Entreprises / Actions / Carmat
Entreprises / Actions
Carmat
Carmat, un gâchis français encore évitable ? / Le cœur artificiel Aeson suspendu à un rachat en urgence
La séquence pourrait prêter à sourire, si elle n’était pas désolante. En mai dernier, lors du sommet Choose France, le cœur artificiel Carmat figurait dans le film de présentation des innovations emblématiques tricolores, aux côtés d'autres fleurons de l'excellence française. Un choix justifié : Aeson – c’est son nom – reste à ce jour le seul cœur artificiel au monde à la fois pulsatile (il bat comme un cœur humain), hémocompatible (réduisant les risques de caillots et de réactions inflammatoires) et auto-régulé (adaptant son débit aux besoins physiologiques du patient).
Mais quelques semaines plus tard, le contraste est brutal. Carmat, fondée il y a dix-sept ans par le professeur Alain Carpentier, Matra Défense et le fonds Truffle Capital, a été placée en redressement judiciaire, après avoir déclaré sa cessation de paiements. L’issue la plus probable, sinon la moins pire, semble être une reprise, à coup sûr par un acteur étranger. La société a en effet annoncé vendredi le lancement d’un appel d’offres dans le cadre de la procédure, en vue de trouver des investisseurs ou repreneurs.
" Je ne cherche plus d'argent, je cherche des repreneurs ", confie à WanSquare Stéphane Piat, directeur général de Carmat. " J’ai contacté tous les groupes susceptibles d’être intéressés ", précise-t-il. Parmi eux, plusieurs grands noms américains de la medtech – Abbott, Boston Scientific, Johnson & Johnson, Edwards – mais aussi des acteurs asiatiques. " On a l’Inde. On a été sollicités par des Chinois. "
Urgence sanitaire
Une reprise permettrait d’assurer la continuité du projet, au nom de l’intérêt général. Pour les patients d’abord. Le cœur Aeson est aujourd’hui utilisé en Europe comme pont vers la greffe chez les patients atteints d’insuffisance cardiaque terminale, notamment en cas d’atteinte biventriculaire. Il permet de stabiliser leur état en attendant un greffon. Face à la situation, Carmat demande aux centres hospitaliers d’accélérer les processus de transplantation. Car la loi est stricte, rappelle Pascal Roux, associé Restructuring au cabinet Watson Farley & Williams : " Pendant la période d’observation, l’entreprise ne peut pas poursuivre des activités déficitaires. "
" On va leur demander de faire le maximum ", indique Stéphane Piat. Un patient, cependant, ne pourra pas être greffé, en raison de son état de santé. " Il est tellement malade qu’on ne pourra jamais le transplanter. Pour lui, il faut qu’on trouve une solution, et c’est ce qu’on est en train d’étudier. "
Mais au-delà des patients actuels, c'est tout le savoir-faire autour d'un dispositif répondant à des enjeux de santé publique majeurs à venir qui risque de disparaître. Rien qu’en France, l’insuffisance cardiaque concerne déjà près de 2 millions de personnes, avec une prévalence qui explose avec l’âge (plus de 20 % des plus de 85 ans), et une pénurie chronique de greffons. Face à cette réalité, les alternatives à la greffe, comme les cœurs artificiels, sont indispensables. Le seul concurrent d’Aeson, le cœur américain de Syncardia, reste très imparfait. Le dispositif de Carmat, pulsatile, hémocompatible et auto-régulé, reste sans équivalent.
