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Feuilleton de l'été / BPCE / Groupe BPCE / Keïssa Baudrin Hocine

Feuilleton de l'été
BPCE / Groupe BPCE / Keïssa Baudrin Hocine

exclusif Série d’été - ces jeunes leaders qui construisent la France de demain / Keïssa Baudrin Hocine, directrice Digital Business Groupe BPCE

EXCLUSIF. Enfant du Béarn et des montagnes kabyles, pianiste amateur, économiste de formation et banquière presque par hasard, Keïssa Baudrin Hocine cultive les identités plurielles. Désormais à la tête du Digital Business du groupe BPCE, elle puise dans ce parcours atypique une même boussole : construire sans jamais se travestir.
Keïssa Baudrin Hocine, directrice Digital Business Groupe BPCE
Keïssa Baudrin Hocine, directrice Digital Business Groupe BPCE

« Je crois que j’ai su que Python était un langage avant que ce soit un serpent. » La trajectoire qui a conduit Keïssa Baudrin Hocine à la tête de la direction Digital Business du groupe BPCE commence dans un village de 3 000 habitants, à une dizaine de kilomètres de Pau, où le béarnais s’enseigne dès le cours préparatoire. C’est là qu’elle grandit, au pied des Pyrénées, dans une famille où les sciences et la technologie font partie du décor. Son père, enseignant-chercheur en informatique, a effectué son troisième cycle à Dauphine ; sa mère, professeure de mathématiques, le sien à Bayonne. Tous deux sont venus d’Algérie, « des montagnes kabyles », pour poursuivre leurs études en France. Ils pensaient repartir. La décennie noire en décide autrement : ils restent, fondent leur famille et scellent définitivement leur destin français au début des années 2000.

Bien avant que l’usage d’Internet ne se généralise, Keïssa emmène ses copines à l’université pour leur faire découvrir les recherches en ligne auxquelles son père, enseignant-chercheur en informatique, a déjà accès. Chez les Hocine, les sciences sont une affaire de famille. « J’ai trois sœurs et nous sommes toutes plus ou moins scientifiques. Disons que je suis la moins scientifique des quatre », sourit celle qui s’est tournée vers l’économie et la finance quantitative. Deux de ses sœurs sont devenues médecins, la troisième ingénieure spécialisée dans la donnée. À la maison, le bac S, spécialité mathématiques, s’impose comme « la voie généraliste et royale pour faire ce qu’on voulait par la suite ».

Les sciences dures n’excluent pas les passions artistiques, que ses parents encouragent. Vers six ans, Keïssa demande à apprendre le piano dans l’école de musique du village, avec son lot de solfège le mercredi et de chant lyrique obligatoire. « J’aurais adoré devenir pianiste concertiste, mais le travail ne suffit pas toujours : il faut aussi cette part de talent qui fait la différence », reconnaît-elle avec humilité. Elle n’a jamais cessé de jouer, pour le plaisir, fréquente assidûment les concerts de la pianiste Yuja Wang à la Philharmonie et se passionne aussi pour l’électro instrumentale.


À l’école de l’altérité


Bachelière à 17 ans, elle intègre à Toulouse une classe préparatoire ENS Cachan adossée à la faculté de droit. « Cela se passait bien en droit. Mais je ne me projetais pas. » L’économie finit par l’emporter et réveille ses penchants scientifiques. Après le concours d’entrée, elle rejoint l’école de commerce de l’Institut Mines-Télécom, dans le cadre d’un double cursus qui la conduit en troisième année de gestion à Dauphine.
Venue de son Sud-Ouest natal, elle s’y sent immédiatement à sa place, tout en découvrant un univers social très éloigné du sien. « J’avais des amis qui arrivaient le lundi en larmes parce qu’ils avaient fait une bêtise : ils s’étaient acheté une Lamborghini. Quand je dis que Dauphine m’a appris l’altérité, ce n’est pas une formule. » L’expérience marque sa manière d’aborder les différences et la diversité. Une ouverture bientôt prolongée loin de la France.


Du portugais au grand froid


Après une césure en salle des marchés chez Natixis, elle choisit d’effectuer son master 2 à l’université de São Paulo. Les cours sont exclusivement dispensés en portugais, une langue qu’elle ne parle pas encore. Elle arrive un mois plus tôt, s’appuie sur son espagnol et apprend en immersion. « Je me suis débrouillée, je sais survivre », résume-t-elle.

Elle tente ensuite de rester au Brésil, où un poste l’attend, mais les règles locales d’embauche font échouer le projet. De retour en France en 2011, dans un marché de l’emploi dégradé pour la finance de marché, elle est sur le point de signer avec un fonds installé près d’Halifax, en Nouvelle-Écosse. Séduite par le Canada en été, elle prend toutefois la précaution d’y retourner en hiver. Un mois lui suffit. « J’ai eu un choc thermique que je qualifierais de quasi génétique. Je me suis rappelé d’où je venais. » Sa future patronne a beau lui vanter les trajets en patins l’hiver et en barque l’été, elle décline et rentre en France.


