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Feuilleton de l'été / Air France - KLM / Sébastien Justum

Feuilleton de l'été
Air France - KLM / Sébastien Justum

exclusif Série d’été - ces jeunes leaders qui construisent la France de demain / Sébastien Justum, secrétaire général adjoint, directeur des affaires publiques et internationales, Air France-KLM

EXCLUSIF. Des tunnels alpins aux centrales nucléaires, avant les avions d’Air France-KLM, Sébastien Justum a toujours préféré les secteurs où les stratégies prennent une forme tangible. Ce normalien et énarque de 38 ans a fait du dialogue entre l’État et l’entreprise le fil rouge de son parcours. Lettres et mathématiques, public et privé, France et international : Sébastien Justum s’est toujours méfié des choix trop binaires. Passé de la philosophie à la haute fonction publique, puis à Air France-KLM, il évolue aujourd’hui au point de rencontre entre stratégie, industrie et politiques publiques.
Sébastien Justum, secrétaire général adjoint, directeur des affaires publiques et internationales, Air France-KLM.
Sébastien Justum, secrétaire général adjoint, directeur des affaires publiques et internationales, Air France-KLM.

Sébastien Justum a longtemps mesuré ses progrès en points Elo. Initié aux échecs vers quatre ans, inscrit en club dès les premières années d’école, il a atteint 2 250 points, contre environ 2 800 pour le champion du monde. « Je n’avais pas le niveau pour devenir professionnel, mais j’aurais pu être semi-professionnel », estime-t-il. Il s’est pourtant arrêté aux portes du titre de maître international, lucide sur ce que franchir ce cap aurait exigé : « Il faudrait travailler avec des logiciels spécialisés et y consacrer tous ses week-ends. C’est une discipline extrêmement exigeante et compétitive. » Il a remporté des prix en tournoi, mais jamais suffisamment pour en vivre. Le futur secrétaire général adjoint d’Air France-KLM a ainsi renoncé à la compétition.

Son premier grand choix professionnel obéit à la même lucidité. Fils d’une enseignante d’espagnol d’origine argentine et d’un agrégé de lettres classiques, il passe par une classe préparatoire B/L, à la croisée des lettres et des sciences sociales, puis entre à l’École normale supérieure avec l’idée de faire de la recherche en philosophie. Il y étudie notamment la philosophie des religions, sans délaisser les sciences sociales et l’économétrie. Cette pluralité lui paraît naturelle. Nourri par une formation où les mathématiques côtoient les lettres et l’histoire, il ne ressent pas le besoin de choisir trop tôt entre les raisonnements quantitatifs et les humanités. L’attelage peut étonner ; lui n’y voit aucune contradiction.


Le choix des possibles


Au cours de ses années à l’ENS, pourtant, il bifurque. Il invoque avant tout « une question d’employabilité ». La recherche continue de le passionner, mais ses débouchés lui paraissent étroits : il faudrait souvent poursuivre hors de France, affronter une compétition extrême et risquer de s’enfermer dans une voie offrant peu de passerelles. « En France, l’orientation initiale est survalorisée. Il serait par exemple assez compliqué, avec un doctorat en archéologie, de pouvoir rejoindre ensuite le BCG ou Bercy », illustre-t-il. Il choisit donc de continuer à nourrir ses intérêts intellectuels dans sa vie personnelle, tout en s’orientant vers un métier plus opérationnel.

En parallèle, Sciences Po, où il s’est inscrit surtout pour préparer le concours de l’ENA, lui ouvre une première fenêtre sur des carrières qu’il connaît encore peu. Les enseignants y sont hauts fonctionnaires, avocats d’affaires ou financiers, et les échanges se prolongent volontiers hors des cours. « Quand votre professeur de finances publiques travaille en banque d’affaires ou à Bercy, cette sociabilité permet de constituer un réseau et des exemples professionnels concrets », raconte-t-il. Un stage de six mois chez Allen & Overy lui permet ensuite de se confronter directement à cet univers, entre M&A, droit des concessions et droit des contrats. Il y observe un monde très transactionnel, où la performance se mesure « sur des indicateurs très précis, très concrets et souvent à plus court terme ». L’expérience ne le convainc pas de passer le barreau, mais elle lui permet d’écarter une voie et de préciser la suivante. 


De la Cour des comptes au Kenya


L’ENA le mène à la Cour des comptes, où il demeure juridiquement magistrat, même si sa carrière y est suspendue. Quatre ans durant, au sein de la première chambre, consacrée à l’économie et aux finances, il contrôle la performance et la stratégie d’entreprises publiques, de La Poste à la Caisse des dépôts, et travaille sur le budget de l’État. Il cherche aussi à ouvrir davantage ses missions à l’international et au terrain. « Je voulais travailler dans un environnement anglophone et travailler sur des terrains internationaux. » Comme auditeur externe du Programme alimentaire mondial, l’agence des Nations unies chargée de l’aide alimentaire dans les zones de conflit et de famine, il se rend notamment au Kenya pour contrôler la gestion de l’aide destinée à des camps de réfugiés somaliens et soudanais.


