Feuilleton de l'été
Feuilleton de l'été
Matthieu Pigasse, Lazard : un caméléon au costume de banquier
Quiconque croit un tant soit peu à l’astrologie ne serait pas surpris d’apprendre que Matthieu Pigasse est né en mai 1968. L’alignement des planètes, en cette période de révolution sociale et d’anti-bourgeoisie à Paris, aura à coup sûr influencé le caractère de l’iconoclaste de la banque d’affaires parisienne.
Pourtant, Matthieu Pigasse n’est pas sorti des sentiers battus tout de suite : fils d’une famille de journalistes, il intègre Sciences-Po puis l’ENA dont il sort en 1994, ce qui l’amène tout naturellement à rentrer au Trésor, où il s’occupera de la gestion de la dette et de la trésorerie de l’Etat. Il entre ensuite au cabinet de Dominique Strauss-Kahn en 1998, puis comme directeur adjoint au cabinet de Laurent Fabius. Il se souviendra de cette période enrichissante de par la diversité des sujets et des problématiques traités, du dopage dans le Tour de France à la vache folle, ou encore aux problématiques techniques de concurrence.
Quand la gauche perd les élections en 2002, il est, au mépris des principes républicains selon lui, remercié et se reconvertit dans le privé. Sur les conseils d’Alain Minc, il est alors recruté comme associé-gérant chez Lazard et retrouve dans la banque d’affaires la capacité à s’adapter à un éventail très ouvert de situations. Surtout, il adhère très vite au terrain de jeu des négociations, qui est pour lui un mélange de jeu d’échecs, c’est-à-dire une grande sophistication tactique et de fond, et de poker, où le bluff a son rôle à jouer.
Dès le départ, il se spécialise dans le conseil aux gouvernements pour la restructuration de leur dette. Il se passionne pour ce sous-segment de la banque d’affaires, créé par Lazard, Warburg Pincus et Lehman Brothers dans les années 70, un trio que l’on surnommait déjà «la Troïka». Après la disparition de ses deux concurrents, Lazard devient le leader incontesté dans ce domaine et multiplie les mandats pour l’Egypte, le Venezuela et bien sûr l’Argentine, qui fait faillite en 2001 et constitue le premier dossier d’envergure de Matthieu Pigasse, qui passera un an sur place. L’activité est aujourd’hui dirigée par une équipe de choc et d’expérience, menée par Eric Lalo, Daniel Cohen et Michèle Lamarche et dotée d’une trentaine de banquiers.
Dans cette période prospère en deals, Matthieu Pigasse se focalise ensuite sur les fusions-acquisitions et les mandats prestigieux tombent : vente du Paris Saint-Germain à Colony Capital, Butler et Morgan Stanley en 2006, puis aux qataris cinq ans plus tard, vente de la part d’Accor dans le Club Med (2006), un groupe sur lequel il travaille aujourd’hui encore, puisqu’il a accompagné Andrea Bonomi dans sa riposte à l’offre d’Ardian et Fosun. D’autres opérations géantes suivent : la fusion de GDF et Suez, mais aussi la vente d’Areva T&D, car Lazard est le conseil traditionnel de toutes les opérations d’Areva… «Sauf une, Uramin», précise-t-il avec ironie.
Et depuis le début de l’année, c’est un festival, sur fond de réveil des grandes transactions : conseil de Vivendi dans la vente de SFR, de Dongfeng pour son entrée au capital de PSA, fusion Lafarge-Holcim, rachat par l’Oréal de ses 8% détenus par Nestlé, ou encore OPA de Klépierre sur Corio… Lazard est partout, tout le temps, et même là où on ne l’attend pas, comme la révélation surprise de l’offre d’Iliad sur T-Mobile, sur laquelle il a planché dans le plus grand secret. Car il accompagne Xavier Niel, son associé dans le Monde et le Nouvel Observateur, dans tous ses projets, et encore tout récemment dans leurs velléités sur LCI.
Mais si Lazard a su retrouver le lustre d’antan, ce n’est pas seulement grâce à la contribution de l’enfant terrible des M&A, ce fan de rock et de jeux vidéo insomniaque qui a su s’octroyer la place de patron de Lazard Europe, aux côtés de Bruno Roger et au détriment d’Erik Maris. C’est aussi, de son propre aveu, le succès de toute une équipe, où les jeunes (Alexandre Benais, Isabelle Xoual, Vincent le Stradic, Jean-Louis Girodolle) côtoient les plus expérimentés (François Kayat, Pierre Tattevin) dans un nouvel esprit, où les anciennes rivalités ont laissé place à la fraternité. En témoignent les sorties régulièrement organisées, comme la séance de cinéma mensuelle, pour décompresser et approfondir les liens.
Cela n’empêche pas ces jeunes loups d’avoir une technique de travail bien ficelée : celle d’agir en « commando », par opposition à un état-major très hiérarchisé. Ainsi, l’absence de hiérarchie visible, le travail en équipe et la capacité d’action rapide, 24h sur 24, est leur marque de fabrique. Un mot d’ordre résume cet état d’esprit : « ensemble, nous sommes invincibles ». Face à une concurrence de plus en plus ardue des boutiques et des banques depuis 20 ans, la capacité d’exécution est la même, la différence se fait donc désormais sur l’intelligence de la situation et des hommes. Comprendre les objectifs et contraintes de son client, dans un rôle mixte entre médecin urgentiste et généraliste. Si l’on en juge par les chiffres – Lazard a été conseil de neuf des dix plus grosses opérations de l’année en France -, la méthode semble avoir fait ses preuves auprès des grands corporates français.
Reproduction et diffusion interdites sans autorisation écrite

