Feuilleton de l'été / Andera Partners / Noella de Bermingham
Feuilleton de l'été
Andera Partners / Noella de Bermingham
Série d'été - ces jeunes leaders qui construisent la France de demain /
Noëlla de Bermingham, directrice du développement durable d'Andera Partners
Elle se voyait médecin. À dix-huit ans, en 2005, Noëlla de Bermingham est inscrite en faculté de médecine, mue par cette envie d’ « avoir un métier utile aux gens ». Elle n’ira pas au bout. « Je n’avais pas forcément les meilleures bases scientifiques pour passer l’obstacle de la première année », reconnaît-elle, lucide sur ses chances en physique-chimie. Le hasard d’un salon de l’étudiant lui fait alors découvrir l’Institut Supérieur de l’Environnement, l’une des deux seules écoles françaises à former, à l’époque, aux métiers de l’environnement. « Je me suis dit que plutôt que d’avoir un métier utile aux humains, je pouvais avoir un métier utile à la planète », raconte-t-elle à WanSquare.
L’école forme alors des ingénieurs et juristes en environnement, à une époque où ces métiers restent largement associés au traitement de l’eau, à la gestion des déchets ou aux parcs naturels. Son entourage comprend mal ce choix. Elle, sait déjà qu’elle veut porter ces sujets dans l’entreprise, convaincue qu’un socle technique lui donnera la crédibilité nécessaire. Elle complète donc sa formation par un Master 2 en politiques environnementales et développement durable à l’Institut Catholique de Paris, puis entre chez Accor pour son stage de fin d’études. Elle y restera cinq ans. « C’était une expérience extrêmement riche. J’ai appris énormément », se souvient-elle. Dans l’hôtellerie, elle découvre un terrain d’application presque idéal, où les enjeux se croisent sans cesse, de la consommation d’eau et d’énergie des hôtels à la « lutte contre le tourisme sexuel impliquant les enfants ». Pour comprendre les contraintes opérationnelles, elle accompagne les femmes de chambre, observe leurs gestes, leurs postures, jusqu’au nombre de flexions nécessaires pour préparer une chambre. Cette attention au réel ne la quittera plus.
L’impact démultiplié
C’est de cette immersion que naît un premier déplacement vers la finance. Eurazeo, alors actionnaire d’Accor, recrute sa directrice RSE et mentor, Sophie Flak. Un an plus tard, celle-ci l’appelle pour lui proposer de la rejoindre. Sa première réaction est un refus. « La finance, ce n’est pas concret, ce n’est pas opérationnel. On est très loin, très haut. » Sophie Flak lui présente alors le non-coté sous un autre angle : celui d’un impact démultiplié. « Plutôt que d’agir auprès d’une seule entreprise, tu vas pouvoir le faire auprès de dizaines. » Noëlla de Bermingham accepte, mais presque comme une parenthèse, persuadée qu’elle retrouvera rapidement le terrain d’une entreprise du portefeuille. « Douze ans après, je suis encore dans le private equity. Parce que j’ai trouvé exactement ce qui m’anime », souligne-t-elle.
En 2014, lorsqu’elle arrive chez Eurazeo, les sujets ESG restent encore marginaux dans le capital-investissement. « Ça se comptait sur les doigts d’une moufle. On était moins de cinq. » Venue du monde corporate, elle a le sentiment de revenir « au Moyen Âge de la RSE ». Ce décalage nourrit chez elle une conviction durable : ces enjeux ne progresseront vraiment qu’en embarquant toute une profession. L’Initiative Climat International, née en 2015 autour de la COP21 et de quelques fonds pionniers, lui est confiée. Elle contribue à en faire un mouvement mondial, en nouant notamment un partenariat avec les Principes pour l’investissement responsable des Nations unies et en allant chercher des signataires à l’international. Près de 300 membres aujourd’hui, et l’une des initiatives les plus reconnues sur le climat dans le private equity. Le principe dit beaucoup de sa méthode : « Il faut savoir mettre de côté les logiques de concurrence. Si l’on avance ensemble, toute la profession progressera beaucoup plus vite », résume-t-elle.
Retrouver le terrain
Le goût du terrain, lui, ne l’a pas quittée. C’est encore lui qui guide son arrivée chez Andera Partners, en mars 2021. Au sortir d’un congé maternité marqué par la naissance de jumeaux, en plein Covid, elle quitte une maison devenue très grande, près de 40 milliards d’euros d’actifs et plusieurs centaines de sociétés accompagnées, pour une structure à taille plus humaine. Tout se bouscule alors : un nouveau poste, une nouvelle organisation familiale, et France Invest qui lui propose de prendre la tête de sa commission Sustainability. « Ma première réaction, c’est de me dire, too much. » Puis vient la décision, conforme à son tempérament : « une opportunité, elle ne se présente pas 50 fois, donc on y va. » Elle présidera la commission pendant quatre ans, jusqu’en juin 2025, avant de rejoindre le conseil d’administration de l’association.