De l’investissement massif à la cession au rabais
Mais pour qu’il survive, il faut aller vite. Laisser disparaître la société "serait une gabegie incroyable ", alerte Stéphane Piat. " Il nous faut un repreneur tout de suite. Ce projet a pris des années à construire, et il suffirait de quelques jours pour tout détricoter. "
Même en cas de reprise, difficile de se réjouir pleinement. Le scénario d’un rachat par un acteur étranger, de plus en plus probable, s’inscrirait dans une longue série de désengagements français. " Ce serait la suite inéluctable d’une industrie de la santé en France qui part à l’étranger, avec des sociétés développées grâce à nos deniers ", observe le dirigeant. Ces dernières années, plusieurs pépites tricolores ont ainsi été absorbées par des groupes américains : Vexim, spécialiste des dispositifs pour le traitement mini-invasif des fractures vertébrales, rachetée par Stryker pour 183 millions d’euros en 2017 ; Medicrea, pionnière de la chirurgie du rachis personnalisée grâce à l’intelligence artificielle, acquise par Medtronic pour 135 millions d’euros en 2020 ; ou encore SuperSonic Imagine, qui avait développé une technologie d’échographie ultrarapide, reprise par Hologic pour 35 millions d’euros en 2019. Entre autres.
Depuis son arrivée à la tête de Carmat en 2016, Stéphane Piat a levé 420 millions d’euros – " le record européen ", souligne-t-il. Et pourtant, la société s’apprête à être vendue pour un montant qui ne représentera qu’une infime partie de cette somme. Sa capitalisation boursière dépasse à peine 30 millions d’euros, quand bien même son action s’envole de 60 % vendredi, dans l’espoir d’un rachat.
Issu de la Silicon Valley, le dirigeant pensait avoir trouvé en Carmat un projet capable de rassembler les énergies autour d’une ambition industrielle forte : " Je me suis dit qu’un projet aussi fédérateur, avec Bpifrance et Airbus au capital, était sur de bons rails. Il n’y avait plus qu’à travailler pour y arriver. " Mais l’élan ne s’est jamais concrétisé. " Bpifrance n’est jamais revenu à la table, et Airbus a disparu dans le temps. "
Quand l’Europe n’a pas les moyens de son ambition
Le constat est brutal : l’écosystème européen n’est pas dimensionné pour accompagner des projets aussi innovants. Pour boucler le mois de juin, Carmat avait besoin de trois millions d’euros. Une somme dérisoire au regard des enjeux industriels, médicaux et stratégiques… mais déjà trop difficile à réunir sur le continent. Résultat : cinq levées de fonds en seize mois, chacune pour des montants limités, faute d’acteurs capables de porter l’effort dans la durée. Et Carmat est loin d’être un cas isolé : peu de gens savent que, début 2025, Mauna Kea Technologies – spécialiste de l’imagerie cellulaire in vivo et autre medtech française emblématique – a été placée en procédure de sauvegarde.
S’ajoute à cela le fait que la France ne dispose pas de l’écosystème industriel nécessaire pour accompagner des projets aussi complexes. " Il n’y a pas de fournisseurs, il n’y a rien. Il faut tout construire ", résume Stéphane Piat. Un constat qui remonte aux origines du projet. Dès 2008, dans la foulée du soutien public initial, Carmat avait tenté de structurer une filière nationale en s’appuyant sur les compétences issues de l’aéronautique.
Jusqu’ici, les ambitions de la France de devenir un leader mondial en medtech et biotech peinent à se concrétiser. Mais il n’est peut-être pas trop tard. Une autre voie reste possible : un soutien direct de l’État. " Il faudrait très rapidement une action, une avance remboursable ou non remboursable de l’État. Ça a été fait en 2008 au démarrage ", rappelle Stéphane Piat. Le temps, lui, est compté. Carmat ne dispose plus que de quelques semaines de trésorerie. " On a très peu de cash ", insiste le directeur général.
En choisissant de confier son invention à la France en 2008, le professeur Alain Carpentier avait fait un pari de souveraineté. À l’heure où Carmat vacille, difficile de ne pas penser que l’américain Edwards Lifesciences, et à qui il avait déjà cédé les droits sur ses valves cardiaques biologiques révolutionnaires, aurait peut-être offert un destin plus stable à ce cœur artificiel. Edwards Lifesciences est devenu un leader mondial dans ce domaine grâce à cette technologie.
Reproduction et diffusion interdites sans autorisation écrite