Une montre pour entrer chez BPCE


Son retour la conduit vers un métier qu’elle n’avait jamais envisagé. Quelqu’un lui parle du concours de l’Inspection générale du groupe BPCE, dont les candidatures sont sur le point de fermer. Elle envoie son CV, arrive à l’épreuve écrite sans montre ; le secrétaire général de l’Inspection lui prête la sienne. Au grand oral, face à des dirigeants du groupe, elle raconte que l’été précédent, elle a composé à partir de bruits de rue la musique d’un spectacle de cirque. L’anecdote n’a rien de bancaire, et c’est bien le sujet : « Je me suis dit : je préfère ne jamais me travestir. »

L’Inspection devient son école. Tous les trois mois, une mission, une équipe et un terrain différents. La première l’envoie dans le logement social à Marseille, jusque dans les quartiers nord ; suivent des sujets de liquidité, de solvabilité ou de produits dérivés. Elle y apprend moins un métier qu’une manière de travailler : entrer rapidement dans un univers inconnu et en comprendre les ressorts.

Au bout de deux ans et demi, juste avant de franchir un nouvel échelon et d’être nommée numéro deux, elle demande un congé de formation - une démarche alors inédite - pour suivre un master d’économie quantitative tourné vers le développement international. « Chez BPCE, on sait faire confiance à ceux qui sortent du cadre », sourit-elle. Géraud Brac de La Perrière, alors directeur de l’Inspection générale, lui répond comme si la demande allait de soi : « Évidemment, Keïssa. »

À l’issue du master, l’Agence française de développement lui propose un poste d’économiste de l’énergie. Elle refuse. Le rôle lui paraît trop éloigné du terrain et de l’impact immédiat qu’elle recherche. « Je voulais que mon travail ait un effet concret sur la vie des gens », explique-t-elle.

Nommée numéro deux dès son retour, elle part en 2016 auditer Natixis Algérie. Elle mobilise la donnée pour analyser les crédits dans le cadre d’une mission suivie de près par les dirigeants du groupe. Mais le séjour revêt aussi une dimension plus intime : elle travaille pour la première fois dans le pays d’origine de ses parents. « C’était assez bouleversant de travailler dans ce pays et d’aller sur les traces de ce que j’aurais pu être », confie-t-elle.

Devenue cheffe de mission, elle poursuit ce parcours de New York à Saint-Étienne, jusqu’en Nouvelle-Calédonie. L’Inspection, résume-t-elle, est « un catalyseur de carrière ». Elle oblige surtout à repartir régulièrement de zéro. « Il faut aimer le défi et accepter de remettre sa ceinture en jeu tous les trois mois. »


Changer de tempo


À la sortie de l’Inspection, Keïssa Baudrin Hocine recherche une structure à taille humaine, à la croisée de la banque de détail et de l’épargne. Ce sera Natixis Wealth Management. Elle y prend la tête de la stratégie en 2019, puis, deux ans plus tard, d’un pôle élargi réunissant la stratégie, une nouvelle direction de l’offre, le marketing client et la communication.

Après les missions successives de l’Inspection vient le temps de l’action dans la durée. Elle restructure une activité, en lance une autre, refond le site, déploie une application mobile et crée des clubs affinitaires pour la clientèle fortunée.


Le digital au service du lien


C’est cette capacité à transformer et à développer des activités que le groupe vient chercher lorsqu’il lui confie, en mars 2026, la direction du Digital Business. Créée quelques mois plus tôt, celle-ci compte 36 personnes, réparties à parité entre Paris et Lisbonne, où elle se rend chaque mois. « Ils sont venus chercher chez moi un profil de bâtisseuse », explique-t-elle.

Sa mission : créer de la valeur commerciale grâce au digital pour les Banques Populaires et les Caisses d’Epargne, générer du trafic et des opportunités que les conseillers pourront ensuite concrétiser. En trois mois, elle effectue six déplacements en région et organise des ateliers à Marseille, en Bretagne ou à Dijon, pour confronter la stratégie aux réalités du terrain. « Je ne fais pas de la technologie pour la technologie », insiste-t-elle. Les outils doivent prendre en charge les besoins les plus simples afin de libérer du temps humain là où il compte réellement : « Quand un sujet est vraiment important, on veut encore quelqu’un en face de soi pour écouter, orienter et conseiller. »

Elle n’a jamais rêvé d’être banquière, mais revendique désormais ce métier : « Je n’avais jamais imaginé le devenir. Quinze ans plus tard, j’en suis très fière. » Fière, surtout, de travailler pour « un acteur de la cité » dont le poids dans l’économie se mesure bien au-delà de ses agences.

Nicolas Namias, président du directoire du groupe, aime employer une image pour illustrer le poids de BPCE, qui finance environ 20 % de l’économie française : sur une plage en France, une serviette sur cinq a, d’une manière ou d’une autre, été financée par le groupe. Keïssa Baudrin Hocine se prend au jeu : « Et demain ? Une serviette sur quatre », sourit-elle.

Dans cinq ou dix ans, elle espère surtout avoir construit quelque chose qui dure. « J’aimerais construire quelque chose qui me survivra, qui continuera de grandir et qui aura du sens. Le poste ou le statut ne sont pas vraiment mon moteur », explique-t-elle.

Le quotidien, lui, s’organise désormais autour d’une poussette double et de deux garçons, âgés de deux ans et demi et quinze mois. Le piano demeure, les concerts aussi. Les festivals attendront seulement qu’ils grandissent un peu : celui de Benicàssim, sur la côte méditerranéenne espagnole, qu’elle a fréquenté dix étés durant, n’est pas rayé de la carte. « Il faudra simplement s’organiser autrement », sourit-elle.

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