on est encore loin de l'union bancaire. En particulier sur un point : la garantie commune des dépôts, qui reste à l'état de projet. Les pays "frugaux" (en gros, l'Europe du Nord) ne veulent pas que leurs acteurs bancaires phares soient exposés au risque de pays aux finances publiques déséquilibrées. "Le plan de relance européen de 700 milliards d'euros pour contrer les effets de la crise sanitaire est un pas important vers l'union des systèmes financiers et un budget européen, mais la garantie commune des dépôts bancaires reste la ligne d'arrivée qui permettra les grandes fusions transfrontalières", résume Farhad Moshiri, analyste chez Alphavalue.
Autre sujet, les établissements européens, qui ont subi coup sur coup la grande crise financière de 2007-2008, la crise de la zone euro en 2010-2012, puis la crise sanitaire, ont pour certains encore une santé chancelante. La tentative de rapprochement entre Deutsche Bank et Commerzbank, les deux anciens champions allemands, a notamment échoué en 2019 pour cette raison : l'union de deux canards boiteux ne fait pas un canard valide. D'un autre côté, les banques européennes ont toutes considérablement renforcé leurs fonds propres depuis 10 ans, se soumettant aux exigences des régulateurs et des superviseurs. Le résultat est que la plupart d'entre elles n'ont pas de besoins en capitaux qui auraient pu encourager les rapprochements.
Le sujet capitalistique ramène aussi à évoquer la structure même du secteur bancaire européen. Il est caractérisé par le poids important des organisations mutualistes - donc non cotées (rendant impossible toute OPA), à la culture très particulière (rendant difficile les synergies) et à la gouvernance alambiquée peu propice aux accords capitalistiques. Il faut que les établissements mutualistes aient le couteau sous la gorge pour qu'ils se rapprochent ou acceptent d'être acquis, à la lumière de ce qui s'est passé en Espagne ou en Italie dans les années 2010. Le laborieux rapprochement entre les organes centraux des Banques Populaires et des Caisses d'Épargne pour créer BPCE en 2009 est un repoussoir.
Encore ego, toujours ego, les mêmes egos…
À tout cela s'ajoutent évidemment les questions d'égo : on imagine ainsi mal une cohabitation entre Jean-Pierre Mustier, actuel directeur général d'UniCredit et ancien patron de la BFI de la SocGen au moment du scandale Kerviel (qui lui a coûté son poste), et Frédéric Oudéa, directeur général de la SocGen arrivé justement après l'affaire en tant que PDG et qui a rechigné à mettre fin au cumul des fonctions de DG et de président… Sans compter les plans sociaux que des méga-fusions provoqueraient, faisant de ses opérations un sujet politique explosif. On connaît la sensibilité du sujet en France, mais également en Allemagne, où les syndicats étaient vent debout contre le projet de rapprochement entre Deutsche Bank et Commerzbank.
En attendant que les planètes s'alignent (c'est-à-dire plusieurs années), les acquisitions de petits acteurs par de plus gros (comme Creval par le Crédit Agricole) ou des opérations à l'échelle des métiers (à l'image d'un scénario entre les gestionnaires d'actifs Amundi, filiale du Crédit Agricole, et DWS, filiale de Deutsche Bank) sont beaucoup plus probables.
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