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éditorial / Laurent Bigorgne

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Laurent Bigorgne

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Scarification ?
par Laurent Bigorgne

Le SCAF fut au cœur de nombreuses conversations ces derniers jours. Décollera ou décollera pas ? Derrière les enjeux technologiques, industriels, politiques et de pouvoir, les rapports de force au sein de l’Union européenne sont considérables. Ce dossier dit beaucoup de l’impasse franco-allemande, qui dure.

22/02/2026 - 06:25 Temps Lecture 8 mn.

De quoi l’Allemagne a-t-elle besoin ?

 

Périodiquement, nous rejouons les conséquences du rejet par notre Assemblée nationale le 30 août 1954 de la ratification du traité 1952 créant une armée européenne de défense et signé par la France, la RFA, l’Italie, la Belgique, les Pays-Bas et le Luxembourg… Face à l’installation de la guerre froide, l’idée vint de l’Hexagone d’une armée européenne sous uniforme et matériel communs et elle y mourut également. Son commandement eut été intégré sous parapluie américain.

La France n’a cependant pas le monopole du refus en la matière. Mercredi, en effet, le chancelier allemand, Friedrich Merz, a franchi un pas s’agissant du système de combat aérien du futur (le fameux SCAF) qui ne l’avait pas encore été. Il a voulu se montrer factuel et pédagogique en déclarant que la France et son pays n’avaient pas les mêmes besoins autour de cet avion attendu pour 2040 : « Les Français ont besoin dans la prochaine génération d’avions de combat, d’un avion capable de transporter des armes nucléaires et d’opérer à partir d’un porte-avions. Ce n’est pas ce dont nous avons besoin actuellement dans l’armée allemande ». De quoi donc avez-vous besoin Monsieur le Chancelier ?

Pertinente ou non, cette rhétorique officielle vient montrer que plus personne n’y croit. On est tout de même surpris d’un argumentaire aussi léger – presque naïf - dans la bouche du chancelier s’agissant d’un chantier lancé en 2017 par Emmanuel Macron et la chancelière Angela Merkel, rejoint en 2019 par l’Espagne. Le Future Combat Air System est un projet de souveraineté européen de 100 milliards d’euros visant à développer un avion de chasse soutenu par des drones armés et des liaisons sécurisées.

 

Rien n’a pourtant changé en dix ans

 

Or, il faut le rappeler, les besoins exprimés par la France il y a presque dix ans sont sensiblement les mêmes qu’aujourd’hui. Et Macron de répondre au chancelier « que les besoins des trois États participants n’ont pas changé, qui incluaient d’emblée la dissuasion française comme les autres missions de l’avion du futur ». Les Allemands vont nous reprocher pêle-mêle nos volontés hégémoniques de nos industries aéronautiques – il faut dire que personne ne peut sérieusement contester le savoir-faire français en la matière – comme notre injection trop faible de capitaux ou de commandes dans notre industrie de défense. Pour mémoire, nos voisins ont laissé leurs propres forces militaires en déshérence pendant des décennies.

Un point en trompe-l’œil pour eux… qui viennent cependant à peine de redécouvrir la vertu qu’il y a à investir pour mieux se protéger. Ces arguments sont inquiétants – notamment le second car il est juste -, mais il ne doit pas inviter nos industriels à s’incliner devant un pays partenaire, qui joue de toute évidence la carte de ses seuls intérêts. Si on faisait de même sur le nucléaire civil, objet de toute l’hostilité allemande depuis tant d’années à Bruxelles, on aurait fini par ne pas prendre la décision de construire six premiers EPR.

S’agissant de la construction de l’autonomie stratégique européenne, la position française sera vraisemblablement accompagnée d’un tournant de la dissuasion nucléaire française, notamment à la faveur d’un discours qui pourrait être tenu au mois de mars. Merz a lui-même récemment reconnu à la Munich Security Conference avoir « entamé avec le président français Emmanuel Macron des discussions sur la dissuasion nucléaire européenne ». Pourtant, l’Allemagne a acheté 35 avions F-35 fabriqués par l’américain Lockheed Martin en 2022 – les premiers seront livrés cette année. Il n’est pas impossible qu’une deuxième commande du même nombre d’appareils soit en cours.

 

Les dossiers s’accumulent

 

Tous ceux qui aiment le French bashing et notamment celui à l’encontre de Dassault Aviation, qui porte commodément le chapeau d’avoir fait capoter à lui seul le SCAF, en seront pour leurs frais – alors qu’Airbus, qui représente les intérêts allemands et espagnols, n’a cessé de jouer sa partition exigeante sur le partage des compétences et des développements technologiques.

Cette péripétie nouvelle intervient comme la nième manifestation d’incapacité à arrêter une vision et une position franco-allemande… La rhétorique fatiguée de l’amitié entre les deux pays n’intéresse d’ailleurs plus la presse que de notre côté du Rhin. Elle vient achopper sur de nombreux sujets essentiels : la nature de la réponse de l’Europe à Trump, à la Chine, l’attitude d’Ursula van der Leyen, qui préside la Commission européenne, le traité commercial avec le Mercosur…

D’autres dossiers seront sans doute bien plus épineux encore comme le possible départ anticipé de Christine Lagarde de la Banque centrale européenne, information non confirmée, mais relayée par Bloomberg et le très sérieux Financial Times cette semaine. Au-delà du casting à Francfort, la politique de taux de la BCE pour les années était un sujet de préoccupation dans les milieux d’affaires à Paris cette semaine. Peut-on imaginer sur ce dossier des intérêts allemands et français encore plus opposés ?

L’émulation entre acteurs européens est saine et on sent bien que dans différents champs technologiques – la défense ou les lanceurs spatiaux, pour ne citer qu’eux -, la France, l’Allemagne et l’Italie cherchent soit à défendre leurs champions nationaux, soit à se doter de capacités nouvelles. Le premier point est indiscutable et devrait profiter de l’Union européenne. Le second relève des appétits aiguisés de tous les pays pour reconstituer des compétences qu’ils n’ont pas ou qu’ils n’ont plus, sans chercher à prendre appui sur ce qui existe déjà dans l’Union. Rappelons que le National Audit Office britannique – l’équivalent de leur Cour des comptes - a calculé que les coûts complets – développement, production et maintenance des Eurofighters (programme partagé entre l’Espagne, l’Allemagne, l’Italie et le Royaume-Uni) de l’armée britannique – représentent un coût unitaire de 252 millions d’euros, soit près du double du coût unitaire d’un Rafale (142,3 millions d’euros).

Souvent notre aptitude au splendide isolement confine à l’arrogance et nous conduit dans l’ornière. Parfois l’attitude de nos voisins d’outre-Rhin doit nous pousser à leur opposer une fermeté résolue. Surtout en matière de défense et d’aéronautique, qui sont des sujets où nos avantages comparatifs demeurent établis et reconnus.

 

laurent@fnxlb.org

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