éditorial / Laurent Bigorgne
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Laurent Bigorgne
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Paris vaut-elle bien encore une messe ?
par Laurent Bigorgne
Les élections municipales, qui se tiendront en mars, soit un an avant la présidentielle de 2027, livreront des enseignements précieux sur l’état réel du paysage politique français. À l’approche de ce scrutin, les enjeux sont nombreux : poursuite de la baisse continue de la participation depuis le pic historique de 1977, effacement programmé de Renaissance, volonté de déploiement territorial du RN et de LFI, accentuation de la mutation du PS et de LR en partis principalement composés d’élus locaux… Sans compter l’attention particulière qui sera nécessairement portée à Paris, dont les conseillers municipaux seront élus au suffrage universel direct, comme à Marseille et Lyon.
Emmanuel Grégoire, ancien premier adjoint d’Anne Hidalgo de 2018 à 2024 et désormais candidat à sa succession, a déclaré jeudi assumer une « rupture de méthode » avec la maire sortante et s’engager à ne pas endetter davantage la ville. De là à y déceler un geste fondateur, à l’image de l’abjuration solennelle d’Henri de Navarre à Saint-Denis le 25 juillet 1593, qui lui permit de devenir roi de France… il y a plus d’un pas.
Il y aurait pourtant urgence à « rompre » pour ce candidat de la gauche hors-LFI, opportunément devenu député au moment de la dissolution de 2024, qui est crédité de 33 % des intentions de vote au premier tour dans un sondage de l’institut Cluster 17 publié lundi. En effet, entre 2018-2024, période dont il est pleinement comptable, Paris a perdu 7 % de sa population, les dépenses de la ville ont progressé de 18 %, la dette de 39 % et la taxe foncière de 52%. Dans le même temps, la capacité de désendettement de la capitale est passée de 14 à… 32 ans, alors que les ratios prudentiels applicables aux collectivités locales fixent un plafond à 12 ans au maximum.
Les stratégies du RN et de LFI
Loin de ces enjeux locaux, le RN et ses alliés de l’UDR, comme LFI, entendent faire du scrutin municipal de mars un tremplin vers la présidentielle. L’extrême droite ambitionne ainsi de présenter au moins 600 listes, autant qu’en 2001 et 2014, voire jusqu’à 650, contre 410 en 2020.
Après les réquisitions du parquet général au procès en appel des assistants parlementaires du RN — mardi dernier — quatre ans de prison dont trois avec sursis et cinq ans d’inéligibilité contre Marine Le Pen, le parti entend mobiliser son électorat et rappeler qu’il faudra compter avec lui en 2027. D’autant que la dynamique électorale récente lui est favorable. Si l’année dernière fut faste pour Les Républicains, avec quatre victoires sur sept législatives partielles, le rapport de force avec le RN et l’UDR semble s’être nettement dégradé depuis quelques mois.
Après la victoire d’un candidat du parti d’Éric Ciotti dans le Tarn-et-Garonne en octobre, LR vient en effet de subir un revers majeur dans la 3ᵉ circonscription de Haute-Savoie, pourtant ancrée à droite sans discontinuer depuis 1958. L’implication de Bruno Retailleau, Michel Barnier et Laurent Wauquiez n’y a rien changé. Antoine Valentin, maire de Saint-Jeoire, 33 ans, a réalisé au premier tour un score trois fois supérieur à celui du candidat LR avant de l’emporter au second avec 59 % des voix. Un autre scrutin partiel perdu fin janvier dans la 1ʳᵉ circonscription du Loiret, à Orléans, face au parti présidentiel, confirme à quel point la machine électorale LR est enrayée.
Du côté de LFI, l’agacement bruyamment exprimé à l’égard de la classification officielle du mouvement dans la catégorie « extrême gauche » par le ministère de l’Intérieur dans une circulaire publiée mercredi en dit long sur ce que joue les « insoumis » à l’occasion de ces municipales. Elles doivent leur permettre de démontrer qu’ils sont capables de s’imposer comme la force centrale à gauche. Au passage, qui pourra vraiment s’en étonner ?
Qui perd gagne ?
Cette stratégie hégémonique vaut évidemment pour Paris. La tête de liste LFI, Sophia Chikirou, est entrée en campagne en affirmant qu’« il ne faut pas qu’un socialiste soit maire de Paris », tout en recherchant des ralliements à gauche, notamment chez les écologistes. LFI entend continuer à creuser le fossé entre le PS et ses alliés traditionnels. Traduction concrète lors du meeting de lancement de campagne au Cirque d’Hiver, il y a dix jours, quand Sophia Chikirou s’adressa à des écologistes ralliés : « L’écologie que nous portons avec eux (…) est une écologie anticapitaliste et populaire. L’écologie sans la lutte des classes, c’est du jardinage. »
Créditée de 12 % des intentions de vote dans le sondage Cluster 17, la candidate est à ce stade en mesure de se maintenir au second tour et de faire échouer Emmanuel Grégoire face à une droite unie, ce qui est très hypothétique à date. LFI, bien que perdante, ferait ainsi la démonstration de ce qu’elle est incontournable à gauche. À droite, Sarah Knafo, créditée de 10 %, proclame au contraire vouloir avant toute chose la victoire de la droite. Si elle se maintient à ce niveau ou qu’elle va au-delà, elle ne gagnera pas Paris, mais elle n’aura pas tout perdu pour autant… Sa percée est en effet de plus en plus remarquée. Dans les milieux économiques, ceux qui se résignaient ces dernières semaines à rencontrer Jordan Bardella s’intéressent beaucoup à l’eurodéputée candidate à Paris.
Que fait la droite ?
Arrivée relativement par surprise dans la campagne en janvier, Sarah Knafo — membre de l’un des trois groupes d’extrême droite au Parlement européen — a pris ses adversaires de court à double titre. D’abord en menant une campagne résolument positive, autour du slogan « Une ville heureuse », qu’elle revendique à distance de son parti Reconquête. Ensuite en publiant la première un document programmatique structuré et chiffré, obligeant l’ensemble des candidats à se positionner sur les thèmes qu’elle a précocement imposés au cœur du débat.
Le candidat de la majorité présidentielle, Pierre-Yves Bournazel (14 % selon Cluster 17), soutenu par Édouard Philippe et Gabriel Attal, a beau qualifier le projet de Sarah Knafo de « bidon », son interview publiée cette semaine dans Les Échos en épouse largement les contours : elle propose 10 milliards d’euros d’économies sur dix ans, lui 4,2 milliards sur les six prochaines années.
Sur le fond, Bournazel reprend les mêmes axes : division par deux de la dette d’ici à 2032, économies budgétaires, réduction du nombre d’agents municipaux et lutte contre l’absentéisme, externalisation de la propreté, baisse des subventions. L’ensemble se veut sérieux, mais il annonce en parallèle 4,5 milliards d’euros de dépenses nouvelles, sans faire de la diminution de la taxe foncière un objectif.
Quant à Rachida Dati, dont la campagne peine à décoller (26 % selon Cluster 17, soit à peine trois points de plus que son score du premier tour en 2020), elle doit détailler son programme lundi ou mardi prochain. Elle évoque des économies comprises entre 600 millions et 1 milliard d’euros, très loin des ambitions affichées par ses concurrents à droite. Difficile, dans ces conditions, de voir comment elle pourrait enclencher la dynamique politique qui lui fait aujourd’hui défaut. Une fois de plus, la droite républicaine semble dépassée.
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