éditorial / Laurent Bigorgne
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Laurent Bigorgne
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Lionel Jospin et la « cagnotte »
par Laurent Bigorgne
L’Insee a publié cette semaine, comme chaque année à la fin du mois de mars, une première estimation des comptes nationaux des administrations publiques de l’année écoulée. Surprise : le déficit public pour 2025 s’est établi à 5,1 % du PIB, soit 0,7 point de moins qu’en 2024 et 0,3 point de moins que prévu*. On aimerait y voir le début d’un sursaut politique et d’une nouvelle discipline budgétaire, mais on sait bien que dans notre pays un surcroît de recettes fiscales entretient souvent l’espoir que les efforts peuvent être différés. Retour sur une histoire bien française…
Un moindre déficit grâce à la fiscalité
Quatre raisons doivent néanmoins inciter à la plus grande prudence s’agissant du resserrement du déficit public en 2025.
La première vient de ce qu’il repose principalement sur une accélération des recettes, de l’ordre de 3,9 % en 2025, l’équivalent de plus de quatre fois la croissance du PIB (0,9 %). Le taux de prélèvements obligatoires est ainsi passé de 42,8 % en 2024 (plus bas niveau depuis 15 ans) à 43,6 %. Si leur augmentation est freinée, la part des dépenses publiques continue de prospérer : 56,8 % du PIB en 2023, 57 % en 2024 et 57,2 % en 2025.
Deuxième facteur de prudence : comme l’a rappelé Thierry Breton ce jeudi en plaidant pour l’inscription « dans la Constitution française d’une règle d’or l’imitant le déficit public à 1 % du PIB », la charge de la dette devient très préoccupante. Ces dernières semaines, les taux d’intérêt n’ont cessé de se tendre et le rendement de l’obligation française à 10 ans a atteint 3,83 % ce vendredi. Nous retrouvons ainsi des niveaux comparables à ceux de 2008-2009. En conséquence, l’institut Rexecode estime dans ses prévisions économiques publiées mercredi, que « la charge d’intérêt pourrait doubler en cinq ans, passant d’environ 60 à 120 milliards d’euros, soit près de 3,5 % du PIB en 2030 ».
Troisième facteur : depuis le 28 février et les attaques conjointes des États-Unis et d’Israël sur l’Iran, nous sommes entrés dans une période de perturbations économiques dont l’ampleur pourrait rivaliser avec les effets, à moyen et long terme, de l’invasion de l’Ukraine par la Russie en février 2022. Roland Lescure a sans aucun doute parlé trop vite d’un « choc pétrolier » mardi devant les députés à l’Assemblée et nous devons tout faire pour éloigner le spectre d’un nouveau « quoi qu’il en coûte », dont nous n’avons pas le début des moyens. Les avons-nous d’ailleurs jamais eus ? Le gouvernement vient d’annoncer des mesures ciblées pour 70 millions d’euros sur le mois d’avril. Il va falloir tenir face aux contestations qui montent nombreuses.
« Il n’y a pas de cagnotte »
C’est le quatrième facteur de prudence : la tentation de la pensée magique, très présente dans notre pays quand il s’agit du budget. C’est pourquoi, au moment même où un hommage national était rendu à Lionel Jospin cette semaine, David Amiel, ministre de l’Action et des Comptes publics, a pris la précaution de prévenir qu’« il n’y a pas de cagnotte ». Souvenir d’un temps que les moins de 20 ans ne peuvent pas connaître, mais qui a profondément marqué notre histoire budgétaire.
Le 14 juillet 1999, Jacques Chirac fait le reproche au gouvernement de Lionel Jospin, son Premier ministre depuis la dissolution de 1997, d’utiliser « tout son talent pour masquer » des recettes budgétaires meilleures que prévu, dans un contexte de forte croissance mondiale. En ligne de mire, l’affrontement à venir lors des élections municipales de 2001 puis à la présidentielle de 2002.
Les comptes publics ont beau être en déficit, Matignon, sous la pression de l’Élysée et d’une partie de la gauche, finit par reconnaître l’existence d’une soi-disant « cagnotte » de 50 milliards… de francs. Didier Migaud, à l’époque rapporteur général du Budget, dramatisa cette séquence en se rendant à Bercy le 17 février pour y procéder à un contrôle « sur pièces et sur place ». Il valida ce montant de cette « cagnotte » et s’exprima sur son utilisation : « le surplus fiscal doit en priorité permettre de tenir un engagement pris en juin 1997 : la réduction des impôts et taxes. En outre, la réduction du déficit public doit se poursuivre ». On notera au passage que cette position est bien différente de celle défendue par le Parti socialiste 25 ans plus tard…
Les renoncements du printemps 2000
Jusqu’au bout, Christian Sautter, ministre de l’Économie, qui avait remplacé Dominique Strauss-Kahn à Bercy en novembre 1999, tenta de défendre une estimation plus prudente – autour de 25 milliards – et plaida qu’une partie de cette somme devait permettre la réduction des déficits publics. Lionel Jospin lui reprocha d’être assis sur sa « cassette » tel Harpagon dans L’Avare. Annonçant ses décisions mi-mars, il se rallia à l’idée de baisses d’impôts et de dépenses nouvelles.
Ainsi, la baisse de la TVA de 20,6 % à 19,6 % fut-elle décidée, dans le dos de Bercy, et mise en œuvre dès le 1er avril, à contretemps des discussions sur l’adhésion de la Chine à l’OMC, effective le 11 décembre de l’année suivante. Cette dépense fiscale coûteuse satisfit l’aile gauche du PS, notamment Henri Emmanuelli, alors président de la commission des finances à l’Assemblée nationale.
Le gouvernement engagea 40 milliards de francs de dépenses fiscales (baisse de la taxe d’habitation et de l’impôt sur le revenu), sans se soucier le moins du monde de la compétitivité du tissu industriel. Dix milliards supplémentaires furent affectés à des dépenses publiques nouvelles : hôpital, éducation, politique de la ville… sans vision ni stratégie. La logique de désendettement avait disparu. Dans le même temps, le Premier ministre renonça à toute réforme ambitieuse des retraites, se contentant d’annoncer la création du Conseil d’orientation des retraites.
On ne saura jamais ce qu’aurait été notre trajectoire budgétaire si la ligne de désendettement privilégiée en 1999 avait été poursuivie. Si la pédagogie de la discipline des finances publiques et de la priorité donnée à l’investissement et à l’emploi avait été menée à son terme. À cette époque, la France et l’Allemagne affichaient des ratios de dette sur PIB proches : respectivement 64 et 67 %. Un quart de siècle plus tard, nos voisins d’outre-Rhin ont ramené ce ratio à 60 % et le nôtre a presque doublé pour atteindre 115,6 % du PIB fin 2025.
laurent@fnxlb.org
* Dans son rapport public thématique consacré à la situation des finances publiques début 2026 en février dernier, la Cour des comptes disait s’attendre à un déficit pour 2025 de 5,4 points de PIB.
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