WAN
menu
 
!
L'info stratégique
en temps réel
menu
recherche
recherche

Entreprises / Actions / Carmat / coeur artificiel

Entreprises / Actions
Carmat / coeur artificiel

Carmat, un fleuron technologique en péril / Le pionnier français de la medtech face à une impasse financière

Confrontée à une situation de trésorerie critique, la société Carmat, pionnière du cœur artificiel, pourrait se retrouver en cessation de paiements d’ici la fin juin. Faute d’un financement rapide, l’un des projets médicaux les plus avancés d’Europe risque de s’arrêter net, au moment même où sa technologie commence à trouver sa place sur le terrain.
Carmat cherche 3,5 millions en urgence pour poursuivre le développement de son coeur artificiel - Photo by Anne-Christine POUJOULAT / AFP
Carmat cherche 3,5 millions en urgence pour poursuivre le développement de son coeur artificiel - Photo by Anne-Christine POUJOULAT / AFP

Lancée en 2008 sous l’impulsion du professeur Alain Carpentier, avec le soutien du docteur Philippe Pouletty (Truffle Capital) et l’expertise technologique d’Airbus (ex-Matra Défense), Carmat pourrait voir son aventure s’interrompre brutalement. Vendredi, la société à l’origine du cœur artificiel Aeson, considéré depuis toujours et encore aujourd’hui comme le dispositif le plus avancé au monde dans ce domaine, a tiré la sonnette d’alarme : sans financement complémentaire d’ici la fin juin, elle se retrouvera en cessation de paiements. Une annonce qui vient de faire chuter le cours de Bourse de Carmat de 50% en deux jours.

Déjà en difficulté, Carmat avait indiqué le 29 avril 2025 disposer de la trésorerie nécessaire pour tenir jusqu’à la mi-juin. Mais malgré des démarches actives pour mobiliser de nouvelles ressources, aucun financement n’a encore été sécurisé. Un minimum de 3,5 millions d’euros est désormais requis en urgence pour maintenir l’activité au-delà de ce mois. Et ce besoin immédiat n’est que l’arbre qui cache la forêt : à horizon de douze mois, Carmat estime son besoin total de financement à 35 millions d’euros, dont 20 millions à mobiliser d’ici la fin de l’année : huit millions d’euros dès juillet, quatre millions d’euros supplémentaires en septembre, puis à nouveau huit millions d’euros d’ici décembre.

 

Un accès au capital de plus en plus difficile

 

Cela fait longtemps que Carmat enchaîne les levées de fonds, que ce soit par augmentation de capital, emprunts ou subventions. Cette recherche constante de financement fait partie intégrante d’un modèle économique encore loin de l’équilibre. Ce recours régulier à des sources variées de capital s’est aussi appuyé sur des soutiens institutionnels. En 2020, la Banque européenne d’investissement avait ainsi accordé à Carmat un prêt de 30 millions d’euros, financé dans le cadre du plan d’investissement pour l’Europe. Un appui significatif, qui témoignait de la reconnaissance du caractère stratégique et innovant du projet, toujours reconnu aujourd’hui.

Problème, le contexte de marché s’est nettement durci. Le capital-risque traverse une phase de contraction depuis le début de l’année 2025, marquée par une baisse du volume des transactions, une sélectivité accrue des investisseurs et un recentrage sur les projets déjà matures ou rentables. Bien sûr, Carmat n’est pas une société de capital-risque au sens strict, puisqu’elle est cotée en Bourse. Mais elle en partage de nombreuses caractéristiques : forte intensité en R&D, absence de rentabilité, technologie de rupture, horizon de rentabilité éloigné. Elle dépend, elle aussi, d’un écosystème d’investisseurs spécialisés, qui ont tendance à flécher davantage leurs investissements vers l’intelligence artificielle, tandis que des technologies de rupture comme la deeptech, la medtech ou la biotech attirent plus difficilement les financements, indépendamment de leur intérêt stratégique.

 

Une technologie dans sa phase décisive

 

Carmat a toujours assumé une trajectoire longue, fondée sur une montée en puissance progressive des ventes de son cœur artificiel Aeson, jusqu’à atteindre l’équilibre financier. Un objectif que la société associe à un rythme de 500 implantations par an. En 2024, seules 42 interventions ont été réalisées, mais l’écart n’est pas jugé insurmontable au regard du potentiel de la technologie.

C’est tout l’enjeu de l’étude EFICAS, la plus vaste jamais conduite par Carmat. Elle vise à démontrer l’efficacité, la sécurité et la valeur médico-économique du cœur artificiel Aeson. Avec un double objectif : obtenir le remboursement par la Sécurité sociale à partir de 2026 et consolider le dossier de demande d’homologation auprès de la FDA, attendue à l’horizon 2028. Les États-Unis représentent, de loin, le premier marché mondial pour l’insuffisance cardiaque. Le recrutement des 52 patients prévus initialement a été finalisé en mai. Compte tenu du suivi clinique de six mois requis après chaque implantation, les résultats de l’étude sont attendus d’ici la fin de l’année. L’année 2025 s’annonce donc comme un tournant décisif dans la trajectoire commerciale de Carmat, tant en France qu’à l’international. Ce n’est pas un hasard si l’effort de financement demandé est aussi important : l’entreprise est à un moment charnière de son développement.

 

L’indication de destination, clé d’un marché élargi

 

À ce stade, le cœur Carmat est utilisé comme solution transitoire pour les patients en attente de greffe, dans ce que les médecins appellent une indication “bridge-to-transplant”. Mais l’entreprise vise également une indication dite “de destination”, qui permettrait d’implanter durablement le cœur artificiel chez des patients non éligibles à la transplantation. Cette seconde indication ouvrirait un marché bien plus large. Une étude clinique dédiée devait être lancée au second semestre 2025 en Europe pour acquérir de l’expérience dans cette indication. Là encore, son lancement dépendra des moyens financiers dont disposera la société.

Carmat ne ménage pas ses efforts pour tenter de combler le vide. En parallèle de ses discussions avec des investisseurs, elle a lancé un appel aux dons sur la plateforme onparticipe.fr. À cinq jours de l’échéance, un peu plus de 12 000 euros avaient été récoltés sur les dix millions affichés comme objectif. Un montant dérisoire face aux besoins exprimés, qui illustre l’isolement croissant d’un projet pourtant reconnu comme l’un des plus avancés au monde, et révèle, plus largement, les limites d’un système de financement européen encore peu adapté à des projets aussi capitalistiques et risqués. L’histoire serait peut-être différente aux États-Unis.

Reste à espérer qu’un soutien providentiel permettra de sauver ce qui constitue à ce jour le seul cœur artificiel physiologique au monde : un dispositif hémocompatible, pulsatile, auto-régulé, qui fonctionne, et a déjà permis de prolonger la vie de 120 patients.

Vous souhaitez réagir à cet article ou apporter une précision ?
Commentez cet article