Chez Andera, le mandat la séduit aussitôt : passer l’essentiel de son temps auprès des participations, dans un rôle d’operating partner ESG qui, en 2021, « n’existait pas vraiment ». Le poste a aussi tout d’une fonction à inventer. « Il y avait une vraie page blanche à remplir, c’est précisément ce qui m’a attirée », souligne-t-elle. Elle y retrouve ce qu’elle cherchait : le contact direct avec les dirigeants, l’autonomie et la confiance nécessaire pour construire.
Son métier, elle le veut tangible jusqu’au bout. « Je ne fais pas coach depuis le parc Monceau », prévient-elle. Elle se rend sur les sites, observe les lignes de production, interroge les gestes et les contraintes avant d’aider les dirigeants à retenir trois ou quatre chantiers prioritaires. Son rôle : renvoyer les questions, tester les angles morts, faire avancer la réflexion. Sur le carbone, le message est direct : certaines entreprises devront réduire leurs émissions de 50 %, 60 %, parfois 70 %. Et ce qu’elle construit chez Andera dépasse le seul portefeuille. Beaucoup de ses travaux sont partagés « en open source », du livre blanc sur l’eau à l’étude en cours sur la valeur financière créée par la durabilité, à l’heure où les investisseurs réclament des preuves toujours plus concrètes.
Les prises de judo
Ce qu’elle préfère, ce sont les résistances. Elle parle de ses « prises de judo » : ces situations où l’on l’envoie auprès d’une société réputée difficile, avec parfois cet avertissement : « accroche-toi bien ». L’accueil peut encore la réduire à « la petite jeune femme » venue parler de papillons et de vers de terre. Mais c’est là, précisément, que le travail commence. Lorsqu’elle parvient à démontrer qu’elle parle le même langage qu’eux, celui des contraintes opérationnelles et des priorités business, les dirigeants les plus fermés finissent par lui ouvrir la porte. « J’adore les gens compliqués. »
Le cas inverse existe aussi. MasterGrid, société de maintenance des équipements électriques haute tension cédée à Ardian il y a un an, fut l’une de ses « plus belles collaborations », avec un dirigeant si engagé que chaque idée lancée devenait chantier, jusqu’à tester la récupération et le reconditionnement du cuivre. Mais ce type de porte-drapeau reste l’exception, et elle demeure lucide sur le rôle d’un fonds : « nous, on est un passager du train. » Elle préfère dire qu’elle « apporte une pierre à l’édifice », avant de passer le relais à l’actionnaire suivant.
De mentorée à mentor
Avec le recul, son regard sur la trajectoire de l’ESG s’est aiguisé. Elle a connu le moment d’euphorie du secteur. « Il y a eu un moment où l’ESG est passé au premier plan, et avec lui, ceux qui le portaient », sourit-elle. Elle le voit aujourd’hui entrer dans une phase plus mature : non plus une cause à part, mais « un sujet business au même niveau que les autres ».
Dans ce parcours, certaines figures l’ont durablement construite. Douze ans aux côtés de Sophie Flak lui ont appris ce que signifie grandir auprès d’un mentor, puis s’en détacher. Il faut, dit-elle, savoir « lâcher la main », « couper le cordon » et se lancer. Aujourd’hui, c’est ce rôle de transmission qu’elle veut tenir à son tour avec ses équipes. L’enseignement, qu’elle a longtemps pratiqué à Sciences Po comme dans son ancienne école, relève de la même envie. Depuis trois ans, elle siège aussi au conseil d’un family office, un univers qu’elle se réjouit de découvrir, tout en restant discrète sur le sujet.
Une question d’équilibre
Comment tout mener de front, les jumeaux compris, désormais « maman solo » ? Elle répond par l’intensité qu’elle met dans ce qu’elle fait. La passion, dit-elle, peut conduire à beaucoup travailler. Elle se décrit volontiers comme « workaholic », avant de préciser aussitôt que cette énergie tient d’abord à son métier, qu’elle aime profondément.
Reste à respirer. « Il faut oxygéner le cerveau quand même, sinon on ne tient pas. » Son échappatoire se niche dans la musique électronique, entre deep house et melodic house, cette « musique électronique qui donne de l’émotion » et la conduit en festival dès qu’elle trouve un créneau. Elle aime s’y sentir « un peu caméléon », loin du private equity et des sujets de durabilité. Apprendre à mixer figure encore sur sa liste. « Dans quelques années, on se reparle, je pourrais vous dire que je mixe. » À demi sérieuse, elle parle déjà d’acheter ses premières platines.
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