Au cœur de l’État actionnaire


En 2018, il rejoint l'Agence des participations de l'État, où il passe près de six ans, d'abord aux transports, puis à l'énergie. « À l’APE, vous avez en quelque sorte deux métiers », résume-t-il : l’un s’apparente à celui d’un fonds d’investissement, avec le suivi financier et stratégique des participations, l’autre à celui d’administrateur pour le compte de l'État. Il siège ainsi aux conseils des sociétés exploitant les tunnels du Fréjus et du Mont-Blanc, avant de devenir administrateur de RTE, Enedis et Framatome. Il y retrouve surtout le fil rouge de sa première partie de carrière : « essayer de réconcilier les stratégies d'entreprise et les intérêts de l'État ». Dans un environnement mondial très concurrentiel, plaide-t-il, il faut « essayer, quand cela fait sens, de faire équipe entre les intérêts publics et privés ». Son terrain de prédilection, lui, ne varie pas : les secteurs « un peu vieille économie », où l’on construit ou exploite « des actifs tangibles, comme des usines, des bateaux, des avions ».

Le sauvetage d’Air France-KLM le mobilise tout particulièrement. Passé à l'énergie, il accompagne le retour en grâce du nucléaire, symbolisé par le discours de Belfort, participe à la sortie de cote d'EDF et lance le Fonds France Nucléaire, destiné à reconstituer un tissu de sous-traitants fragilisé par des décennies sans nouveaux chantiers. La pénurie de soudeurs qualifiés oblige alors la filière à faire venir des spécialistes des États-Unis, une dépendance qu’il juge intenable : « Il convenait d’éviter le jour où les Américains vous disent : “Désolés, nous en avons désormais besoin pour nous-mêmes.” Sans alternative nationale, vous vous retrouvez sans rien. » Administrateur de Framatome, il contribue à la création de la Haute école de soudage, en lien avec Naval Group, confronté aux mêmes besoins pour ses sous-marins nucléaires : « Nous en sommes très fiers. »


Le choix d’Air France-KLM


En juillet 2023, il passe de l'autre côté. « Un mélange de projet individuel et de hasards professionnels », résume-t-il. Air France-KLM, qu’il a suivie de près pendant la crise, lui est déjà familière : à Bercy, il en a côtoyé les dirigeants, notamment Ben Smith. Le groupe cochait toutes les cases : une vraie entreprise privée, mais dont l'État est le premier actionnaire ; un acteur industriel doublé d’une puissante machine commerciale et digitale ; une entreprise à l’ancrage français, mais profondément européenne et mondiale. Au sein du secrétariat général, ses responsabilités couvrent la gouvernance, les dossiers juridiques et le M&A. Il pilote aussi les affaires publiques avec une équipe d’une dizaine de personnes, des relations avec les élus locaux et le Parlement aux politiques européennes et aux échanges avec les gouvernements étrangers.

La consolidation européenne occupe une large place dans son agenda. Deux dossiers concentrent notamment l’attention du groupe : Scandinavian Airlines et TAP. Air France-KLM détient déjà 20 % du capital de la première et a conclu un accord pour en devenir l’actionnaire majoritaire et en faire sa troisième filiale, sous réserve des dernières étapes réglementaires auprès de la Commission européenne : « Nous espérons finaliser l'opération d'ici à la fin de l'année. » Copenhague deviendrait alors le troisième hub du groupe. Concernant TAP, également convoitée par Lufthansa, Air France-KLM a déposé une première offre non contraignante. Il attend désormais la suite du processus : « Nous devrions avoir une réponse à la rentrée ou à l’automne. » La logique stratégique est claire : renforcer la présence du groupe dans un marché portugais porté par le tourisme et étendre davantage son réseau vers les Amériques. Au-delà de ces projets de consolidation, les enjeux industriels restent tout aussi présents. Dans la maintenance aéronautique, Air France-KLM occupe le deuxième rang mondial derrière Lufthansa, sur fond d’« une guerre terrible pour attirer les talents ».

Quand il se projette à l’horizon de quelques années, Sébastien Justum ne raisonne pas en termes de poste ou de titre. Il se verrait plutôt continuer à porter un chantier de politiques publiques : l’évolution des règles qui encadrent le secteur aérien européen, « dans un monde où la concurrence internationale entre compagnies aériennes est extrêmement forte », compagnies du Golfe en tête. « C’est un sujet extrêmement motivant sur le plan professionnel, et il ne va pas disparaître de sitôt. »


Un échiquier sans frontières


L'international ne se limite pas, chez lui, à la vie professionnelle. Sébastien Justum possède trois nationalités : française, argentine et italienne. La dernière, héritée d'un grand-père né près de Gênes, représente à ses yeux, comme pour beaucoup d’Argentins, « un héritage plus qu’une réalité quotidienne ». Son lien avec l'Argentine, en revanche, se cultive. Bilingue depuis la naissance, il se rend à Buenos Aires au moins une fois par an et entend transmettre cette nationalité à ses deux enfants, âgés de cinq et deux ans. Leur arrivée a imposé un nouveau tempo à ses journées : « La vie est parfois un peu minutée. C'est un choix. » Le jeu, lui, ne l’a jamais tout à fait quitté. Il a fréquenté des clubs d’échecs à Buenos Aires, où il passait ses étés, puis à Rabat, pendant son stage en ambassade, et il dispute encore régulièrement des parties en ligne.

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